Marcien Towa, né le à Endama (région du Centre) au Cameroun et mort à Yaoundé le , est un philosophe camerounais.
En 1971, il s'est rendu célèbre en publiant deux essais critiques, l'un sur Senghor, Léopold Sédar Senghor : Négritude ou Servitude ?Yaoundé, CLE, 1971. Abrégé Senghor par la suite. et l'autre sur ce qu'il a appelé l'« ethno-philosophie », Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelleYaoundé, CLE, 1971.. Il a enseigné à l’École normale supérieure de Yaoundé de 1962 à 2006. Marcien Towa a en outre été Recteur de l'Université de Yaoundé II Soa (du au ) et maire d'Elig-Mfomo (1996-2002). Il fait partie des grands noms de la philosophie africaine du Samuel Oluoch Imbo, « Marcien Towa: Philosophy with a Pragmatic Flavour », in An Introduction to African Philosophy, Rowman & Littlefield, 1998, .
Biographie
Marcien Towa est né Cette date semble ne pas être exacte, mais approximative comme le souligne le programme des obsèques du philosophe. à Endama, petit village non loin d’Obala, à de la capitale du Cameroun, Yaoundé, de Koa Ngono Ondobo et de Fouda Nga Eloundou. De 1941 à 1946, il fréquente l’École publique d’Endama. À partir de 1947 jusqu’à 1955, année où il obtient son baccalauréat, il fréquentera tour à tour le pré-séminaire de Mva’a, le petit séminaire d’Akono et le Grand séminaire d’Otélé, pour commencer en ses études supérieures en quatrième année à l’École Normale d’Instituteurs de Caen au milieu du deuxième trimestre. Il sera néanmoins reçu au CFEN (Certificat de Fin d’Études Normales) en mai de la même année. Dès avril, il s’était inscrit à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Caen avec une autorisation spéciale du Ministre de l’Éducation Nationale (en raison du retard). Ce retard ne l’empêchera pas d’obtenir sa Licence de Philosophie en .
Le de l’année suivante, il obtient un DES (Diplôme d’Études Supérieures) avec un mémoire sur Hegel et Bergson. Le de cette même année il obtient son Certificat de Biologie à Paris.
Entre 1961 et 1962, Marcien Towa effectue un stage pédagogique et enseigne dans plusieurs lycées parisiens (Louis-le-Grand, Molière, notamment). Puis, dès le , il retourne au Cameroun où il est nommé Professeur de pédagogie, d’histoire de la pédagogie et de philosophie à l’ENS (École Normale Supérieure) de Yaoundé. Pendant cette même année, il enseigna à l’EMIA (École Militaire Inter Armes) de Yaoundé.
Du à 1965, une bourse de l’UNESCO le mène à Paris, Londres, Birmingham, Moscou, Bakou et Leningrad. C’est pendant cette période qu’il obtient, en , son Certificat d’Études Supérieures de Pédagogie à la Sorbonne, puis effectue, en 1965, des études de psychologie et de pédagogie à l’Institut Rousseau de Genève.
Dès , Marcien Towa est de retour au Cameroun et reprend ses enseignements à l’ENS. Ceux-ci comprennent désormais la pédagogie générale, l’histoire de la pédagogie, la philosophie et la littérature négro-africaine. Entre 1966 et 1968, il est nommé tour à tour Directeur des Études puis Directeur-adjoint de l’ENS de Yaoundé, avant de rejoindre d’ à 1970, le Département de Philosophie de l’Université Fédérale de Yaoundé en qualité de Chargé d’enseignement.
Le , Marcien Towa soutient sa Thèse de Doctorat de en Philosophie à la Sorbonne sous la direction de Lucien Goldmann sous le titre « Qu’est-ce que la Négritude ? ». Cette thèse lui permet d’être nommé Chef du Département de Philosophie de l’Université de Yaoundé, poste qu’il occupera jusqu’en 1981.
