350px|vignette|droite|Les montagnards quittant l'aoul, par , 1872 Le génocide circassien, ou Tsitsekun, aussi appelé nettoyage ethnique des Circassiens, désigne les exactions systématiques commises par l'Empire russe contre les peuples de la Circassie historique (soit approximativement la majeure partie de la Ciscaucasie au nord-est de la mer Noire) à l'issue de la guerre du Caucase, parmi lesquelles le nettoyage ethnique, les exécutions de masse et la déportation de la majorité des Circassiens vers l'Empire ottoman et dans une moindre mesure vers la Perse Kadjare, remplacés par les cosaques du Kouban et du Terek.

Les Circassiens, indigènes caucasiens de cette région, subissent de la part de l'Empire russe la guerre russo-circassienne-. Les expulsions débutent avant la fin de la guerre en 1864 et sont presque terminées en 1867. Les peuples concernés sont principalement des Circassiens (Adyguéens, Tcherkesses), des , des Abkhazes et des Abazines. L'armée russe les regroupe pour les conduire vers les ports de la mer Noire, où des navires les transportent vers l'Empire ottoman, mais sans leur bétail ni leurs véhicules, qui sont confisqués par les cosaques ; les Circassiens reçoivent en échange de faibles dédommagements T. Kh. Koumykov, Op. cit. n° 15, in : Лакост Г' де. Россия и Великобритания в Центральной Азии, Tachkent 1908, pp. 99-100..

On ne connaît pas le nombre exact de personnes concernées par ces crimes, mais elles se comptent en centaines de milliers. L'objectif explicite de la Russie est d'expulser les musulmans de ses nouvelles terres. Un faible nombre est autorisé à rester dans l'Empire russe, sous condition de faire allégeance au Tsar et d'adopter le christianisme. La reconnaissance comme un génocide est débattue parmi la communauté scientifique. Le Parlement de Géorgie reconnaît les événements comme un génocide en 2011, l'Ukraine en 2025 ; la Russie ne reconnaît pas la culpabilité du régime tsariste ni ne présente d'excuses officielles.

Contexte thumb|350px|Carte de l'expansion de la Russie entre 1300 et 1796. Dès le début du , l'Empire russe cherche à étendre son territoire vers le Sud aux dépens de l'Empire ottoman et de la Perse (Guerre russo-persane de 1722-1723). Il vise à intégrer le Caucase dans sa zone d'influence. Certains territoires se révèlent plus simples à intégrer que d'autres, selon de leur organisation politique. En Géorgie orientale par exemple, de tradition chrétienne orthodoxe millénaire, la Karthlie et la Kakhétie avaient été par intermittence sous domination iranienne depuis 1555, mais s'étaient déclarées indépendantes à la mort de Nâdir Châh en 1747, tandis qu'Héraclius II, roi géorgien chrétien des territoires, bien qu'ancien wali perse, avait ratifié une alliance avec la Russie en 1783 (Traité de Gueorguievsk) par lequel il abjura la dépendance vis-à-vis de l'Iran et reconnut la suzeraineté de la Russie. Avec l'émergence de la nouvelle dynastie Kadjars en Perse, le fondateur, Agha Mohammad Khan, décide de ramener le Caucase dans l'orbite perse. Il exige d'Héraclius II qu'il renonce au traité avec la Russie, lui promettant paix et sécurité dans le cadre de l'empire perse. Héraclius fait alors appel à son alliée et protectrice, Catherine II, mais en vain. Bien qu'abandonné des Russes, Héraclius II rejette l'ultimatum perse. La Russie, à l'occasion d'un enchaînement d’événements, trouve l'opportunité d'une annexion facile de la Géorgie. Celle-ci sera ratifiée par le traité de Golestan en 1813. Certains territoires, comme l'Arménie moderne et l'Azerbaïdjan caucasien, et le sud du Daghestan, qui avaient une noblesse puissante, généralement affiliée au Chah, sont simplement conquis lors de la guerre russo-persane de 1804-1813, puis de celle de 1826-1828. D'autres, comme une partie de la Kabardie et les régions du Daghestan, avec également une noblesse puissante, mais qui étaient restés indépendants des empires, sont incorporés avec la conciliation de l'élite locale et son incorporation dans la noblesse russe. Ces deux types de zones s'avèrent relativement faciles à intégrer37–39.. En Kartl-Kakhétie, le gouvernement russe prend comme prétexte une demande du feu roi Georges XII, pour annexer purement et simplement le royaume et évincer la famille royale. Le souverain de l'Iméréthie résiste militairement à la Russie, tandis que des révoltes menées par des membres de la dynastie éclatent en Kartl-Kakhétie. Dans leur ensemble les territoires géorgiens restent rétifs à l'annexion pendant une grande partie du 27-30.. Les autres régions du Caucase, celles qui n'ont jamais encore été conquises par des empires extérieurs et où le pouvoir n'est pas été centralisé, se révèlent les plus difficiles à annexer par les Russes. C'est à cette catégorie qu'appartient la majeure partie de la Circassie.

