vignette|220 px|Statue d'un captif turc sur le monument (1806) à Jean de Valette dans l'église Saint-Jean-Baptiste de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem à VienneL’esclavage à Malte est une pratique qui remonte à l'Antiquité, et qui perdure au Moyen Âge, comme dans tout le pourtour de la mer Méditerranée. L'apogée du système sera pourtant atteint plus tard, sous la domination de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem à Malte, où l'esclavage prend des proportions jamais atteintes, principalement pour fournir la chiourme des galères de l'Ordre mais aussi d'autres pays chrétiens.
La guerre de course, véritable colonne vertébrale du système économico-militaire des Hospitaliers, entretient le phénomène, d'une part à cause de la nécessité d'utiliser des esclaves pour la flotte militaire, et d'autre part avec l'afflux de captifs musulmans quand les combats sont victorieux. Malte deviendra ainsi une véritable plaque tournante du marché des esclaves de l'Europe chrétienne. L'esclavage sera aboli à Malte par Bonaparte lors de son invasion de l'archipel maltais en 1798.
Esclavage avant les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem L'esclavage à Malte remonte à l'Antiquité. Tous les pouvoirs qui se succèdent dans l'archipel, Romains, Byzantins, Arabes, Siciliens, et jusqu'aux Hospitaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, utilisent tous le service d’esclaves.
À la fin de la période médiévale, les corsaires, parfois génois, mais aussi maltais ajoutent les prises humaines à leur butin, souvent des noirs africains, déjà esclaves. Ce brigandage maritime est largement pratiqué à l'identique sur toutes les côtes méditerranéennes.
Des documents maltais rapportent la présence d'esclaves domestiques aux . Une certaine Catherina par exemple, esclave grecque, est émancipée par un acte notarié du . Il semble pourtant qu'avant 1530, la majorité des esclaves domestiques aient été des africains noirs, capturés par les Maghrébins à la frontière sud de leurs territoires. À la fin du , on trouve de tels esclaves dans les familles riches de Mdina, mais aussi dans les campagnes ou à Gozo par exemple où le prêtre Pietru Mannara vend son esclave Ferha à un compatriote. L'usage semble être de baptiser ces esclaves dès leur arrivée sur l'île.
Dans les actes officiels, les esclaves sont désignés selon leur fonction ou leur origine. Ils peuvent ainsi être casanaticii (esclaves de maison) ou scavi ad usum maghazeni, d'origine ethiopes, sylvestri, mauri, greci, ou de religion saraceni, christiani ou judei. En dehors des tâches domestiques, ils peuvent aussi être employés pour des travaux de construction ou de terrassement.
L'affranchissement était une pratique assez courante, dépendant probablement des liens humains tissés. Le nom de l'affranchi reprenait souvent celui de son ancien maître, en y ajoutant une marque de provenance pour éviter toute ambigüité : par exemple il sera bien compris que Franciscus de Vaccaro a été libéré par la famille Vaccaro ou Giorgius de Mazarra d'une famille Mazarra.
Cet esclavage privé va perdurer longtemps après l'arrivée des Hospitaliers, même si ceux-ci vont essayer de le limiter pour en obtenir l'exclusivité. À partir du l'Ordre va surtout réorienter l'esclavage pour son besoin en rameurs sur les galères.
Démographie de l'esclavage Nombre des esclaves Principalement d'après les travaux d'Anne Brogini : Année Total des esclaves Population maltaise rapport esclaves/population1548 moins de 400 1569 environ 400 1575 400 environ 1582 800 1590 1599 environ environ 1632 1669 environ 1710 environ 1741 environ 1769 environ 1798 environ environ
Sexe et âge La majorité des esclaves employés à Malte sont des hommes qui seuls peuvent assurer les terribles efforts des galères. Lors des procès inquisitoriaux, seuls des esclaves sont des femmes, principalement utilisées pour des tâches domestiques. Pourtant des femmes et des enfants pouvaient aussi être victimes des razzias sur les côtes du Maghreb.