En , Marcien Towa soutient, sous la direction de Paul Ricœur (Lucien Goldmann ayant malheureusement disparu), une Thèse de Doctorat d’État en Philosophie, Identité et TranscendanceParis, L'Harmattan, coll. Problématiques africaines, 2011..
Entre 1978 et 1979, il est Professeur invité à l’Université de Sherbrooke, Québec au Canada. De 1981 à 1991, Marcien Towa occupera les fonctions de Chef du Département de Pensée Africaine au CREA (Centre de Recherche des Études Anthropologiques) de l’ISH (Institut des Sciences Humaines) à la DGRST (Délégation Générale de la Recherche Scientifique et Technique) de Yaoundé. Puis, du au de la même année, il officiera en qualité de Recteur de la toute nouvelle Université de Yaoundé II Soa .
Après cette parenthèse, il retourne au Département de Philosophie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de la nouvelle Université de Yaoundé I (anciennement Université du Cameroun), où il enseignera jusqu’en 1999, année de son départ effectif à la retraite (il a alors 68 ans). Toutefois, l’École Normale Supérieure de Yaoundé requiert encore ses services. Il accepte, et y devient enseignant vacataire, de 1999 à 2006.
En 1996, ayant obtenu par son âge (65 ans) le droit de se retirer de la vie universitaire, ses connaissances lui proposent de se présenter à la mairie d’Elig-Mfomo. Il remporte les élections et devient le premier Maire de cette commune rurale, située dans le Département de la Lékié, Région du Centre Cameroun. Il occupera cette fonction de 1996 jusqu’à 2002.
Marcien Towa s’est éteint le à Yaoundé des suites de maladie.
Philosophie
Définition de la philosophie La philosophie de Marcien Towa a pour cadre général la libération de l’homme. Il s’agit précisément de le soustraire à l’autorité despotique des systèmes (idéologiques ou politiques) qui entravent sa liberté. La philosophie de Marcien Towa apparaît donc sous ses traits fondamentaux comme une ode à la liberté en tant qu’elle est définie à la fois de manière formelle et de manière pratique.
Dans cette exaltation de la liberté, la pensée et la raison occupent une place importante, puisqu’elles sont pour le philosophe les marques d’un esprit libre.
En effet, la faculté à l’œuvre dans l’activité humaine libre est la raison et sa production est la pensée. C’est pourquoi la philosophie ne peut jamais faire que l’apologie de la liberté, c’est-à-dire de la raison et de la pensée. Or la pensée se dit essentiellement de manière critique, en tant qu’elle encourage l’usage de la raison dont le fonctionnement est avant tout négatif. C’est le sens « restrictif » que Marcien Towa assigne au verbe « penser ». Il explique qu’il faut entendre par penser, « peser », « discuter les représentations, les croyances, les opinions », « les confronter », « examiner le pour et le contre de chacune », « les trier » et « ne retenir comme vraies que celles qui résistent à cette épreuve de critique et de tri »Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979), Yaoundé, CLE, 1997, . Désormais abrégé L'idée..
Par cette vision « restrictive » du terme « penser », Towa se situe dans le courant philosophique ouvert par Descartes, et insiste sur l’aspect critique de la philosophie. C’est ainsi qu’il propose de définir cette activité comme la « pensée de l’Absolu ».
Le terme Absolu renvoie ici à tout ce qui se pose ou se présente à l’homme comme obstacle à son épanouissement, c’est-à-dire à la pensée. L’Absolu, c’est ce qui ne veut pas être pensé, ce qui résiste à ce mouvement, mais que doit nécessairement penser la philosophie.
Chez Towa, l’Absolu se dit de deux manières et chacune de ces manières implique une expression positive et négative.
Il y a d’abord l’Absolu idéologique qui se dit négativement en tant que mythe (dont le plus élaboré est Dieu), et se dit positivement en tant que valeurs.
