L'économie féministe est une étude critique de la science économique à travers ses aspects méthodologiques, épistémologiques et de recherche empirique, dans une tentative de surmonter les biais androcentrés (mâle et patriarcal). Elle se focalise sur des thèmes revêtant une importance particulière pour les femmes, comme le travail du « care » (travail de soin) ou la ségrégation des femmes dans certaines activités (exclusion des femmes et des minorités de certains domaines) ; les déficiences des modèles économiques, en tant qu'ils omettent les aspects de négociations au sein des ménages ; les nouvelles formes de collections des données et les mesures statistiques telles que l'indice de participation des femmes à la vie économique et politique (IPF), et des théories incluant la dimension du genre telle que l'approche des capabilités. L'économie féministe cherche en définitive à produire des analyses économiques inclusives de la dimension du genre.
Les économistes féministes attirent l'attention sur les constructions sociales des sciences économiques traditionnelles, en questionnant leur objectivité et leur positivité, en montrant à quel point leurs modèles et méthodes sont biaisés en fonction des préférences masculines. Comme les sciences économiques sont traditionnellement focalisées sur des sujets dits comme l'autonomie, l'abstraction et la logique, les économistes féministes appellent à l'inclusion de sujets plus féminins comme l'économie familiale, les connexions, les aspects pratiques et concrets, ainsi que les émotions, afin de montrer les problèmes posés par l'exclusion de ces domaines. L'inclusion de ces domaines d'analyse a contribué à créer des politiques qui ont réduit les discriminations basées sur le genre, la race et l'ethnie ainsi que les inégalités, en remplissant des objectifs normatifs centraux à toutes les sciences économiques.
Nombre d'érudites incluant Ester Boserup, , , Marilyn Waring, Nancy Folbre, Diane Elson et ont contribué à l'économie féministe. En 1988, le livre de Waring, If Women Counted, a New Feminist Economics (Si les femmes comptaient)Waring, Marilyn. If Women Counted: A New Feminist Economics, Harper & Row (1988), republished by Macmillan, Allen & Unwin and University of Toronto Press several times under its original title and as Counting for Nothing, est souvent regardé comme le de la discipline. Dans les années 1990, le domaine de l'économie féministe a gagné ses lettres de reconnaissance en tant que domaine établi au sein de la science économique en général. En 2020, l'économiste française Hélène Périvier publie l'ouvrage L'économie féministe, qui reprend toutes les idées principales de la branche.
Origine et histoire Très tôt les spécialistes féministes dans le domaine de l'éthique, de l'économie, des sciences politiques ont avancé l'argument que le travail traditionnel des femmes (par exemple en ce qui concerne l'éducation, les soins aux enfants et aux personnes âgées) et les activités traditionnellement dévolues aux femmes (allaitement, soins aux bébés, enseignement) sont systématiquement sous-évalués par comparaison aux activités et au travail dévolus aux hommes. Par exemple, la thèse de Jane Jacobs de l'éthique gardienne et son opposition avec celle de l'éthique commerciale cherche à expliquer la sous-évaluation des activités gardiennes, incluant le soin et l'éducation aux enfants, les tâches de soins « guérisseurs »Pour ne pas dire médicaux car ces soins là sont professionnels. traditionnellement assignés aux femmes.
En 1970, Ester Boserup publia La femme face au développement économiqueLa Femme face au développement économique (avec Marie-Catherine Marache), coll. Sociologie d'aujourd'hui, Puf, 2001, 315 pages, - Édition originale en anglais : . 283 pp. London and New York, 1970. et fournit le premier examen systématique des effets en termes de genre de la transformation de l'agriculture, de l'industrialisation ainsi que d'autres changements structurels. Cela rendit évident les effets négatifs que ces changements ont induits pour les femmes. Ce travail, parmi d'autres, posa les fondations pour une revendication générale du fait que "les femmes et les hommes vivent les crises macroéconomiques, les politiques néo-libérales et les forces de la globalisation de manière différente". De plus, des mesures entre autres de discrimination positive ont été implémentées dans les pays en voie de développement des années 1970 aux années 1990, mais n'ont pas été entièrement efficaces pour éliminer les différences salariales même dans les pays avec une tradition égalitaire.
vignette|Marilyn Waring, auteur de If Women Counted (1988) En 1988 Marilyn Waring publia If Women Counted: A New Feminist Economics, une critique systématique et révolutionnaire des systèmes de comptabilité nationale, des indicateurs standards de mesure de la croissance économique et de la façon par laquelle le travail non rémunéré des femmes et la valeur de la nature avaient été exclus de ce qui comptait comme productif dans l'économie. Selon Julie A. Nelson :
« Le travail de Marilyn Waring réveilla tout le monde. Elle montrait exactement comment le travail non rémunéré traditionnellement effectué par les femmes avait été rendu invisible au sein des systèmes de comptabilité nationale, et en démontrait les conséquences néfastes. Son livre (...) encouragea et influença une variété de travaux, en termes de statistiques mais pas seulement, de quantification et valorisation, préservation et gratification du travail de soin (care) qui soutient nos vies. En pointant une négligence similaire des questions d'environnement, elle contribua à un réveil des questions d'économie durable dans le domaine de l'écologie qui devint par la suite une priorité de plus en plus pressante. Dans les dernières décennies, le domaine de l'économie féministe s'est élargi pour inclure ces thématiques et d'autres encore. ».