L'âge précis n'est guère connu que par les procès de l'Inquisition. Une série étudiée au retrouve une moyenne de .
Origine des esclaves La plupart des esclaves sont non-chrétiens (environ ), c'est-à-dire musulmans et juifs. Ils sont le plus souvent capturés lors des conflits militaires de l'Ordre et plus tard lors des razzias de la course. Les musulmans sont principalement constitués de Turcs, de Barbaresques ou Maures, ainsi que d'Africains sub-sahariens en nombre plus limités. Les Juifs viennent du Levant, des îles de la mer Égée (Rhodes, Crète) ou de Venise.
Une petite proportion (environ ) sont chrétiens ; ils peuvent venir de Grèce, d'Orient ou d'Europe centrale et peuvent être déjà esclaves au moment de leur capture. Ils doivent prouver leur religion avant d'être, comme chrétiens, libérés de leur servitude, mais peuvent aussi rester esclaves. Au fil du temps et des besoins, il arrivera par exemple que des Grecs soient capturés et maintenus en esclavage comme schismatiques ou sur le prétexte qu’ils commercent avec les Turcs.
On trouve également des néophytes convertis, anciennement musulmans (ils ne sont pas libérés pour autant) et des renégats qui ont déjà changé de foi.
À leur arrivée thumb|Place Saint George (Misrah San Gorg) à La Valette, ancien lieu du marché aux esclaves Comme tout voyageur venant de la mer, les captifs passent d'abord leur quarantaine dans le navire ou dans le lazaret de l'île de la baie de Marsamxett. Ils sont ensuite triés selon leur sexe, leur âge, leur robustesse, le tout tendant à en établir leur valeur marchande. Si les esclaves sont capturés par un navire de l'Ordre, les chevaliers décident de leurs différentes destinations : galère, service, cadeau ou vente. S'ils ont été capturés par un navire patenté, le capitaine verse à l'Ordre le pourcentage déterminé avant de disposer du solde à son gré. L'esclave est totalement réifié comme objet de son propriétaire.
Ceux qui n'ont pas encore trouvé leur propriétaire définitif sont menés sur le marché public aux esclaves de La Valette, situé sur la place San Giorgio (aujourd'hui Misrah San Gorg), devant le palais magistral.
Vers 1660 par exemple, sur plus de débarqués, 538 sont vendus rapidement au prix moyen de pour un homme et pour une femme. Les pris augmenteront jusqu'au début du , pour se stabiliser ensuite, quand la demande diminuera, en particulier avec l'abandon progressif des galères par les grandes puissances (vers 1750 dans la marine française), même si leur usage perdurera à Malte.
Les différents fonctions La grande majorité des esclaves appartiennent à l'Ordre. Ils se divisent en plusieurs types ; les plus robustes sont destinés aux galères, les autres restent à terre et serviront aux tâches domestiques : serviteurs des chevaliers, cuisiniers, ouvriers...
L'esclavage privé perdure également, tout homme libre pouvant acquérir un esclave au marché. Ils sont alors destinés à des tâches domestiques ou agricoles. Cette forme d'esclavage privé restera modérée en nombre (environ tout au long de la période) et tendra à être limitée par l'Ordre.
L'esclave à Malte est un être humain totalement réifié, il est assimilé à un objet marchandable, y compris dans le code pénal de 1724.
L’ordre des chevaliers de Saint-Jean et la course thumb|upright|Tombeau du Grand Maître Nicolas Cotoner, soutenu par deux statues d'esclaves, un Turc à gauche, un Africain à droite, dans la chapelle d'Aragon de la Co-cathédrale Saint-Jean de La Valette Il y avait à Malte des corsaires bien avant l'arrivée des chevaliers. Notamment des Génois qui se servaient de Malte comme une base avancée et purent devenir si puissants qu'un corsaire génois, Enrico Pescatore, devint comte de Malte et fonda une dynastie qui régna longtemps sur l'archipel.
