thumb|Homère (1812) par Philippe-Laurent Roland, musée du Louvre. La question homérique remet en doute l'existence même d'Homère, qui devient une figure plus légendaire qu'historique.

La question homérique est un problème scientifique philologique et historique portant sur l'identité du ou des auteurs de l’Iliade et de l’Odyssée, les deux grandes épopées mythologiques grecques antiques, mais aussi sur les étapes de leur composition et sur leur unité esthétique. Pressenti par les auteurs antiques, qui ne remettent cependant jamais en doute l'existence d'un auteur unique appelé Homère, le problème de l'identité du poète n'est vraiment posé qu'à partir du et donne lieu à une controverse particulièrement vive au : c'est cette controverse que désigne l'expression « question homérique » prise au sens étroit.

La question homérique est en grande partie renouvelée dans les années 1920-1930 par les travaux de Milman Parry et l'émergence de la théorie de l'oralité qui montre que les épopées résultent d'un savoir-faire poétique issu d'une tradition orale de longue haleine et n'ont donc pas pu être composées ex nihilo par un seul poète de génie comme le pensaient les Anciens. Malgré ces avancées, de nombreuses incertitudes persistent sur l'histoire de la composition et de la transmission de l’Iliade et de l’Odyssée.

Dans l'Antiquité En Grèce antique, l’Iliade et l’Odyssée sont considérées comme les deux principales épopées composées par le poète Homère. Des Vies d'Homère rapportent diverses versions des grandes étapes de sa vie et les auteurs qui s'appuient sur ces textes les tiennent pour plus ou moins crédibles, mais personne en Grèce antique ne remet en cause l'existence même d'Homère. Les auteurs antiques considèrent le plus souvent qu'il a écrit lui-même ses poèmes, voire qu'il a aidé à diffuser l'écriture et la lecture en Grèce. De rares auteurs supposent en revanche qu'il n'a composé que des poèmes épars et a laissé à d'autres le soin de les rassembler..

Mais en dépit de l'affirmation unanime de l'existence d'Homère, plusieurs auteurs s'interrogent déjà sur la façon dont l’Iliade et l’Odyssée ont été composées et se demandent même parfois si elles sont du même auteur. Selon le philosophe romain Sénèque, qui écrit au , Sénèque, De la brièveté de la vie, XIII, 2..

L'époque alexandrine, à partir du , voit l'apparition des premières éditions annotées des épopées homériques et de leurs premiers grands commentaires savants à la faveur des activités de la bibliothèque d'Alexandrie. Des disciplines comme la grammaire ou la philologie connaissent de grands progrès en Grèce à ce moment. Les savants alexandrins cherchent à s'assurer qu'ils disposent bien du texte correct de l’Iliade et de l’Odyssée et non pas d'un texte contenant des fautes ou des altérations tardives. Il leur arrive ainsi d'athétiser, c'est-à-dire de supprimer, quelques vers au motif qu'ils semblent incohérents ou moins bons et ne sont donc pas dignes d'avoir été écrits par le grand Homère en personne. Ce type de problème est abordé dans les commentaires aux épopées homériques et les traités de grammaire composés par des auteurs alexandrins comme Zénodote, Aristophane de Byzance, Aristarque de Samothrace et d'autres.

À l'époque romaine, l'orateur romain Cicéron suppose dans son traité De oratore (Sur l'orateur) que c'est le tyran grec Pisistrate qui, le premier, a rassemblé et mis en ordre les poèmes d'Homère, qui étaient jusque là en désordreCicéron, De oratore, III, 34. Les poèmes d'Homère étaient auparavant (= en désordre).. L'auteur grec Lucien de Samosate, qui écrit au , met en scène une rencontre imaginaire entre le narrateur de ses Histoires vraies et le fameux Homère, sur le mode parodique : le voyageur, avide de connaître enfin les réponses à ces questions savantes, demande au poète où il est réellement né, s'il a réellement écrit les deux épopées, s'il est bien l'auteur des vers que certains auteurs jugent mauvais et suppriment du texte, et pourquoi il a choisi de commencer tel poème par tel ou tel mot, ce à quoi Homère répond des choses déconcertantes (il est né à Babylone, s'appelle en réalité Tigrane, n'est pas du tout aveugle comme le prétend la légende et a choisi de commencer l’Iliade par la colère d'Achille sans trop y penser)Lucien de Samosate, Histoires vraies, II, 20..

À l'époque byzantine, la Souda, sorte d'encyclopédie anonyme, garde une vision des choses assez voisine : elle affirme qu'Homère n'a écrit que des rhapsodies dispersées qui ont été rassemblées dans un second temps par plusieurs personnes, dont Pisistrate, XI, 38-39, citée par ..

Émergence de la question homérique au L'idée qu'Homère a existé et est l'auteur des deux épopées n'est pas réellement remise en cause jusqu'au . Le premier auteur à remettre en cause l'existence même du poète est l'abbé d'Aubignac, dans Conjectures académiques ou Dissertation sur l'Iliade, composé en 1664 et publié à titre posthume en 1715, .. En Italie, Giambattista Vico émet également des doutes sur l'existence du poète. De son côté, le Britannique Robert Wood insiste sur le fait que l'écriture n'existait probablement pas encore en Grèce à l'époque de la composition de l’Iliade et de l’Odyssée.

Question homérique au Prolegomena ad Homerum de Wolf thumb|Friedrich August Wolf (1759-1824) lance la question homérique en 1795. Tout à la fin du , en 1795, le philologue allemand Friedrich August Wolf publie en latin des Prolegomena ad Homerum qui déclenchent une vive controverse et marquent le début de la « question homérique » au sens étroit : un débat savant riche et passionné qui dure pendant tout le .