En Circassie, les Russes affrontent une résistance désorganisée mais continue. Tandis que la Russie pense qu'elle détient l'autorité sur la Circassie, fondée sur la cession par les Ottomans en 1829 par le traité d'Andrinople, les Circassiens considèrent ce traité comme invalide, car leur territoire, indépendant de l'Empire ottoman, n'a pu être cédé par Constantinople92–93.. Alors que les relations entre les Circassiens et les Cosaques étaient de longue date cordiales avec d'importants échanges commerciaux, les Circassiens et d'autres peuples du Caucase prennent l'habitude de razzier les camps russes puis de disparaître. Dans le même temps, l'accroissement des troupes russes stationnées dans la région, fait croître leurs besoins (en raison des problèmes de transport des marchandises depuis la Russie), ce qui les amène à leur tour à attaquer les villages indigènes, entraînant des cycles de représailles43..

L'armée russe tente d'imposer son autorité en construisant une série de forts, mais ces forts deviennent de nouvelles cibles de raids et tombent parfois aux mains des montagnards47.. À l'époque d'Alexis Iermolov, l'armée russe commence à pratiquer une stratégie de représailles disproportionnées en réponse aux raids. L'objectif étant d'imposer la stabilité et l'autorité à l'ensemble du Caucase, les troupes russes ripostent en détruisant les villages où les combattants de la résistance sont censés se cacher, et recourent à des assassinats, des enlèvements et à l'exécution des familles entières47-49.. La résistance s'appuyant sur les villages sympathisants pour son ravitaillement, l'armée russe détruit également systématiquement les cultures et le bétail74.. Même les villages qui avaient dans un premier temps accepté le pouvoir russe rallient la résistance. En outre, la cause circassienne commence à susciter l'empathie à l'Ouest, en particulier en Grande-Bretagne, qui la soutient pendant la guerre de Crimée93-94.. Chamil, dans le nord du Caucase, tente, à de nombreuses reprises, de gagner le soutien des Circassiens dans sa propre lutte contre la Russie, mais les Circassiens manifestèrent peu d'enthousiasme80.. Malgré sa reddition à la Russie, la résistance se poursuit.

Les Russes répliquent à la résistance circassienne en prenant le contrôle du terrain. Ils construisent un réseau routier, rasent les arbres aux abords des routes, détruisent des villages et souvent installent de nouvelles communautés agricoles de Russes ou Caucasiens pro-russes. Cette situation devient de plus en plus inhumaine, la destruction massive des villages était devenue une tactique habituelle73-76..