Théoriquement, la philosophie doit donc penser la divinité et penser les valeurs qui apparaissent comme les fils conducteurs de la vie humaine. La philosophie, par essence refuse l’autorité de Dieu, c’est-à-dire en général, toute idée de « sacré pour autant qu’il veut s’imposer à l’homme du dehors »M. Towa, Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle (1971), Yaoundé, CLE, 2008, . Désormais abrégé Essai. . Autrement dit, la seule autorité, l’autorité suprême que reconnaît la philosophie, c’est-à-dire la pensée en tant qu’elle se déploie concrètement, est la raison elle-même : c’est pourquoi « la philosophie est essentiellement sacrilège ». Dans cette optique essentiellement critique, la philosophie détruit l’idée de Dieu comme fondement des valeurs.
Towa prend ainsi ses distances avec une bonne partie de la philosophie et affirme que la désacralisation de Dieu n’entraine pas une destruction des valeurs. Au contraire, éliminer Dieu, c’est laisser plus de place à l’homme pour réfléchir sur lui-même ainsi que sur le sens à donner à sa vie. Les normes ne doivent donc plus être imposées du dehors, mais du dedans, par la raison dans un dialogue critique avec elle-même.
Il y a ensuite l’Absolu pratique que Towa identifie comme étant la tradition. Selon lui, la tradition utilise le même « camouflage » que Dieu, en se faisant passer pour ce qui est sacré. Towa applique donc à la tradition la même critique précédente, tout en faisant remarquer qu’il faut comprendre la tradition de deux manières. D’abord de manière négative pour la critiquer, mais aussi et surtout de manière positive, pour la continuer. C’est le sens de la distinction towaïenne entre « tradition » et « traditionalisme ».
Il écrit que « Le traditionalisme est immobilisation de la tradition par sacralisation ou par naturalisation »L'idée, . ; elle « enferme et limite », tandis que la tradition véritable est en tant que « praxis créatrice »L'idée, ., le moment où nos ancêtres – c’est-à-dire ceux dont nous tenons la tradition sous forme de système de valeurs, de coutumes, de mœurs, etc. – durent être des créateurs.
Pour Towa en effet, « Les artisans de la tradition étaient eux-mêmes des créateurs », et nous leur rendons hommage, non en reproduisant fidèlement ce qu’ils nous ont laissé, mais en honorant leur mémoire, c’est-à-dire en nous positionnant nous-mêmes comme ce qu’ils furent : des créateurs. Sur le plan pratique, la philosophie est l’objectivation de cette double visée iconoclaste et révolutionnaire.
La philosophie critique de Marcien Towa La critique de Senghor Une dimension fondamentale de la pensée de Marcien Towa est la critique. C’est d’ailleurs dans ce domaine qu’il se rendit célèbre en critiquant le Président Sénégalais Léopold Sédar Senghor, qu’il accuse d’avoir travesti la dimension révolutionnaire du mouvement de Négritude jusqu’à faire coïncider ce dernier avec le colonialisme.
Selon Marcien Towa, la Négritude senghorienne s'oppose aux fondements même de ce mouvement, car son but est d'aboutir à neutraliser le Nègre pour lui faire accepter la réalité telle qu'elle est. Cette critique est constante chez Towa, depuis sa thèse de Doctorat de Cycle (Poésie de la Négritude) jusqu'à son Doctorat d'État (Identité et Transcendance). Towa conclut donc que la poésie de Senghor dégage une vision intolérable du Nègre qui réside dans une confusion entre le biologique et le culturel: c'est la « biologisation du culturel »Senghor, p. 112., c'est-à-dire le racisme.
La critique de l’ethno-philosophie Par le terme "ethno-philosophie", Marcien Towa désigne une pensée issue de la volonté d'Africains et de non-Africains de faire surgir du passé une expression culturelle à opposer à l'impérialisme et au racisme occidental. Mais ce terme a une connotation péjorative. Il signifie que les adeptes de cette discipline trahissent à la fois l'ethnologie et la philosophie.
L'ethno-philosophie trahit l'ethnologie selon Towa parce que son exposé de la culture n'est pas objectif, et elle trahit la philosophie parce qu'elle manque de critique vis-à-vis de cet exposé.