Julia AlvarezDans la graphie espagnole, le a initial de son patronyme porte l'accent : Álvarez. Cependant, ce signe diacritique, qui en espagnol indique la place de l'accent tonique, a été omis par ses éditeurs américains, et le sera également dans le présent article. (New York, 1950) est une poétesse, romancière et essayiste américaine d’origine dominicaine. Quoique native de New York, elle passa les dix premières années de sa vie en République dominicaine, jusqu’à ce que l’implication de son père dans une rébellion politique en 1960 ait contraint sa famille à fuir le pays.

Julia Alvarez acquit une renommée littéraire grâce aux romans How the García Girls Lost Their Accents (1991), In the Time of the Butterflies (1994) et Yo! (1997). Dans le domaine de la poésie, ses publications comprennent Homecoming (1984) et The Woman I Kept to Myself (2004), et dans celui de l’essai, la compilation autobiographique Something to Declare (1998). De nombreux critiques littéraires la considèrent comme l’un des écrivains américains d’origine hispanique les plus importants, et elle a su obtenir un succès critique et commercial à l’échelle internationale.

Beaucoup des œuvres de Julia Alvarez sont imprégnées de ses expériences de Dominicaine vivant aux États-Unis et se concentrent sur des questions liées à l’identité et à l’assimilation. Son identité double, liée au fait qu’elle a grandi à la fois aux États-Unis et dans le pays d’origine de ses parents, se fait jour dans ses écrits, notamment par la combinaison d’un ton très personnel et d’accents explicitement politiques. Elle s’est fait connaître par des œuvres où sont examinées et mises en regard les aspirations des femmes dans la culture dominicaine d'une part et dans celle des États-Unis d'autre part, et par une enquête rigoureuse sur les stéréotypes culturels. Ces dernières années, Julia Alvarez s’est attachée à élargir sa thématique avec des ouvrages tels que In the Name of Salomé (2000), roman mettant en scène des personnages cubains (en plus de personnages dominicains), et par des évocations romancées de figures historiques.

Parallèlement à sa carrière d’écrivain, Julia Alvarez est l’actuel (2015) écrivain en résidence à Middlebury College.

Biographie

Jeunes années et formation

Julia Alvarez naquit en 1950 à New York ; cependant, alors qu'elle n'avait encore que trois mois, ses parents s’en retournèrent en République dominicaine et y vécurent les dix années suivantes. Sa famille au sens large jouissait d'un confort matériel suffisant que pour se permettre du personnel domestique. Le critique Silvio Sirias indique que les Dominicains font grand cas du don de conteur ; Julia Alvarez manifesta ce don de bonne heure et l’on « faisait souvent appel à elle pour divertir les visiteurs ». En 1960, sa famille fut forcée de s’enfuir aux États-Unis après que son père eut trempé dans un complot avorté visant à renverser Rafael Trujillo, dictateur militaire de l’île ― événements qui allaient resurgir plus tard dans ses écrits, en particulier dans son roman How the García Girls Lost Their Accents, lequel dépeint une famille contrainte de quitter la République dominicaine dans des circonstances semblables, ou dans son poème Exile, où elle décrit « la nuit où nous avons fui le pays » (the night we fled the country) et qualifia cette expérience de « perte beaucoup plus grande que je ne le compris alors » (loss much larger than I understood).

Julia Alvarez vécut plutôt mal ce déménagement de la République dominicaine pour les États-Unis ; Sirias souligne qu’elle « perdit presque tout : une patrie, une langue, des liens familiaux, une manière de comprendre, et une chaleur humaine ». En tant qu’une des rares élèves latino-américaines de son école catholique, Julia Alvarez eut à faire face à la discrimination en raison de ses origines et était souvent traitée de spic par ses condisciples. Elle connut ainsi l’aliénation et le mal de pays, et fut en butte aux préjugés de son nouvel entourage. Dans How the Garcia Girls Lost Their Accents, un personnage se laisse aller à affirmer que « tenter d’élever le niveau de conscience [en République dominicaine]... serait comme essayer de mettre des voûtes de cathédrale dans un tunnel ». Cela la poussa à se replier sur elle-même et explique sa fascination de la littérature, qu’elle appelle « une patrie portative ». Elle fut encouragée par plusieurs de ses professeurs à poursuivre ses activités d’écriture et se persuada, dès le jeune âge, que là était ce qu’elle voulait faire de sa vie.

Les écoles de l’endroit étant jugées insatisfaisantes, elle fut envoyée par ses parents, à l’âge de 13 ans, à l’, pensionnat traditionnel situé dans le Massachusetts. Ses rapports avec ses parents eurent à souffrir de cet éloignement, ce qu’aggravèrent encore les séjours d’été qu'elle et sa sœur durent passer en République dominicaine, séjours destinés à « renforcer leur identité non seulement de Dominicaines, mais aussi de jeunes filles convenables ». En contrepartie, ce va-et-vient intermittent entre les deux pays lui permit d’en appréhender les différences culturelles, lui fournissant ainsi la base de nombre de ses futurs ouvrages.

Après obtention de son diplôme à Abbot Academy en 1967, elle poursuivit ses études à de 1967 à 1969, où elle remporta le prix de poésie Benjamin T. Marshall, puis en 1971 à Middlebury College, dans le Vermont, et enfin à l’université de Syracuse, dans l’État de New York, en 1975.

