Les dix taureaux ou encore les dix images du buffle (chinois 十牛圖, pinyin Shíniú tú; japonais 十牛図 - jūgyūzu) sont une série de dix poèmes utilisés dans les traditions bouddhistes chan, zen et rinzai, chacun étant, le plus souvent, accompagné d'une illustration. L'ensemble présente et figure les étapes de l'entraînement religieux qui conduit à terme le pratiquant à l'éveil et à la véritable libération. Le nombre d'étapes peut cependant varier selon les versions : quatre, cinq, six, huit, dix ou douze tableaux. Poèmes et images décrivent le cheminement d'un bouvier qui cherche un buffle sauvage et qui, l'ayant trouvé, parvient progressivement à le pacifier et à le dresser.

Ce thème du bouvier et du taureau apparaît déjà dans la littérature bouddhique des premiers siècles de notre ère, et il se développe en Chine dans l'école chan à partir du , puis au Japon. Par ailleurs, on retrouve aussi ce thème dans le bouddhisme tibétain, avec un éléphant en lieu et place du taureau, ainsi que dans le taoïsme, où le taureau est remplacé par un cheval. Les versions les plus célèbres de ce dressage du buffle sont celles en dix tableaux, en particulier les versions dues à Pumping et à Kuoan Shiyuan (廓庵師遠, Kuòān Shīyuǎn, Kuo-an Shih-yuan; japonais: Kakuan), qui datent du . La première sera particulièrement populaire en Chine, la seconde au Japon. Par ailleurs, ces deux versions présentent une conception de l'éveil de type gradualiste pour la première et subitiste pour la seconde.

Histoire

Canevas général de l'histoire du buffle Dans leur principe, les différentes versions de ces tableaux montrent un jeune bouvier qui cherche un buffle sauvage dans la campagne afin de le dompter et le dresser. Ce bouvier symbolise le pratiquant qui veut maîtriser le « buffle » de son ego et de son mental en proie au jeu des pensées et des passions, de manière à mettre son esprit illuminé et pacifié au service de tous les êtres. En principe, chaque tableau porte un titre et s'accompagne de commentaires sous forme de poème. L'ensemble déroule donc le processus de l'éveil à travers la pacification du chaos de l'espritSteve Heine, « Oxherding pictures » in Robert E. Buswell (Ed.), Encyclopedia of Buddhism, Macmillan Library Reference, 2003, p. 621-622. et de la réalisation véritable de l'être humain, à savoir la nature de bouddha.

Origine de la métaphore du buffle Le thème du dressage du buffle est en fait très ancien, et on peut en trouver l'origine dans le canon pali, où il apparaît dans plusieurs sutras. On le retrouve aussi dans l'Ekottaragama chinois déjà durant les premiers siècles de l'histoire du bouddhisme en Chine. Et on rencontre encore ce thème dans la littérature bouddhique du , dans une traduction en chinois due à Kumarajiva d'un sutra « hinâyâniste » intitulé Sutra du dressage du buffle (chinois: Fang niu jing). Le Bouddha y dresse un parallèle entre une série de onze méthodes utilisées par un bouvier pour garder et soigner les buffles et une série de onze méthodes, elle aussi, qui permettent d'atteindre la libération. Il explique au disciple que pour maîtriser son esprit, il doit développer les mêmes qualités que celles que met en œuvre un bon bouvier qui veut domestiquer son buffle.

