La Crise financière française de 1789-1799 (titre anglais original Fiat Money Inflation in France. How It Came, What It Brought, and How It Ended) est un ouvrage de l’historien et diplomate américain Andrew Dickson White, paru pour la première fois en 1876.
Le livre est un exposé chronologique et logique de la grave crise financière qui frappa la France révolutionnaire entre 1789-1799 après que les autorités se furent lancées dans l’émission, en quantités de plus en plus importantes, de papier-monnaie non convertible et mal gagé, sous forme d’assignats d’abord, de mandats ensuite. L’inflation désastreuse qui devait résulter fatalement, sous l'effet de ce que l’auteur présente comme une mécanique implacable, de l’usage irréfléchi de la planche à billets conduisit à la ruine du pays, non seulement économiquement, mais aussi, d’après l’auteur, moralement, provoquant corruption, étouffement de l’épargne et spéculation. L’auteur indique que les effets de ce désastre s’abattirent essentiellement sur les classes laborieuses, au bénéfice d’un groupe de débrouillards sans scrupules, cyniques et portés sur le luxe. Cet ouvrage d’histoire doit être vu également comme une solennelle mise en garde de Dickson White à l’adresse de ceux qui aux États-Unis, vers le milieu de la décennie 1890, envisageaient d’avoir recours à la presse à imprimer pour résoudre les problèmes financiers de l’heure.
Genèse et contexte
Dans Fiat Money Inflation in France. How It Came, What It Brought, and How It Ended (titre de la traduction française : la Crise financière française de 1789-1799Éd. Le jardin des Livres, octobre 2013, 200 pages.), Andrew Dickson White expose ce qu’il considérait comme un facteur d’importance majeure dans le déroulement de la Révolution française. À la différence de l’histoire conventionnelle, qui tend à se satisfaire, pour traiter de la réalité économique de cette période, d’une simple note en bas de page, White situe d’emblée la dimension monétaire au centre des événements de la Révolution et entend démontrer comment l’inflation conduisit la France vers une catastrophe nationale. Dans l’introduction de son opuscule, qui compte 80 pages environ dans sa version originale, il indique qu’il avait réuni, en France et ailleurs, une vaste collection de documents produits sous la Révolution française, comprenant des journaux, rapports officiels, allocutions, brochures, illustrations de toute espèce, et en particulier aussi des spécimens de presque toutes les émissions de papier-monnaie ; ces documents servirent dans un premier temps de matériau pour une série de cours à l’intention de ses étudiants, d’abord de l’université du Michigan en 1859, puis de l’université Cornell.
Mais White poursuivait aussi un but de politique intérieure américaine : son opuscule devait servir de mise en garde contre les dangers de l’inflation de papier-monnaie, à l’adresse de ceux parmi ses compatriotes qui, vers le milieu des années 1890, appelaient à émettre du papier-monnaie en grande quantité. Il intégra donc les faits par lui recueillis dans un discours qu’il prononça devant le Sénat de l’État de New York et qui parut ensuite en plusieurs éditions, discours visant à démontrer la nécessité d’une extrême circonspection en matière monétaire. À noter toutefois que dans les derniers mois de la guerre de Sécession, alors que le Sénat de New York envisageait de voter une loi autorisant un emprunt d'État en vue de financer l’effort de guerre et de favoriser le recrutement de volontaires par le paiement de récompenses, White apporta une contribution décisive à l’adoption de ladite loi en exhibant devant le Sénat des exemples d’assignats provenant de sa collection pour démontrer d’une part que les montants en cause furent en France d’un tout autre ordre de grandeur (d’un rapport de 1 à cinquante au minimum), que les sommes en papier-monnaie étaient aux États-Unis nettement mieux gagées« I also pointed out the connection of our national banking system with our issues of bonds and paper, one of the happiest and most statesmanlike systems ever devised, whereas, in France there was practically no redemption for the notes, save as they could be used for purchasing from the government the doubtful titles to the confiscated houses and lands of the clergy and aristocracy », Autobiography, chap. VI. qu’elles ne l’étaient en France révolutionnaire par les biens-fonds confisqués, et d’autre part que les billets américains, contrairement aux assignats, mandats etc., se prêtaient très difficilement à la contrefaçon. Après cette démonstration, relate-t-il, « l’on procéda au vote, la loi fut adoptée, les troupes furent finalement levées, et la dette fut remboursée peu d’années plus tard »Autobiography, chap. VI..
