thumb|right|Le patriarche Photios considéré comme le plus grand intellectuel de son temps et celui qui donna un vif élan à la philosophie byzantine. La philosophie byzantine est constituée des œuvres et des courants philosophiques qui se sont exprimés en grec dans l’Empire byzantin à partir du , prenant leur essor au siècle suivant pour se terminer avec la chute de l’empire au . De très forte inspiration aristotélicienne, platonicienne et néoplatonicienne, elle se démarque à l’occasion difficilement de la théologie, car elle s’est voulue une redécouverte, une continuation et une réinterprétation de la philosophie grecque antique à la lumière de la foi chrétienne telle que transmise par l’Église orthodoxe.
Origine et définition
L’éducation dans l’Empire byzantin
thumb|left|Théodose II créateur du premier établissement d’études supérieures de Constantinople.
L’éducation était fort répandue chez les Byzantins et le pourcentage d’hommes et même de femmes, phénomène rare en ce tempsCaratzas (2021) chap. II, para 4, sachant lire et écrire plus élevé qu’en Europe ou dans les pays arabes. L’instruction primaire (propaideia) gratuite était aisément disponible, même dans les villages; l’éducation secondaire (paideia – élèves de 10 à 17 ans), payante, se faisait dans une école où le maitre avec quelquefois l’aide d’un assistant enseignaient le trivium (grammaire/géométrie/astronomie) et les rudiments du quadrivium (arithmétique/géométrie/astronomie et musique) grâce à l’assimilation de textes de l’Antiquité classique Kaplan (2016) .
Le domaine des études supérieures comprenait généralement la rhétorique, la philosophie et le droit. Son but était de former des fonctionnaires compétents tant pour l’État que pour l’Église, du moins jusqu’à ce que cette dernière crée sa propre université (École patriarcale) consacrée à la formation du clergéStanford (2018) « 1.1. Byzantine Culture and Education »Browning (1962) , , .
Le premier établissement consacré aux études de haut niveau fut fondé en 425 par l’empereur Théodose II (r. 402 – 450) sous le nom de Pandidakterion (en grec byzantin: Πανδιδακτήριον). Il comprenait trente-et-une chaires consacrées au droit, à la philosophie, à la médecine, à l’arithmétique, à la géométrie, etc., quinze d’entre elles enseignées en latin, seize en grecCaratzas (2021), chap. II, para 8..
Le conflit entre foi chrétienne et philosophie païenne
thumb|right|Jean Damascène, théologien et un des fondateurs de la philosophie byzantine chrétienne.
Lorsque les élites grecques converties au christianisme se mirent à l’étude des classiques grecs, une confrontation était inévitable entre la « vraie philosophie » i.e. chrétienne et la « fausse philosophie » i.e. païenne. Toutefois, et contrairement à ce qui se produira en Occident, ni les philosophes, ni les théologiens byzantins ne rejetteront complètement les Anciens, mais tâcheront plutôt de les utiliser à leurs fins. La meilleure illustration de cette approche est sans doute le traité de Basile de Césarée (330-379) « Discours aux jeunes gens sur la meilleure façon de tirer profit des auteurs païens » Patrologiae cursus completus, Series graeca, ci-après « PG ». 31, ). Cette modération (economia) ne fut toutefois pas l’apanage de tous. Au début de la christianisation, l’empereur Julien (r. 360-363) tentera non seulement de restaurer la culture grecque antique, mais également la religion ancestrale, alors qu’au le préfet de Constantinople, Kyros Panopolites, sera banni de Constantinople parce que trop « hellène »Caratzas (2021) chap. I. para. 16. Peu à peu toutefois, se produira une sorte d’osmose, si bien qu’au début du , Jean Damascène (vers 676 – 749), moine et théologien d’origine syriaque mais de langue grecque, pourra définir la philosophie comme : la connaissance des choses (onta) qui existent, la connaissance des choses divines et humaines, la préparation (melete) à la mort, l’assimilation à Dieu, l’art (techne) de l’art et la science des sciences et l’amour de la sagesse.
