Laccord de Québec, en anglais , est un accord secret entre le Royaume-Uni et les États-Unis signé par Winston Churchill et Franklin Delano Roosevelt le , pendant la Seconde Guerre mondiale, en marge de la première conférence de Québec, à Québec, au Canada. L'accord définit les conditions du développement coordonné de la science et de l'ingénierie liées à l'énergie nucléaire et plus particulièrement aux armes nucléaires.
L'accord de Québec stipule que les États-Unis et le Royaume-Uni doivent mettre en commun leurs ressources pour développer des armes nucléaires, et qu'aucun des deux pays ne doit les utiliser contre l'autre, ou contre d'autres pays sans consentement mutuel, ni transmettre d'informations à leur sujet à d'autres pays. Il accorde également aux États-Unis le droit de veto sur l'utilisation commerciale ou industrielle de l'énergie nucléaire par les Britanniques après la guerre. L'accord fusionne le projet britannique Tube Alloys avec le projet Manhattan puis crée le Combined Policy Committee pour contrôler le projet. Bien que le Canada ne soit pas signataire de l'accord, celui-ci prévoit la présence d'un représentant canadien au sein du comité compte tenu de la contribution du Canada au projet.
Les scientifiques britanniques réalisent d'importants travaux dans le cadre de la contribution britannique au projet Manhattan et, en , l'autorisation britannique requise par l'accord est donnée pour l'utilisation d'armes nucléaires contre le Japon. Le de prolonge la coopération anglo-américaine dans la période d'après-guerre. Cependant après la fin de la guerre, l'enthousiasme des Américains pour l'alliance avec le Royaume-Uni se refroidit. Puis la loi McMahon met fin à la coopération technique en contrôlant les données sensibles. Enfin, le , l'accord de Québec est remplacé par un nouvel accord, de modus vivendi, qui autorise un partage limité d'informations techniques entre les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada.
Contexte Tube Alloys
Le neutron est découvert par James Chadwick au laboratoire Cavendish de l'université de Cambridge en . En , ses collègues du Cavendish John Cockcroft et Ernest Walton fendent des atomes de lithium avec des protons. Puis, en , Otto Hahn et Fritz Strassmann, au laboratoire de Hahn à Berlin-Dahlem, bombardent de l'uranium avec des neutrons dont la vitesse a été réduite, et découvrent que du baryum est produit. Hahn écrit à sa collègue Lise Meitner qu'ils ont réussi un fendre un noyau d'uranium. Par analogie avec la fission des cellules, le processus est baptisé ..
thumb|John Anderson, ministre responsable des expériences.|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme assis à un bureau et écrivant face à l'objectif.
La découverte de la fission donne la possibilité de créer une bombe atomique d'une grande puissance. Le terme est déjà familier des Britanniques grâce au roman de H. G. Wells La Destruction libératrice, publié en , qui a connu un grand succès..
Le Comité de l'étude scientifique de la défense aérienne de Henry Tizard est formé à l'origine pour étudier les besoins de la guerre antiaérienne, mais il s'étend à l'étude de la guerre aérienne en général. En , quelques mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le comité est chargé de mener des recherches sur la faisabilité des bombes atomiques. Dans ce cadre, George Paget Thomson, un professeur de physique de l'Imperial College London, et Mark Oliphant, physicien australien de l'université de Birmingham, sont chargés de réaliser une série d'expériences sur l'uranium. En , l'équipe de Thomson ne trouve toujours pas le moyen de créer une bombe atomique.
Cependant, l'équipe d'Oliphant parvient à une conclusion radicalement différente de celle de Thomson.. L'équipe délègue la tâche à deux scientifiques réfugiés, respectivement allemand et autrichien, Rudolf Peierls et Otto Frisch, qui n'ont pas l'autorisation de travailler sur les projets secrets de l'université, comme le radar, parce qu'ils sont considérés comme des ennemis. Ils calculent la masse critique d'une sphère métallique d'uranium 235 pur, et découvrent qu'au lieu d'utiliser plusieurs tonnes d'uranium, 1 à seulement suffisent pour créer une bombe atomique aussi puissante que plusieurs milliers de tonnes de dynamite.
Oliphant apporte le mémorandum de Frisch et Peierls à Henry Tizard. En conséquence, la commission MAUD est créée pour approfondir l'enquête avec un effort de recherche intensif au sein de quatre universités. Celle de Birmingham entreprend des travaux théoriques, comme la détermination de la taille de la masse critique nécessaire à une explosion, dirigés par Peierls, avec l'aide d'un autre scientifique allemand réfugié, Klaus Fuchs.. Les laboratoires de l'université de Liverpool et de l'université d'Oxford expérimentent différents types de séparation isotopique tandis qu’à Liverpool le groupe de Chadwick s’intéresse à la diffusion thermique, un phénomène observé dans les mélanges de particules mobiles où les différents types de particules présentent des réponses différentes à la force d'un gradient de température, et qu'à Oxford le groupe de Francis Simon étudie la diffusion gazeuse, qui fonctionne sur le principe que, à des pressions différentes, l' diffuserait à travers une barrière plus rapidement que l'uranium 238.. Il est déterminé qu'il s'agit de la méthode la plus prometteuse. Quant au groupe d'Egon Bretscher et Norman Feather de l'université de Cambridge, il cherche à savoir si un autre élément, le plutonium, peut être utilisé comme matière fissile.. Grâce à la présence d'une équipe de scientifiques français réfugiés, dirigée par Hans von Halban, Oxford dispose également de la principale source d'eau lourde au monde, ce qui les aide à élaborer une théorie sur l'utilisation de l'uranium pour la production d'énergie.
