Esprit-Madeleine Poquelin ou PocquelinOn trouve les deux orthographes dans la documentation. Esprit-Madeleine, quant à elle, écrivait son patronyme avec un c., baptisée le en l'église Saint-Eustache de Paris et morte le à Argenteuil, est la fille de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière et d'Armande Béjart. Restée à l’écart de la vie publique et du monde du théâtre professionnel, elle fut, avec Michel Baron et Jean Racine, une informatrice avérée de Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest, auteur en 1705 de la première biographie de Molière.

Biographie

Naissance et enfance thumb|Arbre généalogique simplifié d'Esprit Madeleine

Esprit-Madeleine est la seule des quatre enfants de Molière et Armande BéjartL'existence de Louis (1664-1664) et de Pierre (1672-1672) est connue depuis longtemps, celle de Marie, morte peu après sa naissance en 1668, a été découverte et publiée par Elizabeth-Maxfield-Miller en 1972 (« Une fille inconnue de Molière », Revue d'histoire du théâtre, octobre-décembre 1972, p. 363-365). à avoir atteint l'âge adulte. Née probablement dans les premiers jours d’, elle a été conçue à la fin d’octobre ou au début de , vers le même temps où mourait son frère Louis, filleul de Louis XIV et d'Henriette d’AngleterreLouis Poquelin est décédé le 10 novembre 1664, à l’âge de neuf mois.. Son acte de baptême, dont l'original, détruit dans l'incendie de l'Hôtel-de-Ville en 1871, avait été publié en 1821, est ainsi libelléLouis-François Beffara, Dissertation sur J.-B. Poquelin-Molière, sur ses ancêtres, l'époque de sa naissance, qui avait été inconnue jusqu'à présent, etc., Paris, Vente, 1821, p. 15, consultable sur Google Livres. L'orthographe a été conservée par le transcripteur. :

« Du mardi 4 aoust 1665 fut baptisée Esprit-Magdeleyne, fille de Jean-Baptiste Pauquelin Maulier, bourgeois, et Armande-Gresinde sa femme, demeurant rue Saint-Honoré. Le parrain : messire Esprit de Remon, marquis de Modene, la marraine : Magdeleyne Bezart, fille de Joseph Besart, vivant procureurCe document appelle plusieurs remarques : 1) le nom du père est orthographié de manière très approximative, ce qui n'est le cas ni sur les actes de naissance de Louis, en 1662, et de Pierre, en 1672, ni sur l'acte de décès de Marie, en 1668, 2) sur ces trois actes, Molière désigné par ses fonctions de « valet de chambre du roi », et non comme simple « bourgeois », 3) le patronyme d'Armande a été omis, ce qui a pour effet, si ce n'est pour but, de faire disparaître le lien de parenté entre la mère et la marraine, 4) la domiciliation des parents, qui justifie que le baptême ait lieu à Saint-Eustache, est apparemment (et sans doute volontairement) inexacte : en effet, Molière et sa femme demeurent alors place du Palais-Royal, qui relève de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, 5) c'est la seule fois qu'Esprit de Rémond apparaît dans un acte concernant Molière, il est revenu de Provence à Paris au cours de l'année 1664 et demeure alors chez Jean-Baptiste L'Hermite et Marie Courtin (demi-sœur de Marie Hervé et donc tante de Madeleine Béjart), dont il épousera la fille en 1666 ; 6) depuis 1633, feu Joseph Béjart, père de la marraine, n'a plus été qualifié « procureur », titre qu'il n'avait d'ailleurs revendiqué qu'une fois de son vivant : le 8 septembre 1615, dans son contrat de mariage, dans les deux autres documents où son nom apparaît aux côtés de celui d'Esprit de Rémond, il est qualifié « écuyer » (acte de baptême de la petite Françoise en juillet 1638) et « écuyer, sieur de Belleville [sic !]» (contrat de mariage de Molière et Armande)..»

L'habitude étant alors (elle l'était encore jusqu'au milieu du XXe siècle) de donner aux enfants leurs grands-parents pour parrain et marraine, certains moliéristes ont vu, dans le choix d'Esprit de Rémond et Madeleine Béjart, un indice fort qu'Armande était la fille de Madeleine et non sa sœur, comme l'indique son contrat de mariage et les documents qui s'ensuivent. On sait en effet — Grimarest l'a publié en 1705 dans sa Vie de M. de MolièreGrimarest, La Vie de M. de Molière, op. cit., p.20, consultable sur Google Livres. — que Madeleine avait eu de Modène une enfant, dont l'acte de baptême, publié en 1821 par le commissaire Louis-François Beffara, fait connaître que le elle avait été tenue sur les fonts de la même église Saint-Eustache et prénommée FrançoiseDu prénom de son grand-père paternel.Louis-François Beffara, Dissertation sur J.-B. Poquelin-Molière, Paris, 1821, p. 6. .

Des premières années d'Esprit-Madeleine, on sait peu de chose. La seule allusion que l'on ait à une scène de son enfance est le petit costume de couleur rose au corps de taffetas vert garni de dentelle fausse qu'elle portait pour la représentation de Psyché en 1671Cet habit est décrit dans l'inventaire après décès de Molière, folio 17, verso. Voir Madeleine Jurgens et Elizabeth Maxfield-Miller, Cent ans de recherches sur Molière, p. 570..