Il existe une autre source ancienne, aussi traduite par Kumarajiva, le Sutra de l'enseignement transmis (chinois: Yijiao jing), qui, elle, compare le dressage d'un buffle, d'un éléphant et d'un cheval, trois animaux que l'on retrouve dans différentes traditions textuelles. Le Bouddha recommande à ses disciples de maîtriser les organes des sens afin de ne pas les laisser retomber dans le désir: Cité dans

Le dressage du buffle est également repris dans les sutra du Mahayana, en particulier dans le Traité de la grande vertu de sagesse, attribué à Nagarjuna, et dans le Sutra du Lotus, un des textes les plus populaires de ce courant. À propos de cet ouvrage, D.T. Suzuki mentionne la parabole des trois chars développée au chapitre trois, dans laquelle le buffle joue un rôle important. L'histoire met en scène trois enfants dans une maison en feu, qui poursuivent leurs jeux comme si de rien n'était. Depuis l'extérieur, leur père s'efforce de les convaincre de sortir en leur promettant à chacun un char, l'un attelé à une chèvre, le deuxième à un daim, le troisième à un buffle. Ils acceptent, mais quand ils quittent la maison, le père les fait monter dans un seul char, spacieux et décoré somptueusement, tiré par des buffles . Ce grand véhicule « attelé de buffles blancs blancs, superbes et rapides » remplace les trois autres, et il conduit directement à « l'Illumination suprême » car il est le véhicule unique des BodhisattvaOn notera que, selon Bernard Frank, ce grand char qui remplace les trois autres, est en fait « le "Véhicule unique des Buddha" que va révéler le Sûtra » (notre soulignement). Les trois véhicules sont respectivement celui des « Auditeurs », des « Buddha solitaires » et des « Bodhisattva ». V. Bernard Frank, « Thèmes religieux dans les rouleaux illustrés » in Annuaire du Collège de France 1992-1993, Résumé des cours et travaux, Paris, Collège de France, p. 717-741. [Résumé du Soutra du Lotus], p. 719..

Suzuki conclut que, par la suite, la littérature zen a souvent fait référence à « la vache blanche sur la place du village » ou à la vache d'une manière générale. Et il rapporte à titre d'exemple cet analecte de (720-814) qui dialogue avec Taï-an de Fou-tcheou (Fuzhou). Celui-ci demande à Baizhang: Et Suzuki d'ajouter que les histoires en dix tableaux qui suivront sont un symbole du même type, bien que développé de façon plus systématique.

Il est donc clair que le buffle a été un symbole de l'entraînement spirituel déjà dans le bouddhisme indien du petit et du grand véhicule (Hînayâna et Mahâyâna), avant qu'il ne devienne particulièrement courant dans l'école chan.

Développement dans l'école chan La sinologue Catherine Despeux précise que dans l'école chan, le dressage du buffle comme métaphore du chemin vers l'éveil apparaît au , sous la dynastie Tang. Elle souligne que différents maîtres reprennent cette comparaison, parmi lesquels on mentionnera (jap. Nangaku Ejõ [677–744]), Baizhang Huaihai (déjà cité) et Linji (mort en 866). Ainsi, Nangaku Huairang explique à son disciple Mazu Daoyi que la méditation n'est pas seulement une discipline du corps, mais que c'est surtout un travail sur l'esprit. Et pour l'aider à comprendre cela, il lui demande: L'histoire du dressage du buffle se répandra via Mazu et ses disciples, et elle doit ce succès au fait que cette métaphore est très parlante dans une société essentiellement rurale.

Quelques siècles plus tard, sans doute vers le , on trouve des ensembles présentant des séries dotées chacune d'un titre, de poèmes et d'illustrations, séries dans lesquelles le dressage du buffle passe par plusieurs étapes. Selon Catherine Despeux, il ne s'agit pas là de faits isolés. On observe en effet sous la dynastie Song une tendance à mettre en image les idées philosophiques. Par ailleurs, les lettrés commencent à considérer le bouddhisme chan comme un moyen d'expression littéraire. Sous cette double influence, on voit donc apparaître des dessins du dressage du buffle, accompagnés de poèmes, la poésie étant un moyen d'expression très apprécié de ces lettrés ainsi que des maîtres chan. Cela permettait aussi de rendre plus concrètes et accessibles les idées souvent abstruses du Chan. À quoi vient s'ajouter le fait que diffusion de ces représentations graphiques profite du développement et de l'expansion de la xylographie. Cette technique permettra donc la diffusion à large échelle, entre autres œuvres, d'écrits bouddhiques, souvent illustrés.

