Dorothy Frances Barrow Montefiore, née Fuller, dite Dora B Montefiore ou Dora Montefiore ( – ), est une militante féministe, célèbre pour son engagement pour le droit de vote des femmes. Son parcours politique est atypique, débutant à la quarantaine, et passant au cours de sa vie du féminisme libéral au socialisme, devenant une des plus importantes figures du féminisme socialiste de son temps, rejoignant le mouvement communiste lorsque celui-ci fait scission du socialisme. Elle est également journaliste, poétesse et auteure d'une autobiographie.
Biographie
Premières années Montefiore nait à Kenley Manor, près de Cousldon, dans le Surrey. Elle est la huitième des treize enfants et la cinquième fille, Chapitre I, Childhood de Francis Fuller, ingénieur du rail et entrepreneur, et de sa femme Mary Ann Fuller, née Drew. Tous deux sont des membres de la bonne société britannique. Francis Fuller est l'un des organisateurs de l'Exposition universelle de 1851, dont il est également l'un des initiateurs, puisque c'est lui qui en soumet l'idée au Prince Albert lors d'une réunion de la Société des Arts, Chapitre II, Early Impressions. Mary-Ann Fuller, elle, est la fille du promoteur immobilier George Drew, qui développa l'entreprise Caterham. Le , elle est baptisée à l'église Saint Nicholas de Tooting Graveney, à Londres. Elle est éduquée à l'école de Mrs Creswell, à Brighton. Dans son autobiographie, elle se décrira enfant comme étant "un garçon manqué", "se sentant différent des autres" à cause de ses cheveux noirs, qu'elle est seule à avoir dans sa famille. Très proche de son père, aux opinions politiques conservatrices, elle devient au sortir de l'école secrétaire de son père, et, ayant un don pour les langues, l'accompagnera dans ses voyages en tant que traductrice.
En , quelque temps après le décès de son père, elle part vivre en Australie, à Sydney, pour y être assistante de la femme de son frère. Après un bref retour en Angleterre, elle revient à Sydney où elle épouse un marchand de confession juive, George Barrow Montefiore, le fils du très puissant Joseph Barrow Montefiore. Le mariage a lieu le , à l'église anglicane St Mark de Darling Point . Ils vivent à Sydney, dans le quartier de Paddington, où ils ont ensemble deux enfants, une fille née en et un fils, Gilbert, en .
Engagement féministe Le , son mari est déclaré disparu en mer. Elle apprend alors que, en tant que veuve, l'attribution de la garde de ses enfants dépend des volontés testamentaires de son défunt époux. En l'absence de dispositions sur ce sujet de la part son mari, elle est autorisée à garder les enfants. S'étonnant de la possibilité de l'inverse, elle s'entend dire par un homme de loi : . C'est à la suite de cet épisode personnel qu'elle commence son engagement pour les droits des femmes.
Lors d'une rencontre avec Sir George Grey, ancien premier ministre de Nouvelle-Zélande, celui-ci l'encourage à s'impliquer politiquement. Elle héberge chez elle, le , la première réunion de la , qu'elle fonde avec Eliza Ashton, Maybanke Anderson, Louisa Lawson, Mary Windeyer et Rose Scott., et dont elle sera un temps secrétaire.
En , elle quitte l'Australie et, après plusieurs années passées à Paris pour que ses enfants apprennent le français, elle s'installe en Angleterre pour les études de son fils. En , elle publie un livre de poèmes nommé .
Au Royaume-Uni, elle participe activement au mouvement pour le droit de vote des femmes, d'abord au sein du mouvement dit "suffragiste" de la de Millicent Fawcett. Membre du Comité Exécutif, elle désespère vite du manque d'efficacité des méthodes suffragistes, qui consistent à tenter de convaincre par la raison les membres du Parlement à les soutenir, Chapitre III, My First Work for Suffrage. Elle y rencontre Elizabeth Wolstenholme Elmy, une vétéran des campagnes pour les droits des femmes, pour qui elle aura beaucoup d'admiration et d'amitié, Chapitre IV, Militancy.
