L'expédition chinoise de 1910 au Tibet, ou invasion chinoise du Tibet en 1910, est l'envoi par l'empire Qing d'une force armée à Lhassa pour y établir l'administration directe du Tibet central depuis Pékin. Le corps expéditionnaire arrive à Lhassa le et le dalaï-lama est déposé le .
Une première expédition militaire chinoise au Tibet central avait eu lieu près de deux siècles auparavant, en 1720, pour y asseoir la tutelle de l'empire Qing mais sous la forme d'un protectorat plutôt que d'une administration directe.
Contexte
Rencontre de Khampa Dzong En 1903, le vice-roi de l'Inde britannique, George Curzon, propose au gouvernement chinois, qui accepte, une rencontre au hameau de Khampa Dzong, dans le nord de l'État du Sikkim, où un accord de non-agression et de commerce doit être négociéMichael Taylor, Le Tibet. De Marco Polo à Alexandra David-Neel, Office du Livre, Fribourg, 1985, 234 p., p. 182.. En juin, le lieutenant-colonel Francis Younghusband traverse le col de Nathu La avec cinq officiers et 500 soldats, pour les conduire jusqu'à Khampa Dzong John Powers, History as propaganda: Tibetan exiles versus the People's Republic of China, Oxford University Press, 2004, p. 80.. Le gouvernement chinois ordonne au dalaï-lama de s'y rendre, mais celui-ci se défile et refuse de fournir au commissaire impérial Youtai à Lhassa, les moyens de le faire. Les responsables tibétains n'étant pas arrivés à Khampa Dzong, la petite troupe britannique est rappelée au bout de cinq mois.. George Curzon en conclut que la Chine ne dispose d'aucune autorité sur le gouvernement tibétain et obtient de Londres l'autorisation de déclencher une opération militaire, commandée par Francis Younghusband.
Le corps expéditionnaire britannique à Lhassa La Chine ne porte pas la moindre assistance militaire aux Tibétains, qui doivent faire face seuls à l'armée britannique. Le , celle-ci arrive devant Lhassa où elle est accueillie par l'amban Youtai. Le lendemain, précédée de l'escorte du commissaire impérial Edmund Candler, The Unveiling of Lhasa, London, Edward Arnold, 1905, p. 250 : , elle défile en grande tenue dans la villePatrick French, Tibet, Tibet. Une histoire personnelle d'un pays perdu, Traduit de l'anglais par William Olivier Desmond, Albin Michel, 2005 ( édition 2003), p. 111.. En raison de sa fuite, le dalaï-lama est déchu de ses titres et remplacé par Youtai, décision qui est placardée dans Lhassa Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, ..
Convention entre la Grande-Bretagne et le Tibet Ne se souciant guère de l'absence du dalaï-lama, en qui il ne voit qu'un jeune chef trop peu expérimenté pour être en mesure d'exercer de véritables responsabilités Sam van Schaik, Tibet. A History, Yale University Press, New Haven and London, 2013, p. 178 : , Younghusband intime au régent, Lobsang Gyaltsen, et à d'autres responsables laïques et religieux de se réunir en tant que gouvernement ad hoc, pour signer, le , ce qui sera appelé par la suite « convention entre la Grande-Bretagne et le Tibet de 1904 »Irenees : L’Inde des Britanniques à Nerhu : un acteur clef du conflit sino tibétain.. Cependant, lors de la signature au palais du Potala, Youtai refuse d'apposer sa signature en bas du document et continue à affirmer la suzeraineté de la Chine sur le Tibet John Powers, History as Propaganda: Tibetan exiles versus the People's Republic of China, , p. 82 : .
Convention entre la Grande-Bretagne et la Chine relative au Tibet Comme le traité de Lhassa implique que le Tibet est un État souverain habilité à signer des traités de son propre chef, le suzerain mandchou considère que le traité n'a aucune valeur juridiqueLung Chang (docteur ès lettres de l'Université de Fribourg (Suisse)), La Chine à l'aube du , Nouvelles éditions latines, Paris, 1962, . et ne peut entrer en vigueur. Les Britanniques signent donc, en 1906, un deuxième accord, cette fois avec les Chinois, la convention entre la Grande-Bretagne et la Chine relative au Tibet.