Avec les Prolegomena ad Homerum, Friedrich August Wolf aborde les épopées homériques d'un strict point de vue scientifique, en historien et en philologue. Selon lui, l’Iliade et l’Odyssée ont été composées à une époque où l'on ignorait encore l'écriture en Grèce. Ce sont à l'origine des poèmes oraux, et l'épopée orale, selon Wolf, n'est pas un tout organique dont la structure serait pensée pour être inamovible : il est possible de la commencer ou de l'interrompre à tout moment. Ce n'est que dans un second temps que les deux épopées homériques ont été fixées par écrit par plusieurs auteurs. Ceux-ci, au passage, ont harmonisé le contenu des poèmes pour le faire mieux correspondre aux réalités de leur propre époque. Et ce sont aussi eux qui ont conféré aux épopées leur unité de composition. Wolf affirme donc que l’Iliade et l’Odyssée n'ont pas du tout été composées telles qu'elles nous sont parvenues : le texte qui nous est parvenu est le résultat d'un processus de composition long, dû à plusieurs auteurs. Les différentes parties d'une même épopée peuvent remonter à des époques variées et non pas au projet initial d'un poète unique. Wolf écrit ainsiWolf, Prolegomena ad Homerum, 209, cité et traduit par . : Les modifications ont été si nombreuses, estime Wolf, qu'il est devenu à peu près impossible de nous faire une idée de ce à quoi ressemblaient les poèmes originels tels qu'Homère les avait composés.

L'ouvrage de Wolf déclenche un scandale, car, à l'époque, de très nombreux artistes et gens de lettres considèrent l’Iliade et l’Odyssée comme les œuvres d'un auteur unique, d'un poète de génie qui constitue un modèle incontournable en matière d'art poétique. Aux yeux de ces lecteurs, affirmer que ces poèmes sont faits de pièces rapportées d'époques variables et ne sont pas le résultat d'un projet poétique d'ensemble revient à remettre en cause leur valeur esthétique. Des poètes comme Schiller et Goethe réagissent avec indignation, 14. et Goethe revendique le droit de . La question a beau relever de débats historiques et philologiques assez techniques, elle implique un grand nombre de savants et d'artistes en raison de l'importance de ses enjeux esthétiques. Ainsi un écrivain comme Benjamin Constant inclut-il une longue digression sur la question homérique dans son ouvrage final De la religion (cinq volumes publiés en partie à titre posthume entre 1824 et 1831)Kolde Antje, « La question homérique dans le De la religion de Benjamin Constant », Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque, , 2003, 491-501. . Constant se fonde sur la lecture des auteurs antiques et d'ouvrages savants (dont celui de Wolf), mais aussi sur ses propres recherches à la lecture des deux épopées. Il remarque que l'image qui y est donnée de la religion diffère notablement entre l’Iliade et l’Odyssée, ce qui l'amène à conclure que les deux épopées ne datent pas de la même époque et ne sont pas du même auteur.

Analystes et unitaristes Les travaux de Wolf divisent les savants en deux camps : les unitaristes et les analystes. Les unitaristes restent convaincus de l'unité esthétique des deux épopées, donc de l'existence d'un auteur unique qui les aurait conçues et composées d'une façon proche de l'état dans lequel elles nous ont été transmises. Les analystes, de leur côté, acceptent et prolongent les analyses de Wolf et se mettent en devoir de distinguer les différentes étapes de la composition et de la transformation des épopées jusqu'au texte que nous avons conservé., 14-16..

La première moitié du voit la parution d'un grand nombre de travaux par les analystes. Ceux-ci s'attachent à distinguer, dans le texte des épopées homériques, des qui remonteraient à tel ou tel moment de l'histoire du texte et auraient été ajoutés ou modifiés plus ou moins tardivement. Comme les commentateurs alexandrins dans l'Antiquité, ces savants mettent en avant le concept d'interpolation, c'est-à-dire l'idée que certains vers, certains passages, voire des chants entiers au sein d'une épopée, peuvent ne pas appartenir au texte de départ mais avoir été ajoutés par un autre auteur plus tard. L'espoir de ces savants est de retrouver ainsi un du texte qui serait bel et bien de la main du premier auteur, tandis que les passages interpolés sont, selon les besoins, corrigés, déplacés voire supprimés du texte principal (et cantonnés à des notes de bas de page) dans les éditions analystes des épopées.. Les passages qui éveillent les soupçons des savants analystes sont en général des doublets (des vers répétés deux fois dans un même passage), des digressions et plus généralement tous les passages qui semblent peu cohérents avec leur contexte.

Les travaux des analystes proposent ainsi différents modèles hypothétiques pour expliquer l'état actuel du texte des épopées et proposent des transformations plus ou moins importantes du texte. Dans Homère et l’Odyssée, Suzanne Saïd présente plusieurs exemples d'analyses de cette épopée. Le modèle de W. Schadewalt distingue deux auteurs, le second auteur ayant ajouté à l'épopée les chants I à IV, une partie du chant VIII et le chant XXIV. Les modèles proposés par P. Von der Mühll, F. Focke et plus tard par Reinhold Merkelbach supposent l'existence de trois auteurs, deux ayant composé des poèmes indépendants (l'un, supposé « héroïque », aurait composé les voyages d'Ulysse, tandis que l'autre, qualifié de « bourgeois », aurait composé la Télémachie) et un troisième, « l'unificateur », qui aurait combiné les deux poèmes préexistants. W. Theiler, quant à lui, distingue même quatre auteurs : le poète héroïque et le poète bourgeois, mais aussi un poète bucolique qui serait l'auteur des chants XIV et XV montrant le séjour d'Ulysse chez le porcher Eumée, et enfin un unificateur ayant soudé les trois poèmes préexistants avec plus ou moins d'adresse..