vignette|upright=1.7|Protestations de la foule lors de l'expulsion de la Compagnie de Jésus de ses locaux de la rue de Sèvres, le à Paris. Tiré de La Ilustración Española y Americana.|alt=Dessin d'une cohue où se côtoient militaires en uniforme, jésuites en tenue religieuse, gens du monde en costume et femmes en habit de deuil.
Lexpulsion des congrégations de 1880 est un événement politique qui se déroule en France, durant la Troisième République, et qui consiste en la dispersion des congrégations religieuses principalement masculines non autorisées. Ces expulsions font suite à la signature, le , de deux décrets par le gouvernement de Charles de Freycinet, et plus précisément par Charles Lepère, ministre de l'Intérieur, et Jules Cazot, ministre de la Justice. Le premier prévoit la suppression de la Compagnie de Jésus (Jésuites) sur le territoire français, et le second met en demeure les autres congrégations non autorisées de demander une autorisation légale sous peine de subir le même sort que les Jésuites.
Ces décrets sont publiés dans le contexte de l'installation de la République. Cet affermissement du régime est marqué par l'anticléricalisme militant des républicains modérés et des radicaux et par la volonté de soustraire l'enseignement à l'influence des congrégations, brocardées en et accusées d'être des ferments de contre-révolution.
L'application du premier décret entraîne dès le l'éviction des Jésuites de tous leurs établissements. Les autres congrégations ayant refusé de déposer les demandes d'autorisation par solidarité avec la Compagnie de Jésus, Charles de Freycinet entame des négociations pour obtenir leur ralliement déclaratif à la République. La révélation de ces tractations secrètes par le journal La Guienne provoque sa démission et l'arrivée au pouvoir de Jules Ferry. Celui-ci fait appliquer le second décret avec sévérité et les autres congrégations masculines non autorisées sont expulsées. La plupart des membres des congrégations s'étant barricadés dans leurs locaux, l'intervention de l'armée est plusieurs fois requise par les préfets et les expulsions donnent lieu à des scènes parfois violentes, dont l'ouverture de portes à la hache ou la destruction de serrures.
L'application des décrets rencontre un mouvement d'opposition non négligeable. Contestés devant les juridictions civiles, ils font également l'objet de débats et d'incidents à la Chambre des députés et au Sénat. Des groupes de fidèles et de militants catholiques assistent aux expulsions pour acclamer les religieux et conspuer les forces de l'ordre. Enfin, plusieurs centaines de magistrats et de fonctionnaires chargés de faire exécuter les décrets présentent leur démission, heurtés dans leurs convictions personnelles.
L'expulsion des congrégations provoque la dispersion de . Si certains choisissent de continuer à mener une vie en communauté par petits groupes, dans les maisons mises à disposition par des laïcs, d'autres prennent le chemin de l'exil pour reconstituer leur congrégation à l'étranger comme en Espagne, destination principale des congréganistes. Le retour des religieux dans leurs établissements se fait peu à peu dans les années suivantes à l'occasion de la politique de détente qui s'installe entre le Saint-Siège et le gouvernement français à partir de 1885, détente qui conduira finalement au Ralliement de 1892. Néanmoins, les républicains ne renoncent pas à leur entreprise de laïcisation de l'éducation ; le déclin de l'enseignement congréganiste est amorcé et le coup fatal lui sera porté par la suppression des congrégations enseignantes en 1904, soit vingt-quatre ans après l'expulsion de 1880.
Contexte État des congrégations en France
Sous le Second Empire Sous le Second Empire, la période dite de l'Empire autoritaire est une décennie faste pour les congrégations religieuses dont les activités sont encouragées par la politique du gouvernement ; de fait, leurs effectifs croissent et les fondations se multiplient. Mais le passage à l'Empire libéral change la donne : bien que le gouvernement reste favorable à l'Église catholique, il se préoccupe de la puissance congréganiste et cherche à la contrôler. Cette surveillance inquiète, mise en œuvre par les ministres de l'Instruction publique, se traduit par des contraintes imposées par l'administration et même par des suppressions de congrégations. Cette période est inaugurée en 1860 par le ministre Gustave Rouland . Celui-ci justifie cette réorientation en accusant les congrégations masculines d'être soumises à l'autorité de Rome et d'échapper au contrôle de la France. Son rapport de 1860 présente la situation de la manière suivante :
Rouland met fin aux nouvelles ouvertures d'établissements masculins et n'accorde plus que difficilement les autorisations pour les congrégations féminines ; pour faire contrepoids, il soutient avec plus de vigueur l'enseignement public. En 1861, des maisons de Capucins et de Rédemptoristes sont dissoutes et tous les Rédemptoristes belges sont expulsés de France. Son successeur Victor Duruy poursuit cette politique anti-congrégations. Il tente de soustraire l'enseignement secondaire des jeunes filles à l'influence congréganiste, déclenchant les protestations des tenants du cléricalisme qui parviendront à faire échouer le projet..
Sous l'Ordre moral vignette|Vue de la fréquentation de l’Église de Jésus de la maison mère des Jésuites, située rue de Sèvres à Paris. |alt=Dessin monochrome de fidèles en prière dans une chapelle. Après la chute du Second Empire, les congrégations reprennent de la vigueur durant la période de l'Ordre moral. En particulier, les collèges des Jésuites connaissent une prospérité indéniable. Ainsi, en 1879, leurs vingt-neuf collèges accueillent , soit plus de la moitié des effectifs scolarisés dans les établissements catholiques de l'enseignement secondaire. Ces établissements sont parmi les plus célèbres de France. Fleuron de leur entreprise d'enseignement, le collège de la montagne Sainte-Geneviève, situé à Paris dans la rue des Postes, prépare ses élèves aux concours de l'École polytechnique et de Saint-Cyr. De fait, ces deux grandes écoles comptent dans leurs promotions un grand nombre d'élèves des Jésuites, ce qui inquiète les républicains.