Retour du dalaï-lama à Lhassa Le dalaï-lama Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, , p. 27 : . revient, le , avec l'accord de Pékin, de l'exil qui l'a conduit en Mongolie extérieure, au mont Wutai dans la province du Shanxi Susan Meinheit, Library of Congress, Gifts at Wutai Shan: Rockhill and the Thirteenth Dalai Lama, JIATS, , décembre 2011, THL #T5717, ., à Pékin et dans le QinghaiRoland Barraux, Histoire des Dalaï-Lamas, , pp. 277-278..
Reprise en main à Lhassa Se rendant compte de l'hésitation de Londres à s'engager davantage au Tibet, Pékin adopte alors une nouvelle politique pour le Tibet, nommant le gouverneur-général du Sichuan, Zhao Erfeng, commandant en chef des armées au Tibet. Selon Melvyn C. Goldstein, c'est pour s'assurer que le dalaï-lama obéisse au pouvoir impérial que Pékin autorise Zhao Erfeng à envoyer une force armée à Lhassa Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, op. cit., p. 27. Melvyn Goldstein, A History of Modern Tibet, vol. I: 1913-1951: The Demise of the Lamaist State, University of California Press, 1989, p. 46..
À partir de 1905, dans les zones frontières du Tibet ethnographique, Zhao Erfeng transforme les États tibétains autonomes en districts dirigés par des magistrats chinois Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, University of California Press, 1997, : .. Il crée la province du Xikang dans le Tibet oriental tandis que l'Amdo devient la province du Qinghai sous la direction de son frère Zhao ErxunElliot Sperling, The Chinese Venture in K'am, 1904-1911, and the role of Chao Erh- feng, in The History of Tibet: The medieval period, c. 850-1895: the development of Buddhist paramountcy, Volume 2, Alex McKay, pp. 69-92. Dans les territoires sous la férule de Zhao Erfeng, l'administration est répartie entre Chinois et Tibétains. Obligation est faite aux monastères non seulement de ne pas s'agrandir mais aussi de réduire leurs effectifs. Le servage est aboli. Des écoles sont ouvertes. Un état civil est créé. La fiscalité est modifiée. Seule la monnaie des Qing (le tael) est admise, outre les lingots d'argent, comme moyen de paiement. L'hygiène du corps et le port du pantalon sont imposés. Les colons chinois sont incités à s'établir dans la région et les mariages sino-tibétains encouragésJean Dif, Chronologie de l'histoire du Tibet et de ses relations avec le reste du monde (suite 2).Melvyn Goldstein, A History of Modern Tibet, 1913-1951: The Demise of the Lamaist State, , pp. 46-47..
La sanglante répression par Zhao Erfeng du soulèvement du monastère de Batang dans le Sichuan, lui vaut le surnom de « boucher du Kham » ou de « Zhao le boucher »Claude Arpi, Tibet, le pays sacrifié, 2000, Calmann-Lévy, chap. 11, , .. Un des premiers numéros du Journal vernaculaire du Tibet, périodique bilingue tibétain-chinois, créé à Lhassa en par l'amban Lian Yu, alors que le dalaï-lama est de retour à Lhassa, annonce en l'arrivée de Zhao Erfeng en ces termes Elliot Sperling, “The Chinese Venture into K'am, 1904–11 and the Role of Chao Erhfeng”, in The History of Tibet: The modern period:1895-1959, the encounter with modernity, edited by Alex McKay : « N'ayez pas peur de l'amban Chao et de son armée. Ils ne feront aucun mal aux Tibétains, mais d'autres gens en feront. En y réfléchissant, vous vous souviendrez combien vous vous êtes sentis honteux quand les soldats étrangers sont arrivés à Lhassa et vous ont tyrannisés. Nous devons tous être forts pour cette raison, sinon notre religion sera détruite. » K. Dhondup, The water-bird and other years: a history of the Thirteenth Dalai Lama and after, Rangwang Publishers, 1986, p. 33 : ..
Conflit vignette|L'armée chinoise quittant Lhassa en 1912.