Ces ensembles varient par leur nombre de tableaux (quatre, cinq, six, huit, dix ou douze). Mais bientôt la version en dix tableaux deviendra la plus populaire, et c'est elle qui va se perpétuer. On peut mentionner deux versions principales de cette série en dix tableaux. L'une est due à Dabai Puming (普明, Pǔ Míng, P'u-ming), auteur dont on ne sait pas grand-chose. Il se peut même que ce nom fasse référence à un temple plutôt qu'à un auteur. La plus ancienne mention de cette série se trouve dans un ouvrage de la fin du , le Qingyi lu, qui parle les dix poèmes de Puming. On peut donc affirmer que la série de Puming est antérieure à cette mention, mais sans plus de précision. Dans cette version — qui connut un vif succès en Chine — le buffle blanchit progressivement à mesure qu'on avance dans les dix étapes, ce qui est le signe d'une conception « gradualiste » de l'éveil. L'autre version, du , est due à Kuoan Shiyuan, un moine rinzai japonais, et elle est la plus répandue au Japon. Elle se rapproche de la conception « subitiste » de l'éveil. Elle a été illustrée par le peintre Tenshō Shūbun (1414-1453).

Les versions en dix étapes: gradualisme vs subitisme L'ensemble des dix tableaux présente en général un jeune bouvier qui part à la recherche d'un taureau sauvage qu'il a l'intention de domestiquer. Le bouvier symbolise le pratiquant qui désire en fait domestiquer le taureau de ses pensées vagabondes de manière à pouvoir mettre son esprit au service des êtres sensibles. Il atteint son but grâce à la discipline et une auto-transformation. Les versions de Puming et Kuoan ne portent toutefois pas les mêmes titres, car leurs approches respectives diffèrent l'une de l'autre.

Puming Une des principales différences tient à la conception de l'éveil. Dans la version de Puming, peu à peu, le taureau devient peu à peu blancVoir les dessins de Puming dans la partie « Liens externes »., ce qui signifie que l'éveil se fait progressivement. Autrement dit, on a affaire ici à un cheminement progressif (ou gradualiste) vers l'éveil, . Dans les images qui accompagnent cette série, outre le blanchissement progressif du buffle, on découvre dans le ciel de la première peinture un nuage noir qui lui aussi symbolise l'obscurcissement de l'esprit, et qui sera remplacé plus tard par le soleil. Progressivement, l'esprit ordinaire est dressé et il n'est donc plus nécessaire de l'attacher, raison pour laquelle au cinquième tableau, le bouvier libère le buffle de ses liens. Le bouvier est alors dans un état de confiance et de concentration: il se rend compte que tout est déjà là, présent en lui-même. Mais dans les titres des tableaux, c'est seulement au sixième que le dressage disparaît, sans toutefois que le travail soit terminé. Car l'éveil n'est atteint qu'à la dernière étape, symbolisée par un cercle vide, qui marque la préséance de l'éveil sur le monde phénoménal.

Kuonan À l'inverse, la version de Kuonan présente une vision « subitiste »: l'éveil est une expérience soudaine, qui survient à un certain moment, aparraissant à la fois subit et complet. Mais surtout, D'ailleurs, dans chaque tableau de Shûbun, la scène est représentée dans un cercle qui figure l'Absolu et qui est une représentation de la célèbre formule du sutra du Cœur de la Grande Sagesse : « les formes [ou les phénomènes] ne sont pas différentes du vide et le vide n’est pas différent des formes [ou des phénomènes]. » Ainsi donc, ce cercle indique la simultanéité entre l'absolu, l'aspect global, totalitaire de l'expérience de l'éveil et le monde ordinaire avec tous les phénomènes. Il n'y a donc pas de progression, avec blanchiment du buffle.