Dans son ouvrage, White s’attache à retracer chronologiquement les différentes étapes de la catastrophe, en faisant toucher du doigt la logique interne inexorable qui présida à leur enchaînement, le fatalisme effrayant par lequel, en accord avec les « lois naturelles » de la macroéconomie — lois d’airain aussi inébranlables que les lois de la gravitation —, les différentes étapes se suivint nécessairement les unes aux autres, dès le moment qu’un État a mis le doigt dans l’engrenage de l’inflation. À son aperçu chronologique, White fait succéder à la fin de son opuscule, pour renforcer ce sentiment de fatalité, un bref récapitulatif logique, où causes et effets se succèdent en une suite implacable :
Contenu
Débuts
La première étape de la chaîne d’événements fut l’idée, exprimée dans les derniers mois de l’année 1789, que la France avait besoin d’avoir en circulation davantage de liquidité, idée bientôt suivie par un appel à émettre du papier-monnaie. Le courant d’opinion en faveur de l’émission de papier non convertible devint si fort que les opposants à cette idée, dont Necker et Bergasse étaient les principaux, durent se résigner à tenter de contenir le mouvement par un compromis ; les débats à l’Assemblée nationale aboutirent donc début 1790 à la décision d’émettre de la monnaie fiduciaire adossée aux bien-fonds de l’Église, qu’on se proposait de confisquer dans ce but Fiat Money Inflation in France , .. Alors que l’émission devait se limiter aux grosses coupures, l’Assemblée, sur la foi d’un rapport du comité financier, faisant état de ce que la population exigeait un nouveau moyen de paiement et postulant que le papier-monnaie était le moyen le plus libre car reposant sur la volonté du peuple, finit par consentir à émettre des obligations plus petitesFiat Money Inflation in France, .. L’un des avocats de cette politique était Louis-Simon Martineau, dont White rappelle les arguments, le principal étant que, si la politique monétaire de John Law avait échoué, c’est en raison de la surémission de billets de banque, lesquels avaient au début restauré la prospérité, mais dont le subséquent excès d’émission n’avait été possible que sous le despotisme ; l’Assemblée devait donc s’affranchir de son préjugé contre le papier-monnaie, attendu que la France était à présent un pays dirigé par un gouvernement constitutionnel et un État capable de garantir son papier-monnaie par une hypothèque virtuelle liée à des biens fonciers d’une valeur largement plus élevée que le montant total de l’émissionFiat Money Inflation in France, ..
Ainsi donc, poursuit White, on mena rondement, en , l’émission de 400 millions de livres en papier, sous la forme de billets, appelés assignats, en petites comme en grandes coupures, afin de fournir au trésor public de quoi rembourser immédiatement ses dettes et de satisfaire les besoins de l’État, dans l’espoir que ce papier-monnaie mis en circulation stimulerait l’économie et donnerait aux grands et petits détenteurs de capitaux les moyens d’acquérir des mains de l’État les bien-fonds confisqués à l’ÉgliseFiat Money Inflation in France, ..
White ne se lasse pas d’énumérer les difficultés et chausses-trappes d’une monnaie dépourvue d’assise solide et maîtrisée :
Le résultat de l’opération parut satisfaisant dans un premier temps : le trésor public était soulagé, l’on s’était acquitté d’une portion de la dette publique, le crédit s’était ravivé, le commerce redémarrait et toutes les difficultés semblaient s’évanouir. Cependant, fin , le gouvernement avait dépensé les assignats et se retrouvait à nouveau dans la détresse. Des voix s’élevèrent préconisant une nouvelle émissionFiat Money Inflation in France, ..
White recense les arguments des adversaires et des partisans des assignats, tels qu’ils s’exprimaient dans les libelles, brochures, rapports et discours à l’Assemblée nationale. Mirabeau, quoiqu’adversaire du papier-monnaie et parfaitement pénétré de ses dangers, céda à la pression, dans le vague espoir, écrit White, « que les lois sévères et inexorables de la finance, qui avaient fait subir un lourd châtiment aux gouvernements émettant de la monnaie non convertible dans d’autres pays et en d’autres temps, puissent dans le cas présent, de quelque manière, se détourner de la France » Fiat Money Inflation in France, .. Mirabeau cependant précise bien qu’il ne saurait y avoir qu’une seule émission supplémentaire d’assignats, en une quantité suffisante à éponger la dette nationale et garantie par les biens nationaux, qui seront à mettre en vente sans tarder ; il ajouta que les assignats, — étant adossés aux domaines nationaux et convertibles en ceux-ci, c’est-à-dire en la première et la plus réelle de toutes les propriétés, la source de toute production, la terre —, sont mieux garantis que s’ils étaient convertibles en espèces. D’autres, comme Jean-Baptiste Royer, prédisaient un temps futur où l’or aura perdu toute sa valeur, puisque tous les échanges se feront au moyen de ces billets admirables ; le bien foncier était glorifié comme la seule base monétaire véritable et le nouveau système loué pour ses qualités de convertibilité et d’auto-ajustementFiat Money Inflation in France, ..
Au rang des adversaires de l’émission figuraient Du Pont de Nemours, qui dans une brochure argua que les seules personnes susceptibles de bénéficier de la mesure sont les riches ayant de grandes dettes à acquitter, et Talleyrand, qui avait certes appuyé la première émission de 400 millions de livres, mais qui à présent mettait en garde contre cette nouvelle émission envisagée en relevant qu’aucune loi ou décret n’était à même d’assurer la parité entre papier-monnaie en grande quantité et espèces, et formulant ce que Dickson White considère comme une vérité fondamentale : « Vous pouvez en effet faire en sorte que les gens soient forcés de prendre mille livres en papier pour mille livres en espèces ; mais vous ne pourrez jamais faire en sorte qu’un homme soit obligé de donner mille livres en espèces pour mille livres en papier »Fiat Money Inflation in France, .. Les autorités tenteront tout par la suite pour maintenir en circulation les piécettes d’argent et de cuivre, mais en vainFiat Money Inflation in France, ..
1790-1792