Du fait des atermoiements règlementaires du Second Empire et de leur dynamisme sous l'Ordre moral, les congrégations sont soumises à un régime complexe distinct du Concordat : si une minorité non négligeable dispose d'une autorisation légale en bonne et due forme, la grande majorité s'est constituée sans le blanc-seing du gouvernement et est donc simplement tolérée. Au moment de leur création, les congrégations peuvent choisir d'avoir une existence légale et de bénéficier d'une personnalité juridique, ou bien de demeurer une simple agrégation d'individus. C'est cette dernière voie que choisissent beaucoup de communautés, méfiantes envers le contrôle de l'État.
L'autorisation légale, régie par l'article 4 du décret-loi du , est délivrée par le gouvernement puis à partir de 1825 par le Parlement. Les congrégations sans autorisation ne sont pas pour autant illicites, en vertu des lois de 1817 et 1825 qui ne leur imposent pas de la demander, avant que .
En 1876, les effectifs des congrégations masculines sont les suivants : de congrégations autorisées contre de congrégations non autorisées (parmi lesquelles Jésuites, Bénédictins, Capucins, Carmes Déchaux, Dominicains, Franciscains, Assomptionnistes…), soit . Pour les congrégations féminines, la proportion est moindre : contre , soit .
La République anticléricale alt=Dessin en couleurs représentant un religieux ventripotent cheminant avec un panier débordant de poissons et un groupe d'ouvriers faméliques se contente d'un saucisson et d'une bouteille de vin. |vignette|Caricature anticléricale du Grelot dénonçant la prospérité des congrégations religieuses, à l'occasion de la Semaine sainte. La France connaît une poussée d'anticléricalisme dans les dernières années du Second Empire. Elle se poursuit et s'intensifie durant l'épisode de la Commune de Paris, puis lors des luttes menées par les républicains pour asseoir le nouveau régime. Cette hostilité au cléricalisme est même synonyme d'anticatholicisme pendant les années 1870 et 1880. Elle se répand dans la nouvelle bourgeoisie de l'époque et les classes populaires et prend particulièrement pour cibles les congrégations dont l'influence s'est beaucoup accrue. Ces dernières sont dépeintes en et vues comme des opposantes aux libertés individuelles. Cet anticléricalisme est aiguillonné par la franc-maçonnerie française qui souhaite tout simplement réduire à néant le clergé régulier, dont le vœu d'obéissance lui semble aliéner sa vie à une puissance obscurantiste, en contradiction avec l'article 1780 du Code civil qui dispose que . alt=Dessin en couleurs d'un âne anthropomorphe hésitant entre une chèvre surmontée de fleurs de lys et d'un chapeau de jésuite et un chou coiffé d'un bonnet phrygien.|vignette|Caricature du Grelot dépeignant le Centre gauche sous les traits d'un âne tiraillé entre la chèvre du cléricalisme et le chou républicain.|gaucheDe toutes les congrégations, c'est indéniablement la Compagnie de Jésus qui cristallise le plus les haines. L'intense propagande qui la vise s'inspire des polémiques du qui avaient déjà été réactivées, sous la Restauration par le royaliste gallican Reynaud de Montlosier, et sous la monarchie de Juillet par les cours au Collège de France de Michelet et Quinet en 1843. Cette campagne d'opinion présente les Jésuites comme l'âme de la contre-révolution, exerçant une influence occulte sur les mères au confessionnal et sur les fils dans les collèges religieux. Les détracteurs de leur enseignement assimilent la casuistique à une , comme le républicain Paul Bert, futur fondateur de l'école laïque, dans son pamphlet La Morale des Jésuites.
En effet, dans l'esprit républicain, la consolidation du régime de 1875 passe par le combat contre le cléricalisme et par la laïcisation de l'école. Dès 1877, année où le Centre gauche parvient au pouvoir et évince définitivement les monarchistes, commence l'épuration de la fonction publique destinée à écarter les fonctionnaires de l'Ordre moral.. Entre 1878 et 1880, une violente campagne de presse vise les congrégations à l'occasion de la laïcisation des écoles communales par le conseil municipal de Paris, autorisée par une circulaire de 1878. L'expulsion des religieux de leurs écoles déclenche une bataille judiciaire qui remonte jusqu'au Conseil d'État. Celui-ci, épuré en pour s'assurer d'un jugement anticlérical, déboute tout naturellement les congrégations de leurs recours pour excès de pouvoir. Poursuivant sur cette lancée, Jules Ferry fait adopter la loi du excluant les personnalités ecclésiastiques du Conseil supérieur de l'instruction publique.. Ainsi, graduellement, les républicains s'acheminent vers la révision de la loi Falloux qui donnait toute latitude aux congrégations en matière d'enseignement..
C'est dans ce contexte d'anticléricalisme militant des fondateurs de la Troisième République qu'est débattue la loi du et que sont promulgués les décrets d'expulsion des congrégations.
Décrets de Loi sur la liberté de l'enseignement supérieur
alt=Dessin en couleurs représentant Marianne, un soufflet à la main, chassant des jésuites miniatures d'un lit marqué « France ».|vignette|Caricature du Grelot parue lors du débat au Sénat sur l'article 7. La République figurée en Marianne y chasse les Jésuites, assimilés à des cafards infestant un lit.