Sa marraine Madeleine Béjart meurt le . Le précédent, elle avait dicté son testament, par lequel elle chargeait son ami le peintre Pierre Mignard de réunir tout l'argent qui lui appartiendrait au jour de sa mort et de l'employer en acquisitions d'héritages (rentes ou terres), dont les reçus seront perçus par Armande, et après le décès de celle-ci, par Esprit-Madeleine « pour en jouir en usufruit pendant sa vie », à compter du jour du décès de sa mère.

Quand Molière meurt à son tour, un an plus tard exactement, sa fille est âgée de sept ans et demi seulement. Le , Armande est nommée tutrice de l'enfant, et André Boudet, son oncle paternelIl est veuf de Marie-Madeleine Poquelin, sœur de Molière., subrogé-tuteur.

Elle a onze ans, en , lorsque sa mère se remarie avec le comédien Isaac-François Guérin d'Estriché, qui est entré dans la troupe de l'Hôtel de Guénégaud après la mort de Molière et n'a probablement pas connu celui-ci. De cette union naîtra l'année suivante un fils, prénommé Nicolas-Armand-Martial. La tutelle d'Esprit-Madeleine est désormais partagée entre les deux époux, qui par leur contrat de mariage se sont engagés à la « nourrir, entretenir et faire instruire selon sa condition jusqu'à l'âge de vingt ans »E. Soulié, Recherches sur Molière, op. cit., p. 302..

Jeunesse De sa jeunesse on ne sait guère plus que de son enfance. Armande continuant d'exercer son activité de comédienne et d'assurer, avec La Grange, la direction de la troupe, il n'est pas invraisemblable qu'elle ait placé sa fille, pendant quelques années au moins, dans une institution religieuse. Mais le seul « témoignage » que l'on en a est sujet à caution, il émane en effet de l'auteur anonyme de La Fameuse Comédienne, nouvelle diffamatoire parue en 1688 sous une adresse fictiveSur la notion de « nouvelle diffamatoire », plus précise que celle de « pamphlet » par laquelle on désigne généralement ce texte, voir Jean-Yves Vialleton, «La nouvelle diffamatoire dans la France de l'âge classique : le cas particulier de La Vie de Monsieur l'abbé de Choisy », Cahiers d'études italiennes, n° 10 (2010), consultable en ligne. et dont la dernière page donne à lire ces quelques phrases :

« L'espoir de faire de son fils un homme de conséquence en lui donnant tout le bien qui appartenait à sa fille [Esprit-Madeleine], dont elle s'était rendue tutrice par son adresse, l'aurait consolée de toutes ses disgrâces, si le succès eût répondu à ses intentions, mais sa fille ne s'est pas trouvée dans ces dispositions, et, malgré le dégoût que la Guérin a tâché de lui inspirer pour le monde, elle a voulu suivre son inclination, qui est entièrement opposée à la vie religieuse, et quoiqu'en beaucoup de rencontres [= occasions] elle ait eu lieu de remarquer la haine que sa mère avait pour elle, elle s'est plutôt résolue d'essuyer toutes ses mauvaises humeurs que de rester davantage dans un couventLa Fameuse Comédienne, op. cit., p. 88..»

Ces « données » seront reprises, cent trente ans plus tard, par un nouvel auteur anonyme, qui ajoutera une touche souriante au portrait d'Esprit-Madeleine en adolescente mal aimée de sa mère :

« Madeleine Molière était au couvent lors du second mariage de sa mère. Madame Guérin avait espéré que sa fille se ferait religieuse, et même elle ne la voyait jamais que pour déterminer sa vocation. Mais elle souhaita revenir dans la maison paternelleCette "maison paternelle" où Esprit-Madeleine aurait voulu revenir et que Chapelle ne visitait plus que rarement est une pure fiction. Il ne pourrait s'agir que de l'appartement de la rue de Richelieu que Molière et sa femme occupaient en février 1673 et qu'Armande avait quitté dans les semaines suivantes pour une nouvelle demeure, rue Saint-Honoré, ou de l'appartement de deux pièces que Molière louait dans une maison du village d'Auteuil et qui avait été rendu au sieur de Beaufort, son propriétaire, une fois dressé l'inventaire des biens de Molière qui s'y trouvaient., ce qui chagrina beaucoup sa mère. Cette jeune personne commençait à la vieillir et s'en apercevait quelquefois aux duretés qu'elle essuyait. Chapelle, qui visitait rarement une maison où Molière n'était plus, demandant un jour à Madeleine quel âge elle avait, elle lui répondit tout bas : "Quinze ans et demi, mais, ajouta-t-elle en souriant, n'en dites rien à ma mère." Mémoires sur Molière et sur Mme Guérin sa veuve, op. cit., p. 208.»

Un document daté du montre la jeune fille et son beau-père Guérin d'Estriché tenant ensemble un enfant sur les fonts baptismaux de l'église Saint-Martin à Meudon, où en 1676 Armande Béjart a acheté une maisonRegistre des baptêmes, mariages et mortuaires, faits à l'église Saint-Martin, de Meudon, diocèse de Paris, < volume (1681-1685, f° 109). Publié par Georges Monval dans L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 20 juin 1904, col. 906, consultable sur Gallica..