Cherchant à établir un rapport de force avec les élus, alors sympathisante du Parti libéral, elle rejoint, sans quitter la NUWSS, l', un groupe de femmes libérales qui tentent de faire pression sur les élus libéraux en refusant de soutenir la campagne de ceux qui ne se prononcent pas pour le vote des femmes<ref>. Voir une description de lUnion of Practical Suffragists à la lettre U dans , par Elizabeth Crawford, Routledge, 2003.</ref>.
De suffragiste à suffragette Au contact de femmes de toutes classes sociales et d'horizons politiques différents, ainsi que des révolutionnaires russes en exil, Dora Montefiore évolue politiquement. Prenant conscience de la réalité de certains problèmes sociaux, et définitivement déçue du parti libéral, elle se rapproche des idées socialistes dès , Chapitre V, Years of Maturing Thought. Elle rejoint la , dont elle est élue membre du bureau exécutif en , , et .
Elle rejoint en le mouvement des "suffragettes", c'est-à-dire la , fondée à Manchester par Emmeline et Christabel Pankhurst, plus proche du Independent Labour Party, et dont elle sera une des fondatrices londoniennes. Le mouvement est plus radical que celui de Miss Fawcett, et n'hésite pas à provoquer des scandales en perturbant les réunions politiques pour interpeller les élus et candidats, prémisses d'une mouvement de désobéissance civile de grande ampleur.
En , elle fera partie, avec Charlotte Despard, Adela Pankhurst, Emmeline Pethick-Lawrence, Teresa Billington-Greig, Annie Kenney et Edith How-Martyn, des suffragettes arrêtées à l'entrée de la Chambre des communes après une action de protestation, Chapitre VIII, Holloway. Accusées d'avoir employé un langage violent et grossier au sein de la Chambre, elles seront condamnées chacune à 10 livres d'amende. Elles refusent toutes de payer l'amende en protestation de la partialité du procès. Face à l'alternative de payer ou d'effectuer deux mois à la prison de Holloway, elles choisissent la prison. L'affaire fera grand-bruit, notamment à cause de leurs conditions de détentions, similaires aux prisonnières de droit commun. En effet, il n'existait pas alors d'équivalent féminin des cellules aménagées pour les prisonniers politiques issus de la bonne société. Au bout de six jours, elle est libérée pour raisons de santé. Dans son autobiographie, elle attribuera son mauvais état de santé au fait au fait de ne pouvoir dormir à cause des cris incessants de l'une de ses codétenues.
Rupture avec le féminisme "bourgeois" En , peu de temps après son arrestation à la Chambre des Communes, elle s'éloigne de la Women's Social and Political Union (WSPU). Plusieurs causes expliquent son éloignent du mouvement des suffragettes.
Dans son autobiographie, elle explique avoir été choquée d'avoir vu des suffragettes résister à la police par la force lors de leur arrestation. "Lorsque nous manifestitions dans des endroits de Londres où nous savions que c'était interdit, nous savions que nous risquions d'être arrêtés, quel intérêt [...] à résister à la police ? Nous savions qu'ils étaient plus forts que nous, et que nous allions finir par nous laisser arrêter. Pourquoi, donc, cette douloureuse résistance physique, qui amène à avoir des vêtements étirés, des cheveux décoiffés, et une perte de dignité personnelle ?" Elle y relate également le refus, de la part de Emmeline Pankhurst, de publier les comptes de la WSPU, afin de parer aux attaques de ceux qui accusent les suffragettes d'être financées par les Tories (conservateurs) pour discréditer le gouvernement libéral. La section de Westminster de la WSPU, dont Dora Montefiore est à la tête, est exclue de la WSPU au motif que la femme du député libéral J.M. Robertson en est secrétaire. Politiquement, Dora Montefiore change de point de vue sur le suffrage féminin. En effet, le WSPU milite pour le droit de vote pour les femmes "dans les mêmes conditions que les hommes", ce qui exclut la majorité des femmes, le suffrage étant encore censitaire en Grande-Bretagne. Si, pendant longtemps, Dora Montefiore a défendu, avec le WSPU, le suffrage féminin comme une étape pour un suffrage universel, elle finit par se défier de ce "suffrage limité" et revendique désormais la lutte pour le suffrage de tous les adultes sans étapes intermédiaires. Dora Montefiore rejoint alors l'.