Ces définitions étaient tirées d’Aristote (1) et (5), des Stoïques (2) et de Platon (3) et (4); elles avaient été rassemblées par des néoplatoniciens de l’école d’Alexandrie comme Ammonios d’Alexandrie (mystique chrétien du ) , Davit Anhaght (philosophe arménien des et ) et Élias d’Alexandrie (philosophe de l’École d’Alexandrie ). Jean Damascène résumait lui-même cette pensée en termes simples : « La philosophie est amour de la sagesse mais la vraie sagesse est Dieu. L'amour de Dieu est donc la vraie philosophie. » Kazdhan (1991) « Philosophy », vol. 3, .
Quoique de façon arbitraire, on peut diviser l’évolution de la philosophie byzantine en trois périodes, chacune commençant par l’établissement ou la refondation d’une grande école : fin de la dynastie amorienne, début de la dynastie macédonienne (842-959); fin de la dynastie macédonienne, début de la dynastie coménienne (1042-1143), et début de la dynastie paléologienne (1259-1341). De façon tout aussi arbitraire, on pourrait dire que la première période fut consacrée surtout à colliger et à recopier les auteurs anciens, la deuxième à commenter, paraphraser et critiquer ceux-ci, alors que la troisième marquée par les tentatives de rapprochement entre les Églises de Constantinople et de Rome, verra chez la plupart des philosophes une certaine distanciation permettant la critique des auteurs antiques lorsqu’ils s’écartent du dogme officiel, ou au contraire chez certains, l’adoption des Anciens aux dépens de la doctrine de l’Église.
Historique
Les précurseurs
On peut trouver les fondements de la philosophie byzantine chez Proclus, philosophe néoplatonicien, né à Constantinople en 412 dans une riche famille, ce qui lui permit d’aller étudier la philosophie à Alexandrie, puis à Athènes auprès de Plutarque le jeune, fondateur de l’école néoplatonicienne de cette ville. Il deviendra le troisième recteur de cette même école en 438 et entreprendra la plus vaste synthèse philosophique de la toute fin de l'Antiquité grecqueSa vie nous est surtout connue par son successeur, Marinus (Marinus, « Proclus », 2001); sur Proclus et l’école d’Athènes, voir Wilson (1983) ). Avec son disciple, Ammonios qui fonda sa propre école à Alexandrie, ils fixeront le curriculum philosophique et y apporteront d’importantes contributions dont la théorie sur la structure et la réalité .
Première période : 843-959
thumb|left|Première page de la Souda, ouvrage illustrant la transformation de la philosophie en « savoir encyclopédique » à la fin de la première période.
Au sortir de la crise iconoclaste (726-843), alors que la vie intellectuelle revenait à la normale et laissait présager la Renaissance macédonienne, l’empereur Michel III (r. 842-867) laissa pendant dix ans les commandes du pouvoir à son oncle, le césar Bardas. Lui-même intellectuel compétent, le césar décida entre 855 et 866 de créer une institution d’enseignement qu’il logea dans le palais de la Magnaure et dont il confia la direction à Léon le philosophe aussi connu comme Léon le mathématicien.
Doué d’une grande soif de connaissance, Léon s’était initié dans sa jeunesse à toutes les sciences connues, c’est-à-dire « « la philosophie et ses sœurs, à savoir l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie, et même la musique (c'est-à-dire les disciplines du quadrivium)Théophane Continué, PG 109, col. 109, 215.», avant d’ouvrir à Constantinople son école, installée dans une maison particulière, où il enseignait toutes les disciplines intellectuelles à des fils de riches familles qui se destinaient à des carrières de fonctionnaires. Sa réputation de savant était telle qu’elle parvint aux oreilles du calife al-Mamun à Bagdad, lequel pria l’empereur Théophile de permettre à Léon de venir à sa courWilson (1983) . Par patriotisme ou par prudence, Léon refusa la proposition et fut nommé vers 840 métropolite de Thessalonique. Déposé en 843 parce qu’iconoclaste avec Jean le Grammairien lors du rétablissement du culte des images, il fut choisi par le césar Bardas pour diriger son établissement d’éducation. On sait peu de choses sur cette institutionS’agissait-il d’une nouvelle fondation ou de la re-fondation de l’école de Théodose; était-ce un geste personnel de mécénat de la part de Bardas ou une institution officielle ? Voir à ce sujet Treadgold « The Chronological accuracy of the Chronicle of Simeon the Logothete » (dans) Dumbarton Oaks Papers 33, (1979) . qui devait donner une impulsion nouvelle à l’étude des auteurs antiques, sinon que Léon devait y enseigner la philosophie aristotélicienne avec l’aide de trois collègues dont on ne connait que les noms et les fonctions : Théodore (ou Serge), spécialisé en géométrie, Théodègios, en arithmétique et en astronomie, et Komètas, en grammaireIerodiakonou & Bydén (2018) « 1.1. Byzantine Culture and Education » para 2. Wilson (1983) .