Soutenue par la formation du Comité sur le statut des femmes de profession économistes (CSWEP) en 1972, une critique de la science économique basée sur une approche prenant en compte le genre apparut dans les années 1970 et 80. L'émergence consécutive de DAWN (Alternatives de développement inclusive des femmes pour une nouvelle ère) et l’établissement en 1992 de l'Association Internationale pour une science économique féministe (IAFFE) allant de pair avec la mise en route du journal Feminist Economics en 1994, a encouragé la croissance rapide de la science économique féministe.
Comme dans d'autres disciplines, les approches féministes ont initialement consisté en une critique des théories, méthodologies et politiques établies. Cette critique a d'abord concerné la microéconomie des ménages et du marché du travail, avant de se diffuser à la macroéconomie et au commerce international, pour enfin couvrir l'ensemble des champs de l'analyse économique traditionnelle. Les économistes féministes ont défendu et produit des analyses et théories prenant en compte la question du genre, élargi le périmètre de la discipline et recherché le pluralisme méthodologique.
L'économie féministe partage nombre de ses perspectives avec l'économie écologique et le domaine plus appliqué de l'économie verte, y compris sur les sujets de développement durable, de respect de la nature, de justice, et d'éthique du care.
Critiques de l'économie traditionnelle Bien qu'il n'existe pas de liste faisant autorité des principes de l'économie féministe, celle-ci formule certaines critiques récurrentes à l'égard de l'économie traditionnelle. Ainsi, l'économiste féministe Paula England a fourni l'une des premières critiques féministes de l'économie traditionnelle en contestant les affirmations selon lesquelles :
Des comparaisons interpersonnelles d'utilité seraient possibles; Les préférences seraient fixes et exogènes; Les acteurs seraient égoïstes; et Les chefs de foyers seraient altruistes.
Cette liste n'est pas exhaustive, mais présente certaines des critiques centrales que l'économie féministe adresse à l'économie traditionnelle, parmi une large variété d'autres critiques.
Normativité Beaucoup de féministes appellent à porter attention aux jugements de valeurs présents dans l'analyse économique. L'idée est contraire à la conception de l'économie comme science positive, dont se réclament de nombreux économistes. Par exemple, Geoff Schneider et suggèrent que "les problèmes que les économistes choisissent d'étudier, le type de questions qu'ils posent, et le type d'analyses conduites sont tous les produits d'un système de croyances influencé par de nombreux facteurs, certains de caractère idéologique." De manière similaire, Diana Strassmann commente : "Toutes les statistiques économiques sont fondées sur un récit sous-jacent formant la base des définitions. C'est pourquoi des constructions narratives sont nécessairement sous-jacente à la définition de toutes les variables et statistiques. Dès lors, la recherche économique ne peut qu'être intrinsèquement qualitative, et ce peu importe la manière dont on la désigne.". En attirant l'attention sur les jugements de valeurs implicites dans l'ensemble des aspects de l'analyse économique, les économistes féministes contestent son statut de science objective.
Libre-échange
Un principe central de l'économie dominante est que le commerce améliore la situation de l'ensemble des participants à travers les mécanismes d'avantage comparatif et de gains en efficacité dus à la spécialisation. Beaucoup d'économistes féministes contestent cette affirmation. Diane Elson, Caren Grown et Nilufer Cagatay explorent le rôle des inégalités de genre dans le commerce international et la manière dont le commerce international refaçonne les inégalités de genre en retourElson, Diane; Grown, Caren; Cagatay, Nilufer (2007). "Mainstream, Heterodox and Feminist Trade Theory". Feminist Economics of Trade. New York: Routledge. pp. 33–48.. Avec d'autres féministes, elles interrogent les intérêts que servent certaines pratiques commerciales.
Par exemple, elles mettent en lumière qu'en Afrique, la spécialisation de plusieurs pays dans la monoculture pour l'exportation rend ces pays extrêmement vulnérables aux fluctuations de prix, aux aléas météorologiques et aux invasions de nuisibles. Les économistes féministes examinent également les conséquences des décisions commerciales sur les inégalités de genre. Par exemple, "Dans certains pays, comme le Kenya, les hommes contrôlent généralement les gains monétaires issus des cultures pour l'exportation, tandis que les femmes sont toujours censées fournir alimentation et vêtements au foyer, en vertu de leur rôle traditionnel dans la famille africaine, tout en travaillant dans les champs. Ainsi, les femmes souffrent substantiellement de la transition d'une agriculture de subsistance à une agriculture orientée vers la spécialisation et le commerce." De même, comme les femmes manquent généralement de pouvoir économique et sont rarement propriétaires des moyens de production, elles ont plus de chances d'être embauchées comme une main-d'œuvre bon marché, ce qui les met souvent en situation d'être exploitées.
Exclusion des activités non marchandes