Terminologie Certains auteurs (Charles Bell, Hugh Richardson, Michael van Walt van Praag, Claude Arpi, Roland Barraux) affirment que la dynastie Qing envahit le Tibet et occupe Lhassa le Charles Bell, 1924, A year in Lhasa, Geogr. J. 63: 89-105 : Hugh Richardson, Tibet and Its History, 1962, p. 99 : Michael van Walt van Praag, Introduction de The Legal Status of Tibet, Three Studies by Leading Jurists, 1989, Dharamsala, Office of Information & International Relations : Claude Arpi, Tibet, le pays sacrifié, Calmann-Lévy, 2000, chap. 11, pp. 126-127, p. 129.Roland Barraux, Histoire des Dalaï-Lamas. Quatorze reflets sur le Lac des Visions, Albin Michel, 2002 ( édition 1993), 402 p., p. 284 : . La tibétologue Katia Buffetrille, pour sa part, parle de « prise de contrôle du Tibet », d'« envoi d'une armée »Katia Buffetrille, Chine et Tibet, une si longue histoire, Le Monde, 23.03.08 : . Sous la plume de l'historien Hsaio-ting Lin, on peut lire que le Hsaio-ting Lin, Tibet and Nationalist China's Frontier: Intrigues and Ethnopolitics, 1928-49, UCB Press, 2011, 304 p. ( édition en 1971), p. 9 (Prologue) : .. La tibétologue Fabienne Jagou, quant à elle, évoque Vers une nouvelle définition de la frontière sino-tibétaine : la conférence de Simla (1913-1914) et le projet de création de la province du Xikang, in Extrême Orient, Extrême Occident, année 2006, 28, pp. 147-167, p. 152..
Origines Selon l'historien américain Max Oidtmann, spécialiste de la Chine des Qing Max Gordon Oidtmann, Assistant Professor at SFS-Qatar, History, Biographical InformationMax Gordon Oidtmann, fiche à l'institut d'Asie orientale à Lyon., le gouvernement impérial, à la fin de l'hiver 1910, est furieux contre le dalaï-lama, rentré à Lhassa le : il a coupé les vivres à son représentant, l'amban, en violation des accords de ravitaillement. C'est que le gouvernement tibétain vient de constater la brusque dissolution, par les administrateurs Qing, des domaines qu'il possède dans le Kham, et le dalaï-lama craint de voir son autorité temporelle retirée Max Oidtmann, , sur le site Academia.edu, 40 p., p. 1 : . Cependant, selon Roland Barraux, l'amban justifia l'arrivée de l'armée mandchoue en affirmant qu'elle avait pour mission de sécuriser les routes et le commerce conformément aux traités signés en 1904 et 1906Roland Barraux, Histoire des Dalaï-Lamas, , p. 2010..
À l'approche de la célébration de la Fête de la grande prière (Meunlam Tchenmo) à Lhassa, un soulèvement antichinois, orchestré par les monastères de Ganden, Séra et Drépoung, éclate, qui n'a d'autre effet que d'accélérer l'avancée de l'armée du général Zhong Yin, lequel prend la ville sans grands combatsLaurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 1997, 461 p., p. 258..
Fuite du dalaï-lama En 1910, le dalaï-lama, accompagné de membres de son gouvernement et d'un détachement de cavalerie, s'enfuit, cette fois-ci, en Inde britannique, son ancien ennemiMelvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon - China, Tibet, and the Dalai Lama, , p. 28 : . Resté en arrière avec une troupe de soldats tibétains, Tsarong Dzasa arrête, au bac de Chaksam, les troupes chinoises qui tentent d'empêcher la traversée du dalaï-lama. Les Chinois essuient une défaite humiliante. Son succès au combat et la protection du dirigeant valent à Tsarong Dzasa l'estime de nombreux Tibétains et l'appellation de « héros de Chaksam ».
Arrivée de l'armée de Zhao Erfeng à Lhassa L'armée de Zhao Erfeng atteint finalement Lhassa le . Selon K. Dhondup, elle tire au hasard dans la ville, blessant et tuant de nombreuses personnes et policiers.
Le , en réaction à la fuite du dalaï-lama, les Chinois non seulement le déposent à nouveau mais le privent de son statut de réincarnation, mesure qui est affichée publiquement à LhassaMelvyn Goldstein, A History of Modern Tibet, 1913-1951: The Demise of the Lamaist State, , p. 52 : .