Avec Léon émerge la figure d’une personnalité soucieuse de philosophie et de science que de belles-lettres comme en témoigne sa bibliothèque : Platon pour la philosophie, un traité de mécanique dû à Kyrinos et Markellos pour les mathématiques et des volumes de Théon, Paul d’Alexandrie et Ptolémée pour l’astronomie alors indissociable de l’astrologie .
Le deuxième grand personnage de cette génération fut le patriarche de Constantinople, Photios , une des plus importantes figures des études classiques de l’histoire byzantine Wilson (1983) Kazhdan (1991) « Photios » vol. 3, . D’un savoir encyclopédiqueNicétas de Paphlagonie dit de lui qu'il connaissait toutes les disciplines, grammaire et métrique, rhétorique et philosophie, médecine et presque toutes les autres sciences profanes, et qu'il l'emportait sur tous les autres savants de son temps (PG, vol. CV, colonne 509), et probablement autodidacte, il avait commencé sa carrière comme enseignant avant d’être nommé vers 850 prôtoasèkrètis, c'est-à-dire chef de la chancellerie impériale. C’est la fonction qu’il occupait lorsqu’il fut nommé patriarche en 858 bien que laïc. Il reçut l’ensemble des ordres ecclésiastiques en six jours, contrairement aux prescriptions du droit canonique, ce qui lui valut d’être désavoué par le pape Nicolas . La querelle entre les Églises de Constantinople et de Rome prit de l’ampleur après l’assassinat du césar Bardas par Basile le Macédonien (r. 867-886). Photios convoqua à l'été 867 un synode qui déclara la papauté et l'Église latine hérétiques. Mais la même année Basile faisait assassiner Michel III, renvoyait Photios et le remplaçait par Ignace qui retrouvait son trône. Exilé au monastère de Stenos, il finit par se réconcilier avec l’empereur qui en fit le précepteur de son héritier, le futur Léon VI (r. 886 – 912), dont les relations avec son père étaient exécrables. Aussi, dès que Léon eut pris le pouvoir, il se hâta de se défaire de Photios dont la carrière fut brisée. Démis de ses fonctions, Photios fut envoyé en exil où il devait mourir.
Sa pensée se retrouve dans trois œuvres principales : le Lexicon, œuvre de jeunesse dans laquelle il explique le sens de mots que l’on retrouve chez les orateurs et auteurs de prose de l’Antiquité ainsi que le vocabulaire d’auteurs chrétiens qui exige une explicationWilson (1983) ; la Bibliotheca ou Myriobiblos, œuvre énorme comportant 280 chapitres correspondant à 1600 pages dans l’édition moderne, écrite à l’intention de son frère Tarasios et résumant la littérature grecque ancienne qu’il avait lue en l’absence de celui-ci envoyé en ambassade Wilson (1983) ; les lettres dont certaines seront reprises dans le Amphilochia, adressées à Amphilohios, métropolitain de Kyzikos, traitant de diverses questions théologiques et laïques : outre des commentaires sur les Catégories d’Aristote, on y retrouve des discussions sur l’admiration proférée par l’empereur Julien à l’endroit de PlatonWilson (1983) .