Pour l'historienne Karen Hunt, l'éloignement de Dora Montefiore vis-à-vis du WSPU, au prix de son amitié avec la suffragette Elizabeth Wolstenholme Elmy, est la conséquence de sa radicalisation progressive sur la question du suffrage adulte. Pour l'historien John S. Partington, c'est l'inverse : sa rupture, pour des raisons personnelles, avec le WSPU, l'a poussé à défendre ardemment des idées contraires à celles qu'elle défendait avec les suffragettes.
Toujours est-il que Dora Montefiore n'est pas la seule à quitter la WSPU : plusieurs anciennes suffragettes, pour des raisons similaires, font sécession et créent la . Parmi elles se trouvent Charlotte Despard, Teresa Billington-Greig et Edith How-Martyn. Cette nouvelle organisation est plus proche du féminisme socialiste, rompant avec le féministe "bourgeois" des suffragettes, accusées de se battre avant tout pour les intérêts des femmes des classes aisées. S'il s'agit d'un mouvement plus radical politiquement, il est néanmoins plus modéré dans les méthodes.
Résistance fiscale
Tout au long de sa carrière militante, Dora Montefiore a promu la résistance fiscale comme outil de désobéissance civile, particulièrement sur les questions de droit de vote, puisque "la taxation sans la représentation, c'est l'oppression".
Le , alors encore libérale, elle appelle les femmes contribuables à la résistance fiscale dans un courrier à l'hebdomadaire Woman’s Signal, citant l'exemple des quakers qui refusaient de payer l'impôt à l'Église d'Angleterre. Pour elle, il s'agit de convaincre les opposants aux votes des femmes par le spectacle de mise aux enchères de bien de femmes tranquilles et respectables, refusant de payer l'impôt faute d'accès à la représentation politique. Elle propose la création d'une ligue suffragiste centrée autour de ce moyen d'action.
Entretemps, Dora Montefiore refusera plusieurs fois, isolément, de payer l'impôt, pendant la seconde guerre des Boers (-), puis en , mais en échouant à faire médiatiser sa démarche. En , alors adhérente de la plus radicale Women's Social and Political Union, elle se barricade dans sa maison de Hammersmith pendant six semaines, accrochant à sa maison une banderole rouge disant "Les femmes doivent voter pour les lois auxquelles elles obéissent et les taxes qu'elles doivent payer". Grâce au soutien logistique et médiatique des suffragettes, elle réussit à attirer l'attention de la presse locale et de la presse suffragiste sur le récit du "siège" de son domicile.
En , la Women's Tax Resistance League sera finalement créée au sein de la Women's Freedom League. Bien que Dora Montefiore en sera membre, elle ne réitèrera pas d'actions de la même ampleur que la précédente, ayant depuis des responsabilités au niveau international.
L'Internationale des femmes socialistes
Dora Montefiore participe, comme représentante de la Social Democratic Federation et de l'''Adult Suffrage Society, à la Première conférence internationale des femmes socialistes à Stuttgart en . Si, en Angleterre, elle fait désormais partie d'une minorité radicale, ses idées sont celles du féminisme socialiste orthodoxe tel que défendu, entre autres, par Clara Zetkin, la présidente allemande de l'Internationale des femmes socialistes (IFS).
Fermement opposée à ce que les femmes socialistes s'allient avec les féministes "bourgeoises", cette dernière permet à Dora Montefiore de devenir secrétaire de la branche britannique du Bureau de l'IFS, c'est-à-dire représentante internationale officielle des femmes socialistes de Grande-Bretagne.