L'idée d’expulsion

En 1857, Dmitri Milioutine est le premier à évoquer l'idée d'une expulsion en masse des Circassiens94.. Milioutine soutient que l'objectif n'est pas simplement de les déplacer afin que leurs terres soient cultivées par des agriculteurs productifs, mais plutôt que « l'élimination des Circassiens est une fin en soi pour nettoyer la terre d'éléments hostiles ». Le tsar Alexandre II approuve ce plan et Milioutine est promu ministre de la guerre en 1861. Dès le début des années 1860, les expulsions commencent dans le Caucase (d'abord dans le Nord puis au Nord-Ouest).

Pour sa part, l'administration russe a hâte de se débarrasser des peuples « insoumis » et d'installer dans la région des Cosaques et d'autres chrétiens. Le général Nikolaï Evdokimov préconise l'expulsion des indigènes du Caucase de l'Ouest vers l'Empire ottoman. Il écrit que « la réinstallation des montagnards insoumis » vers la Turquie sera la meilleure façon de mettre fin à la guerre du Caucase, tout en laissant la liberté à ceux qui « préfèrent la mort à l'allégeance au gouvernement russe » Berzhe 1882:342–343. À l'inverse, le commandement tsariste est conscient que la Turquie pourrait utiliser les migrants contre les populations chrétiennes lors de l'imminente guerre russo-turque Kokiev 1929:32). Le plan de réinstallation des Circassiens est finalement décidé lors d'une réunion du commandement russe au Caucase en à Vladikavkaz et officiellement entériné le par le tsar Alexandre II..

Les Ottomans envoient des émissaires pour inciter à l'émigration. Ils espèrent ainsi augmenter la part des musulmans dans des régions d'accueil où la population chrétienne était importante. Les montagnards sont invités à « rejoindre la Turquie, où le gouvernement ottoman les accueillera à bras ouverts et où leur vie sera incomparablement meilleure » Кумыков Т. Х. Выселение адыгов в Турцию - последствие Кавказской войны. Нальчик. 1994. Стр. 93-94..

Les mollahs et autres chefs sont favorables à la réinstallation, parce qu'ils se sentent opprimés par l'administration russe. Ils craignent de devoir se convertir au christianisme pour obtenir la pleine citoyenneté russe РГВИА. Ф. 400. Оп. 1. Д. 1551.. En outre, les chefs locaux tenaient à conserver leurs anciens privilèges et des droits féodaux abolis dans tout l'Empire russe par la grande réforme agraire Напсо Д. А., Чекменов С. А. Надежда и доверие. Из истории дружественных связей народов Карачаево-Черкесии с русским народом. Черкесск. 1993. Стр. 111.. La conscription obligatoire est aussi un des facteurs qui inquiètent ces populations, mais en fait, ils n'y auraient jamais été soumis.

Expulsion 350px|vignette|droite

Après la capitulation de l'imam Chamil (en Tchétchénie et au Daghestan) en 1859, la guerre de conquête du Nord-Caucase par la Russie se limite à la Circassie. Après la conquête du Nord-Caucase par l'Empire russe, celui-ci met en œuvre une politique d'expulsion des Circassiens de leurs territoires ancestraux.

Parmi les principaux peuples déplacés vers l'empire ottoman figurent les Adyguéens, les , les musulmans Abkhazes et les Abazines, d'où la référence aux Circassiens. Cependant, bien que les Circassiens furent les principales (et les plus notoires) victimes, les expulsions touchèrent aussi significativement d'autres peuples de la région. On estime que 80 % des Ingouches ont quitté l'Ingouchie pour le Moyen-Orient en 1865... Les Tchétchènes des plaines sont également expulsés en grand nombre, mais beaucoup sont revenus : pendant une longue période les Tchétchènes ont été absents des plaines ancestrales tchétchènes jusqu'à ce qu'ils se réinstallent dans la région à leur retour de leur déportation en Sibérie dans les années 1944-1957. Les Arshtins, à l'époque un peuple séparé, disparaissent en tant que groupe distinct : selon les documents officiels, 1366 familles Arshtin ont disparu (c'est-à-dire ont fui ou sont tuées) et ne sont restées que 75 familles Anchabadze, George. The Vainakhs. Page 29.