Jacques Cartonnet est un champion de natation français, né le à Boulogne-sur-Mer et mort vers 1967 en Italie. Engagé à l'extrême droite à partir de 1937, partisan de la collaboration franco-allemande sous l'Occupation, il est suspecté d'avoir dénoncé durant la Seconde Guerre mondiale son rival Alfred Nakache, juif et déporté à Auschwitz.
Biographie Ulysse Joseph Delobel naît le à Boulogne-sur-Mer d'Eugénie Victorine Françoise Delobel et de père inconnu. Il est légitimé par le mariage de sa mère et de Georges Cartonnet le dans le et prend le nom d'Ulysse Joseph Cartonnet.. Il prend, à une date inconnue, le prénom de Jacques.
Carrière sportive La presse française commence à citer son nom à partir de 1929-1930. Elle vante le physique, la haute taille et plus encore la musculature de cet athlète blond« Jacques Cartonnet sera-t-il un nouveau Taris ? », Match, 2 décembre 1930« En nageant avec Jacques Cartonnet et Renée Blondeau », Le Journal, 28 mars 1936Paris-Soir, 13 février 1933, ses records également, mais souligne aussi ses démêlés nombreux avec la Fédération française de natation qui prit plusieurs fois des sanctions contre lui« Le nageur Cartonnet est-il persécuté par sa fédération ? », L'Echo des sports, 28 janvier 1936Paris-Soir, 11 avril 1934, Le Journal, 31 mars 1936, L'Intransigeant, 28 janvier 1935 car son . Il est surnommé « Carton »L'Intransigeant, 4 mai 1932, Paris-Soir, 3 février 1934. Un journal note en 1935 que Cartonnet . Il semble capable . Ce « Cartonnet le fantaisiste et les records », L'Intransigeant, 28 avril 1935, Ibid., 29 mars 1935.
Il est champion de France du 200 mètres brasse en 1931, 1932, 1935, 1936, 1937 et en 1939.
Il bat quelques records en brasse, sur cent mètresParis-Soir, 22 mai 1932 et 200 mètres. Il détient le record du monde de natation messieurs du 200 mètres brasse à deux reprises, du au avec un temps de et du au avec un temps de .
Il est membre de l'équipe de France aux Jeux olympiques d'été de 1932, prenant part au 200 mètres brasse, mais il déçoit et est éliminé en demi-finalesL'Intransigeant, 14 août 1932. Ses résultats décevants aux J-O de Los Angeles s'expliqueraient par son comportement privé peu sérieux. Il aurait disparu pendant des jours en compagnie d'une star hollywoodienne qu'il avait séduite avant la course, au cours d'une visite des studios de cinéma. Un journal parisien évoque les de Cartonnet, causes de son insuccèsL'Oeuvre, 29 août 1932, Ibid., 15 août 1932. Il est suspendu durant trois mois par la Fédération française de natation à l'issue des jeux du fait de son comportement, à l'instar d'un autre nageur, son ami Alfred SchoebelL'Oeuvre, 13 octobre 1932, camarade de régiment au bataillon de Joinville et d'entrainementParis-Soir, 30 avril 1932, Ibid., 27 mai 1932. Cartonnet et Schoebel, minimisant leurs torts, protestent contre cette suspensionParis-Soir, 12 octobre 1932.
Il remporte à quatre reprises la Coupe de Noël, course annuelle traversant la Seine au pont Alexandre-III à Paris, en 1932, 1933, 1935Paris-Soir, 26 décembre 1935 et 1936.
Malgré sa réputation d'être davantage l' que l' car , il a affronté d'autres nageurs, français ou étrangers, en France ou à l'étrangerParis-Soir, 5 juin 1939, Paris-Soir, 15 août 1939. Il défie en crawl un autre champion, Jean Taris, qui le bat en 1935 et lui conseille de rester un spécialiste de la brasse, soulignant qu'il manque de volonté et que ses qualités « Que Cartonnet s'entraine en brasse comme je m'entraine en crawl », L'Intransigeant, 26 décembre 1935. Il défie également plusieurs fois un autre champion, Alfred Nakache, mais ce dernier le bat plusieurs fois à partir de 1936, en nage libre ou en brasseParis-Soir, 23 juin 1936. Nakache le défie en 1936 en brasse, alors qu'il affirme ne pas maitriser cette nage, et le batAlfred Nakache, « Pourquoi je rencontre Cartonnet en brasse », Paris-Soir, 28 novembre 1936, Paris-Soir, 30 novembre 1936.
