vignette|Gravure d'une idée mentale.
Les termes image mentale et imagerie mentale sont utilisés en philosophie, en psychologie cognitive ou encore dans le domaine de la communication pour décrire la représentation cérébrale mémorisée ou imaginée d'un objet physique, d'un concept, d'une idée, ou d'une situation. La capacité (supposée particulièrement développée des êtres humains) à former, mémoriser et utiliser des images mentales, éventuellement à forte charge symbolique, pour appréhender l'environnement et communiquer avec les autres, serait intimement liée à l'intelligence. Les biologistes et anthropologues sont partagés sur l'existence ou le degré de ce type de capacité chez les autres espècesDynamique des formes et représentation: vers une biosymbolique de l'humain - Michaël Hayat - Publié par L'Harmattan, 2002], pourtant, l'intelligence adaptative, qu'elle soit humaine ou animale, semble être fortement liée à la capacité à stocker, traiter et faire évoluer un capital d'images et de représentations mentalesL'image mentale: (Évolution et dissolution) - Jean Philippe - Publié par F Alcan, 1903]Image mentale et représentation, Jean-Max Albert, Publié par Mercier & associés, 2018.
3 à 4 % de la population générale sont incapables d'avoir volontairement des images mentales ; elles sont dites aphantasiques. D'autres, inversement, visualisent des images beaucoup plus précises et vives (par rapport à la moyenne), on parle alors d'hyperphantasie.
Naissance, contenus et évolution des images mentales Durant toute notre vie, nos expériences vécues font naître une multitude d'éléments de représentation mentale qui viennent construire dans notre esprit des images nouvelles, ou modifier, enrichir des images existantesL'Image mentale chez l'enfant: étude sur le développement des représentations imagées - Jean Piaget, Bärbel Inhelder - Publié par Presses universitaires de France, 1966]. Un réseau d'images est ainsi maintenu, chacune d'entre elles pouvant faire appel à d'autres. Certains enchaînements privilégiés forment de véritables méta-images dynamiques, à l'instar des chemins neuronaux à la base du fonctionnement cérébral de plus bas niveau.
Trois types d'expériences participent à ce processus : les perceptions par l'un, ou plusieurs, de nos cinq sens. La vision est le sens dominant et le plus évoqué, mais il n'est pas le seul impliqué comme générateur d'images mentales. Ainsi, une étude sous IRMf s'est intéressée à l’activation des cortex sensoriels spécifiques lors de la génération d’images mentales dans différentes modalités sensorielles : après avoir répondu au Questionnaire Upon Mental Imagery (QMI, qui évaluee la vivacité de leur imagerie), les participants devaient créer une image mentale à partir de phrases entendues, chaque modalité étant comparée à une condition abstraite) ; L'étude a montré que ceux ayant une imagerie vive montraient une activation accrue dans les régions sensorielles correspondantes : cortex occipital pour l’imagerie visuelle, insula antérieure pour le goût, cortex prémoteur pour la kinesthésie, et cortex pariétal post-central pour les sensations tactiles et somatiques. Ces données soutiennent l’hypothèse voulant que la vivacité de l’imagerie mentale soit liée à la nature analogique des représentations, mobilisant les mêmes substrats neuronaux que la perception réelle. Ces résultats évoquent une simulation mentale, où l’imagerie mentale réactive les circuits sensoriels impliqués dans l’expérience perceptive. Certaines de ces perceptions et sensations sont subies, d'autres recherchées, l'imagination et la réflexion, sur lesquelles nous avons une certaine emprise, le rêve, les visions éveillées et hallucinations qui échappent à notre contrôle conscient et font émerger spontanément des images inédites.
Dans chacun de ces cas, le cerveau manipule des représentations mentales, les évalue, les compare, les associe, les combine, avec ou sans stimuli externes. Dans son fonctionnement normal (vs. pathologique), le cerveau cherche à maintenir un stock d'images qui lui permet de trouver des solutions efficaces aux situations présentes et anticipées. Ainsi, les stratégies cognitives, plus ou moins conscientes, privilégient l'évolution de nos représentations vers ce que nous croyons être la réalité et, dans les domaines artistiques et de l'imaginaire, les images sources de plaisir et de satisfaction, souvent volontairement dissociées de la réalité. Dans une boucle incessante, ces images, ainsi que leurs séquences, sont évaluées en fonction de leur efficacité à réaliser nos besoins et objectifs de toute nature, puis modifiées en conséquence. La psychologie cognitive s'intéresse aux opérations que peuvent subir les images mentales.
Aphantasie Certaines personnes ne sont pas capables d'avoir des images mentales, elles sont dites aphantasiques (Dance et al., 2021).
Netteté, vivacité des images mentales La netteté d'une image mentale (objet, visage, animal, paysage...) varie d'un individu à l'autre. On parle aussi de « vivacité » de l'image mentale (notion définie par Marks en 1973 comme . Selon une revue de la littérature publiée par Clara Bled et Lucie Bouvet en 2023 sur le thème de la pensée visuelle et de l'imagerie mentale dans l'autisme, citant (page 6) Dijkstra et al. (2017): la force (vivacité) d'une image mentale est (autrement dit : plus l'imagerie mentale visuelle et la perception se recoupent, plus la vivacité de l'imagerie mentale sera importante) ;
. Une méta-analyse publiée en 2018 a fait le point sur les corrélats neuronaux de l'aphantasie (c'est-à-dire les zones spécifiques du cerveau directement associées à l’apparition d’une image mentale).