Plus tard, en , la commission MAUD publie deux rapports détaillés qui concluent que la bombe atomique est non seulement techniquement réalisable, mais qu'elle peut être produite avant la fin de la guerre. Le comité recommande à l'unanimité de poursuivre son développement, tout en admettant que les ressources nécessaires puissent excéder celles dont dispose la Grande-Bretagne. Cependant, avant même que le rapport ne soit terminé, le Premier ministre, Winston Churchill, est informé de ses conclusions par Frederick Lindemann.. Un nouveau projet, connu sous le nom , est créé pour coordonner cet effort. John Anderson, président du Conseil, devient le tuteur du projet, et Wallace Akers de Imperial Chemical Industries devient son directeur.
Premiers efforts américains vignette|Vannevar Bush, directeur de l'OSRD.|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme assis à un bureau et écrivant face à l'objectif. La perspective que l'Allemagne mette au point une bombe atomique inquiète également beaucoup les scientifiques des États-Unis, en particulier les réfugiés de l'Allemagne nazie et d'autres pays fascistes. En , Leó Szilárd et Albert Einstein écrivent une lettre avertissant le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, du danger si l'Allemagne venait à la concevoir. En réponse, Roosevelt crée un Comité consultatif pour l'uranium en , présidé par Lyman Briggs du National Institute of Standards and Technology. Les recherches se concentrent sur la fission lente pour la production d'énergie, mais avec un intérêt croissant pour la séparation isotopique. Le , Vannevar Bush, le président de la Carnegie Institution, et Harry Hopkins, un conseiller clé du président, se rendent auprès du président avec une proposition de création du National Defense Research Committee (NDRC) pour coordonner la recherche atomique. Le NDRC est officiellement fondé le , sous la présidence de Vannevar Bush.
Ce dernier organise une réunion clandestine avec deux Britanniques, le George Pirie et Charles Lindemann, le frère du physicien Frederick Lindemann, pour discuter de l'offre britannique d'un échange d'informations. Bush est favorable à cette proposition et, lors de leur réunion du , il donne des conseils sur la manière de la présenter. Elle est approuvée lors d'une réunion du Cabinet des États-Unis le , et une acceptation officielle est transmise à Lothian le .
Parmi les nombreuses informations que la mission Tizard, une mission scientifique britannique envoyée aux États-Unis pour promouvoir l'échange de données scientifiques et de technologie militaires, rapporte en Amérique figurent des détails sur les délibérations et les activités de la commission MAUD.
Certaines informations de la commission MAUD sont également transmises aux États-Unis par Ralph H. Fowler, l'attaché scientifique britannique au Canada. Cockcroft, membre de la mission Tizard, en apporte davantage. John Cockcroft et Ralph H. Fowler rencontrent le Comité de l'uranium, mais le flux d'informations est largement à sens unique. Cockcroft rapporte que le projet américain de bombe atomique est en retard par rapport au projet britannique. Les travaux menés en Amérique comprennent des recherches menées par Szilard et Enrico Fermi à l'université de Columbia sur la possibilité d'une réaction nucléaire en chaîne contrôlée, des études préliminaires sur la séparation des isotopes par des procédés de centrifugation, de diffusion gazeuse, de diffusion thermique et des efforts pour produire du plutonium dans le cyclotron du laboratoire de l’université de Californie.
Kenneth Bainbridge, de l'université Harvard, assiste à une réunion de la commission MAUD le , et est surpris de découvrir que les Britanniques sont convaincus de la faisabilité technique d'une bombe atomique. Le comité sur l'uranium se réunit à Harvard le et Bainbridge présente son rapport. Bush engage un groupe dirigé par Arthur Compton, lauréat du Nobel de physique et président du département de physique de l'université de Chicago pour enquêter. Le rapport de Compton, publié le , n'aborde pas en détail la conception ou la fabrication d'une bombe atomique. Au lieu de cela, il soutient un projet d'après-guerre axé sur l'énergie atomique pour la production d'électricité. Le , Roosevelt crée le Office of Scientific Research and Development (OSRD), avec Bush comme directeur. La nouvelle organisation englobe la NDRC, désormais présidée par James B. Conant, le président de l'université Harvard. Le Comité de l'uranium devient l'OSRD, mais est rapidement rebaptisé Section S-1 pour des raisons de sécurité.
La Grande-Bretagne est en guerre, mais pas les États-Unis. Oliphant se rend aux États-Unis à la fin du mois d', officiellement pour discuter du programme , mais en réalité pour découvrir pourquoi les États-Unis ignorent les conclusions de la commission MAUD. Il découvre que les rapports et autres documents envoyés directement à Briggs, du Comité consultatif pour l'uranium, n'ont pas été communiqués à tous les membres de la commission MAUD : Briggs les a enfermés dans un coffre-fort. Oliphant rencontre ensuite William CoolidgeIl remplace Compton pendant qu'il se trouve en Amérique du Sud. ; Samuel Allison, un collègue de Compton à l'université de Chicago ; Ernest O. Lawrence, le directeur du Radiation Laboratory ; Fermi et Conant pour expliquer la situation. Lors de ces réunions, il parle de la bombe atomique comme si elle existait déjà.
Bush et Conant reçoivent le rapport final de la commission MAUD le . Une fois le rapport reçu, Bush rencontre Roosevelt et le vice-président Henry Wallace à la Maison-Blanche le et obtient qu'un projet américain de développement de bombe atomique soit engagé.. Deux jours plus tard, Roosevelt écrit à Churchill une lettre dans laquelle il lui propose de procéder à une discussion sur le développement de la bombe atomiqueCet échange a pour but que tout effort prolongé puisse être coordonné ou mené conjointement..
Collaboration gauche|vignette|Cherwell, conseiller scientifique de Winston Churchill, au premier plan.|alt=Photographie en noir et blanc d'un groupe d'hommes debout et en discussion.