En club, il a été licencié au SCUF et au Paris université club.. Il prend ensuite son indépendance et, accusé de professionnalisme, il fonde en 1937 son propre club dont il est l'unique nageur, le « Cartonnet Swimming Club », ce qui lui permet de toucher des enveloppes, à travers sa mère qui officie comme dirigeante. Les initiales du club signifiant aussi « Amateur swimming club », dont il est le secrétaireParis-Soir, 4 février 1938, La Liberté, 5 février 1938L'Echo des sports, 14 février 1937, « Cartonnet est pur ! ... déclare la Fédération qui abandonne l'accusation »L'Auto, 26 octobre 1937, L'Auto, 11 septembre 1937.
Il a tenu avec sa mère un magasin de sport, Cartonnet-sports, à partir de 1932L'Intransigeant, 21 mai 1932, L'Intransigeant, 4 mai 1932, Ibid., 27 avril 1933 Paris-Soir, 18 avril 1932, Paris-Soir, 22 février 1933 (photographie). Il possède une piscine à Paris dans la seconde moitié des années 1930 et s'occupe d'assurances.
Vie privée
Il est décrit comme un séducteur et un viveur, comme un homme qui aime la grande vie et . Il a une réputation de « fêtard », de client de boîtes de nuitL'Auto, 15 février 1941. Il aurait été homosexuelYves Pourcher, Brasse Papillon, le roman d’un collabo, Gaussen, 2021. Il aurait été proche du député de gauche Jean-Michel Renaitour, homosexuel notoire« Alfred Nakache et Jacques Cartonnet : deux champions de natation, l'un juif, l'autre collabo », podcast de la rubrique « Le vif de l'histoire » de Jean Lebrun, radiofrance.fr, 26 octobre 2021. Un journal annonce faussement que Cartonnet et Renaitour ont eu un accident d'automobile en 1936 : L'Echo de Paris, 5 août 1936, Marianne, 19 août 1936 : . qui l'aurait un temps entretenu, dans les années 1930. La rumeur figure notamment dans le journal du romancier Julien Green : Julien Green, Journal intégral 1919-1940, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2019, (note du 16 avril 1933). Cf. aussi l'entrée du 2 octobre 1936, plus crue, qui évoque un groom du Lido (où il existait une piscine fréquentée par Cartonnet) : ().. Dans ses mémoires, le journaliste sportif Jacques Goddet évoque Cartonnet et le directeur de journaux Léon Bailby : .
Journaliste sportif et engagement politique à l'extrême droite
À partir de 1932, Cartonnet collabore à divers périodiques. Il signe irrégulièrement des articles consacrés au sport, essentiellement à la natation, pour l'hebdomadaire Marianne (1932-1933)Collection en ligne dans Gallica., pour le quotidien Le Jour de Léon Bailby (1933-1937)Collection en ligne dans Retronews.. Il collabore aussi à la feuille d'extrême droite Je suis partout à laquelle il donne en 1938 une série d'articles consacrés à la natationPierre-Marie Dioudonnat, Les 700 rédacteurs de "Je suis partout", 1930-1944, Sedopols, 1993, p.26.. Il donne également quelques articles au quotidien d'information Paris-Soir en 1938-1939.
L'éditeur Gallimard publie en 1935 un livre qu'il signe, Nages.
Il travaille également comme journaliste sportif au périodique du Parti populaire français (PPF) La Liberté. Ce journal le présente comme le chef adjoint puis le chef de sa rubrique sportiveLa Liberté, 18 juillet 1937, La Liberté, 5 avril 1938. Ce quotidien fait savoir en La Liberté, 12 octobre 1937 que Cartonnet vient d'adhérer au PPF, parti d'extrême droite fondé en 1936 et dirigé par Jacques Doriot. Il fonde et dirige sa branche sportive, l'Union sportive de la jeunesse française (USJF), créée à la fin de l'année 1937 Joan Tumblety, Remaking the Male Body : Masculinity and the uses of Physical Culture in interwar and Vichy France, Oxford University Press, 2012, . (L'auteure évoque faussement l'Union des jeunesses sportives françaises/UJSF)L'Émancipation nationale, 3 décembre 1937, (déclaration du bureau du PPF), Armand Jaloux, « La jeunesse », L'Émancipation nationale, 11 mars 1938, , La Liberté, 14 décembre 1937, La Liberté, 12 février 1938, L'Humanité, 22 avril 1938. Il est également le directeur de Sports de France, la revue de l'USJFPénélope Caspard-Karydis et Pierre Caspard, La Presse d'éducation et d'enseignement, XVIIIe siècle-1940 : S-Z et suppléments, Institut national de recherche pédagogique, 1981, ..