Carrière littéraire

Après acquisition de sa maîtrise en 1975, Julia Alvarez accepta un poste de writer-in-residence (écrivain en résidence) pour le compte de la Commission des arts du Kentucky. Elle parcourut alors cet État, visitant les écoles primaires, les établissements d’enseignement secondaires, les instituts d’enseignement supérieurs et les communautés, dirigeant des ateliers d’écriture et prononçant des conférences. Elle se dit aujourd’hui redevable à ces années-là d’avoir acquis une compréhension plus approfondie des États-Unis et d’avoir pris conscience de sa passion pour l’enseignement. En effet, sa période de travail dans le Kentucky écoulée, elle continua d’œuvrer comme enseignante, d’abord en Californie, puis dans le Delaware, en Caroline du Nord, dans le Massachusetts, à Washington D.C. et dans l’Illinois.

Parallèlement à son activité littéraire, Julia Alvarez occupe un poste de writer-in-residence à Middlebury College, où elle donne à temps partiel un cours d’écriture créative. Julia Alvarez réside actuellement (2015) dans la Vallée du lac Champlain, dans le Vermont. Elle a été consultante, éditrice et membre de divers jurys littéraires, tels que celui du Newman's Own First Amendment Award et du prix Casa de las Américas, tout en donnant des conférences et en participant à des lectures publiques à travers les États-Unis. Conjointement avec son compagnon de vie, l’ophtalmologiste Bill Eichner, elle fonda Alta Gracia, centre d’alphabétisation qui, installé dans une ferme, se consacre à promouvoir de par le monde un mode de vie écologique en même temps que l’alphabétisation et la scolarisation ; en fait, Julia Alvarez et son mari avaient fait acquisition de ladite ferme en 1996 dans l’intention première d’appuyer la culture coopérative et indépendante du café en République dominicaine.

Œuvre littéraire

Julia Alvarez a fait paraître cinq romans, un volume d’essais, quatre recueils de poésie, quatre livres pour enfants, et deux œuvres de fiction pour adolescent, dont plusieurs connurent un succès commercial important, et passe aujourd’hui pour l’un des écrivains américains d’origine latino-américaine les plus en vue de son époque, mais aussi les plus critiques.

Parmi ses premiers ouvrages figurent quelques recueils de poésie, dont The Homecoming (litt. le Retour chez soi), publié en 1984, enrichi ensuite et republié en 1996Trupe 2011, .. Elle explique sa prédilection pour la poésie, qui fut son premier mode d’expression littéraire, par le fait qu’« un poème est quelque chose de très intime, de cœur à cœur ». Sa poésie célèbre la nature et les menus détails des rituels de la vie quotidienne, y compris les tâches domestiques. Ses poèmes évoquent des histoires de la vie familiale et adoptent souvent la perspective des femmes. L’auteur y met en cause les privilèges patriarcaux et traite, sur un mode introspectif, les sujets de l’exil, de l’assimilation, de l’identité et du combat mené par les classes inférieures. Elle dit avoir trouvé l’inspiration pour son œuvre notamment dans une petite toile de 1894 du peintre Pierre Bonnard, intitulée l’Écuyère. La critique Elizabeth Coonrod Martínez a pu dire de ses poèmes qu’ils donnent voix à la lutte des immigrants.

Son premier roman, How the García Girls Lost Their Accents (litt. Comment les fillettes García perdirent leur accent), parut en 1991 et fut aussitôt acclamé par une grande part de la critique ; il s’agit du premier grand roman écrit en anglais par un auteur dominicain. Le livre, au contenu largement personnel, prend pour thèmes l’hybridation culturelle et les combats de la République dominicaine post-coloniale ; Julia Alvarez y apporte son propre éclairage sur l’intégration des immigrants latino-américains dans la société américaine générale et montre que l’identité est susceptible d’être profondément déterminée par l’appartenance sexuelle et ethnique ainsi que par les déterminismes de classe. Elle ne rechigna pas, pour illustrer les profonds contrastes culturels entre les Caraïbes et les États-Unis, à mettre à contribution ses propres expériences ; le matériau du roman en était devenu si personnel que sa mère refusa de lui adresser la parole pendant plusieurs mois après la publication, et ses sœurs non plus ne furent guère enchantées de son livre. Cependant, il s’en vendit quelque exemplaires, et l’American Library Association a retenu le roman au titre de Notable Book.

Son deuxième roman, In the Time of the Butterflies (litt. Au temps des papillons), de 1994, a pour point de départ un événement historique survenu en 1960, à savoir la mort, sous la dictature de Trujillo en République dominicaine, des sœurs Mirabal, dont les corps furent découverts au pied d’une falaise sur la côte nord de l’île, et de qui l’on a supposé qu’elles aient fait partie d’un mouvement révolutionnaire visant à renverser le régime oppressif qui dirigeait alors le pays. Ces figures légendaires ont reçu le nom de Las Mariposas (les Papillons). Le roman, qui met en scène des femmes dotées d’une personnalité forte et ayant le pouvoir de dévier le cours de l’histoire, illustre l’affinité de l’auteur pour des protagonistes féminins forts et pour les mouvements de libération. Julia Alvarez déclara espérer qu’« à travers cette histoire romancée, les lecteurs anglophones fassent la connaissance de ces célèbres sœurs. Dans beaucoup de pays d’Amérique latine, la date du , jour de leur assassinat, est observée comme Journée internationale contre la violence envers les femmes. Manifestement, ces sœurs, qui combattirent ce seul tiran particulier, ont servi de modèles aux femmes luttant contre des injustices de toute espèce ».