Mais les Hospitaliers développèrent ce système pour en faire un pivot de leur activité économique pendant plus de deux siècles. C'est ce modèle économico-militaire qui entretiendra si durablement le système esclavagiste à Malte. À ce titre le tombeau du Grand maître Nicolas Cotoner, soutenu par deux statues d'esclaves est une fine métaphore du système économique des Hospitaliers.
Au début de leur installation à Malte, les statuts de l'Ordre indiquent très clairement que la guerre de course n'est consentie que comme une défense face aux menaces et aux razzias des pirates barbaresques, une sorte de police maritime nécessaire. Progressivement, l'Ordre va transgresser ses propres statuts pour s'autoriser et autoriser certains navires sous patentes à pratiquer une guerre de course à profit : non seulement sur la valeur des marchandises volées, mais également sur la capture et le commerce des individus réduits en esclavage. Pour ce point, elle se différencie par exemple des corsaires français qui ne pouvaient ramener d'esclaves sur le sol français.vignette|left|Pavillon des navires de l'ordre de Saint Jean de JérusalemAu début de la Renaissance, le corso est une activité largement répandue dans tous les grands ports chrétiens. Progressivement, la plupart des ports se réorienteront vers des activités économiques plus sûres et lucratives, sauf Malte qui devient, à partir du milieu du , le centre du corso méditerranéen et continue à faire vivre ce . vignette|Modèle réduit d’un chébec de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem Au , chaque année, l’Ordre armait ses galères et quelques frégates, pour chasser les navires marchands musulmans et effectuer des razzias dans les villages côtiers non défendus, c'était les caravanes hospitalières organisées sous la responsabilité du grand amiral. En 1789, le procureur général de l’Ordre à Paris se plaint d'ailleurs auprès du grand maître que ses frégates sont moins efficaces que les chébecs arabes dont l'Ordre manque«... nos vaisseaux, nos galères sortent tous les ans et depuis des années font rarement des prises ; ce n’est pas qu’ils ne puissent trouver des ennemis dignes de leur courroux, mais il manque à l’ordre l’espèce de bâtiments susceptibles de les rencontrer : des chébecs. » Lettre du 27 janvier 1789, Archives Nationales, M. 962..
Au fil des siècles, la grandeur de l'Ordre se transforme en un brigandage et à .. Si l'affichage officiel reste une guerre contre l'infidèle, les capitaines des vaisseaux ont en réalité pour ordre de . Et quand les difficultés économiques gouvernaient, même les navires grecs chrétiens pouvaient être capturés, sous prétexte qu'il s'agissait de schismatiques commerçant avec les Turcs.
Des navires privés recevaient également des patentes de l'Ordre, leur permettant de mener à bien des raids maritimes sous pavillon de Saint-Jean, à condition bien sûr de reverser une partie de leur butin à l'Ordre. Des navires étrangers pouvaient ainsi participer au corso, par exemple des Français qui n'avaient pas le droit de ramener d'esclave sur le sol de France. C'était aussi le cas d'armateurs maltais qui se lançaient dans ce commerce aléatoire mais parfois fructueux. Les frères Camilleri par exemple renouvelèrent régulièrement leur patente au , signe manifeste d'affaires prospères.
Règlementation Le développement de l'esclavage devient si important au sein de l’île que l’Ordre s’efforcé entre 1530 et 1602 de le réglementer par des séries d’ordonnances magistrales régissant tous les instants de la vie des esclaves.
Les besoins de la rame thumb|Galère de l'Ordre de Malte, reconstitution du Musée d'histoire navale de Venise. À mesure que l'Ordre se développe, les besoins en rameurs augmentent. Les Hospitaliers entretiennent tout d'abord , puis 4 en 1548, en 1584, 6 en 1625 et 7 en 1651, avec en plus de nombreux autres navires d'appoint, eux aussi propulsés à rames. Vers le milieu du , le besoin est d'environ pour les galères et 500 pour les autres navires, soit environ .