Parcours dans la Collaboration
Sous l'Occupation, il continue de nager et de battre quelques records. Il s'installe à Toulouse, en zone libre, fin 1940 ou en 1941, où il adhère aux Dauphins du TOEC de Nakache puis au Racing olympique toulousain, un club rivalLe Jour, 8 novembre 1941, « Si Jacques Cartonnet quitte les Dauphins du TOEC », L'Auto, 15 août 1941. Il affronte à nouveau Alfred Nakache, qui le bat à plusieurs reprises en 1942Le Petit Marseillais, 31 mai 1942, La Dépêche, 28 décembre 1942.
Il adhère au Rassemblement national populaireGrégory Bouysse, Encyclopédie de l'Ordre Nouveau, Histoire du SOL, de la Milice Française et des mouvements de la Collaboration, volume 2, addenda du volume 1. et s'engage dans la Milice française en 1943. D'abord délégué départemental aux sports de l'organisation en Haute-Garonne, il est promu chef du service Jeunesse et Sports de la Milice en Grégory Bouysse, Encyclopédie de l'Ordre Nouveau, Histoire du SOL, de la Milice Française et des mouvements de la Collaboration, volume 1.. Il travaille aussi comme propagandiste, exprimant un antisémitisme virulent qui explique que certaines accusations aient pu lui imputer, à tort ou à raison, une part de responsabilité dans l'arrestation et la déportation de son ancien rival sportif Alfred NakacheDenis Baud, Alfred Nakache : le nageur d'Auschwitz, Loubatières, 2009, .Bernard Prêtet, Sports et sportifs français sous Vichy, Nouveau Monde éditions, 2016.Interview d'Yves Pourcher, ffnatation.fr avec sa femme Paule et leur fille de deux ans Annie. Il mène à Toulouse où il habite désormais des expéditions contre les Juifs, et avec des jeunes, casse des vitrines de magasins juifs dans cette ville.
Réfugié en Allemagne, à Sigmaringen, en , il y est le responsable de la rubrique sportive du journal La France de Jean LuchaireGrégory Bouysse, Encyclopédie de l'Ordre Nouveau, Histoire du SOL, de la Milice Française et des mouvements de la Collaboration, volume 6, notice de Paul Pacaud.. Il semble aussi y avoir été nommé membre de la Commission gouvernementale de Sigmaringen en qualité de secrétaire d'État aux SportsHenry Rousso, Pétain et la fin de la collaboration, Sigmaringen 1944-1945, Editions Complexe, 1984, p.66..
Il est condamné à mort par contumace pour collaboration par la Cour de justice de Toulouse le .. Arrêté à Rome, l'ancien champion de natation réussit une évasion sensationnelle en sautant au décollage de l'avion militaire qui devait le rapatrier en France en « L'évasion de Cartonnet », Le Monde, 6 avril 1946. De nouveau arrêté, par les Italiens en , dans un couvent où il se cachait, il est un temps emprisonné à PérouseFrance-Soir, 13 novembre 1947, Ibid., 11 novembre 1947. Il reste cependant en Italie. Le ministre de la justice italien refuse son extradition à la fin de l'année 1950France-Soir, 30 décembre 1950. Cartonnet devient entraineur d'une équipe de natation pour la Lazio de Rome en 1951France-Soir, 6 avril 1951. Sa trace se perd ensuite dans ce pays et la date de sa mort, en 1967, est hypothétique.
Postérité Des romans centrés sur la personnalité et l'histoire d'Alfred Nakache évoquent sa rivalité avec ce dernier, plus jeune (il est né en 1915) : Le nageur d'Auschwitz (2022) de Renaud Leblond, Le Nageur (2023) de Pierre Assouline, qui écrit : Fin 2024, France Télévisions produit le docu-fiction Alfred Nakache, un champion français, dans lequel Nakache et Cartonnet sont dépeints comme rivaux.
Publication Jacques Cartonnet, Nages, Gallimard, 1935, 161 p.
Bibliographie Yves Pourcher, Brasse Papillon, le roman d’un collabo, Gaussen, 2021
Notes et références
Liens externes
« Alfred Nakache et Jacques Cartonnet : deux champions de natation, l'un juif, l'autre collabo », podcast de la rubrique « Le vif de l'histoire » de Jean Lebrun, radiofrance.fr, 26 octobre 2021
Catégorie:Nageur français Catégorie:Nageur de brasse