Chez certains, les images mentales sont presque aussi vivaces dans l'esprit que celles directement issues de la perception du monde réel (phénomène par exemple décrit par Temple Grandin. À l'opposé, d'autres personnes ont des images mentales très floue et ténues, voire congénitalement inexistantes (et alors pour toute leur vie) ; on parle alors d'aphantasie. Par ailleurs, des études basées sur des questionnaires au sein d'échantillons de populations chez des aphantasiques, autistes ou neurotypique ont montré que le degré de vivacité des images mentales est souvent corrélée au degré de sensibilité ou d'hyper-sensibilité sensorielle, comme l'ont montré Dance, Ward, et al. en 2021, un lien ensuite confirmé par des tests comportementaux évaluant la réactivité sensorielle (ex : pattern glare task) chez des personnes aphantasiques.
Approches philosophiques Dans la tradition occidentale, le concept d'images mentales intéresse la philosophie classique et moderne, car indissociable de l'étude de la connaissance, et faisant un pont entre la matière et l'esprit, entre l'extérieur et l'intérieur, pont rarement évoqué avant Platon par la philosophie occidentale.
Dans son Livre VII de La République, Platon utilise la métaphore de prisonniers dans une caverne, enchaînés et immobilisés, qui tournent le dos à l'entrée et ne voient sur le mur qui leur font face que leurs ombres et celles projetées d'hommes et d'objets se déplaçant ou placés loin derrière eux. Cette métaphore évoque le difficile cheminement des hommes vers la connaissance de la réalité réduite dans l'esprit des êtres humains à des représentations construites à partir d'images simplifiées et déformées perçues par nos sens ( allégorie de la caverne). Platon évoque également la non moins difficile transmission des connaissances qui se heurte à l'aveuglement et à la laborieuse confrontation des représentations mentales issues d'expériences différentes. Platon est le premier à proposer une approche véritablement philosophique de l'imagination, mais qui ne reste selon lui qu'une fonction inférieure (les images mentales n'étant que des copies de copies, éloignées des formes divines éternelles [République 509 d]). Il fait peu de distinction entre les images « physiques » réelles et naturelles et les images fabriquées (images mentales dirait-on aujourd'hui, mais , dans le Théétète, il évoque néanmoins par une métaphore, un modèle cognitif de la mémoire et de l’imagination, en comparant la mémoire à une cire où s’impriment les perceptions, et l’imagination. Il fait dire à Socrate, dans le Philèbe, qu'il existe une « sorte de peintre dans l'âme ». qui « dessine dans l'esprit les images des choses dites » (en ne faisant toutefois que suivre le scribe responsable du fil conducteur discursif de la pensée, le logos (Platon, 1997, 39b) à un peintre intérieur suivant le scribe du discours rationnel..
Aristote à partir de ces modèles esquisse une théorie psychologique organique fondée sur l'hylomorphisme, selon laquelle tout objet est composé de matière et de forme.. Pour Aristote, raisonner, c'est manipuler des idées et la perception résulte de l’émission de formes sensibles par les objets, qui impriment leur trace dans les organes sensoriels, puis dans le cœur, siège du sens commun. L’imagination (phantasia) intervient quand ces impressions, en l’absence de l’objet, sont réactivées sous forme de phantasmata — des dérivés sensoriels similaires à la perception initiale. Selon Aristote, seuls les humains peuvent volontairement mentalement évoquer ces images, mais cette faculté reste tournée vers la planification et non vers la création de possibles fictifs. Les phantasmata jouent un rôle central dans la pensée, la mémoire, le désir et la communication, et elles semblent trouver un écho dans les recherches contemporaines sur la cognition.
Au Moyen Âge, la philosophie aristotélicienne domine dans l'Occident chrétien, influençant la conception de l’imagination, et Thomas d’Aquin, qui développe sa théorie de l’âme à partir de celle d’Aristote en distinguant quatre sens intérieurs : le sensus communis (coordination des perceptions), l’imaginativa (stockage et recomposition des formes), la memorativa (mémoire des formes passées) et la cogitativa (interprétation des contenus). Aristote voyait le cerveau comme un simple régulateur thermique du sang et imaginait que les images étaient sockés dans la paroi du coeur, Aquin, lui reconnaît le rôle actif du cerveau dans la sensation et l’imagination, qu’il considère comme une activité corporelle essentielle à la compréhension. L’intellect reste cependant selon lui dépourvu d’organe, dépendant des phantasmata (images mentales issues des sens — pour fonctionner). Pour Aquin, toute compréhension passe par la formation d’exemples imagés, et une imagination altérée peut empêcher même la réactivation de savoirs déjà acquis. En soulignant l’ancrage biologique de l’imagination et son rôle épistémologique, il contribue à l’histoire de la pensée sur les facultés mentales.
Au , George Berkeley, dans sa théorie de l'idéalisme, postule que la réalité n'existe qu'au travers nos images mentales, celles-ci n'étant pas des représentations de réalité matérielle, mais la réalité elle-même. Mais Berkeley, lui, distingué les images relatives à la connaissance du monde extérieur, des images issues de l'imagination individuelle, ces dernières ne faisant selon lui pas partie de l'« imagerie mentale » au sens contemporain de cette expression Berkeley et le voile des mots - Geneviève Brykman - Publié par Vrin, 1993Les principes de la connaissance humaine - George Berkeley - Publié par A. Colin, 1920.