thumb|Juifs fuyant Jérusalem lors de la destruction du Temple (J.G. Trautmann, vers 1750.

Esh toukad bekirbi (hébreu : « Un feu brûle en moi ») est une pièce liturgique juive médiévale, incluse dans le répertoire de kinot (élégies) pour le jeûne du 9 av.

Le poème, suivant un midrash, met en contraste la glorieuse sortie d’Égypte vers la liberté lors de l’Exode et l’humiliante sortie de Jérusalem vers l’exil lors de la destruction des Temples. Alternant exaltation et désespoir, le poème connaît diverses mises en musique et versions, selon les rites ashkénaze, séfarade, italien et yéménite, témoignant de son ample réception dans la liturgie et la culture juives. Il a de plus inspiré de nombreuses kinot à travers le monde juif, dont une kina homonyme composée par le rabbin Shmuel Wosner pour pleurer la Shoah.

Présentation du poème Historique L’identité du poète est incertaine car il n’inclut pas son nom dans l’élégie et nombre de rituels s’en tiennent à cette anonymité mais plusieurs contraintes stylistiques démontrent son origine à l’âge d’or de la culture juive en Espagne. Pour Israël Levin, il faut attribuer ce poème à Abraham ibn Ezra, bien qu’il l’ait rangé dans la catégorie « douteux, voir , » car il présente maintes ressemblances cruciales avec la kina A’haï shim’ou na li qui est incluse dans le diwan d’Ibn Ezra. Cependant, l’analyse d’une liste d’œuvres de Juda Halevi conservée dans les archives d’Abraham Firkovich, a suffi à Ezra Fleischer pour l’inclure, comme Dov Yarden, dans le répertoire de cet auteur, plus réputé par ailleurs pour son diwan en général et ses élégies en particulierCf. & , cf. .

Thèmes Alors que les kinot sont souvent basées sur l’un des chapitres du Livre des Lamentations, le poète semble s’être fondé, dans l’esprit comme dans la lettre, sur un midrash d’Eikha Zoutta, retranscrit dans le Yalkout Shimoni Eikha remez 1126 : Le midrash met en parallèle l’exode hors d’Égypte et la chute de Jérusalem mais plutôt que de traiter de ces deux réalités comme antinomiques puisque situées aux deux pôles de la période biblique, tant d’un point de vue historique que politique (l’une marque la naissance du peuple d’Israël tandis que l’autre signe la disparition, fût-elle momentanée, de la nation juive), il choisit, au vu de mots-clés partagés, de présenter ces moments-clés de l’histoire d’Israël comme deux « sorties » procédant toutes deux de la volonté divine. Cette comparaison entre Moïse et Jérémie pourrait trouver sa source dans la Bible, où la mort de Ghedalia parachève la sortie de Jérusalem par un retour en Égypte ( 25:25-26) ; elle aurait ensuite été combinée dans les Talmuds et le Midrash au thème de la qui, s’emparant des frères de Joseph, aurait causé la première descente en Égypte puis, consommant Ishmaël ben Netanya, la seconde, avant de consumer le second temple de Jérusalem en raison de la zizanie qu’elle aurait semé parmi ses habitants (selon le Talmud de Babylone, la Grande révolte des Juifs contre Rome commença par une dispute évitable au sujet de dénommés Qamtsa et Bar Qamtsa)Goodman, Sortie. Ces deux thèmes se retrouvent dans la qedoushta de Yannaï intitulée Azkira yamim beyamim (« J’évoquerai des jours par des jours ») qui a inspiré à Eléazar Hakalir la kina Ouvkhen Moshe amar, conservée dans le rite romaniote ; or, contrairement à Yannaï dont l’œuvre s’est cantonnée à la Palestine byzantine, les pièces d’Eléazar Hakalir sont parvenues en Europe, et auraient pu influencer le poème, cf. .

Le poète mène donc son lecteur au désespoir sur vingt-deux stances, ordonnées selon l’alphabet hébreu. Chaque stance est composée de deux vers à rime double: dans la première partie du distique, le cœur se gonfle à l’évocation des miracles qui ont marqué la sortie d’Égypte, depuis l’exode jusqu’à la fin de la traversée du désert ; dans la seconde en revanche, c’est la poitrine qui se gonfle lorsqu’au premier hémistiche qui reprend étroitement les images de la première, succède le second qui souligne avec acuité tout le contraste entre l’éloignement divin à la limite de l’abandon, et la proximité divine qu’elle évoquait un vers à peine plus haut. L’utilisation d’un vaste répertoire biblique, remanié sous sa plume et occasionnellement agrémenté de traditions orales autour de ces versets, permet au poète de se répéter dans une même stance sans pour autant tomber dans la redondance entre elles . Il élargit le champ du midrash lorsqu’il évoque, après les auteurs babyloniens de la dévastation du Premier Temple, les Romains responsables de la destruction du Second. Dans la dernière stance, à l’exception du rite de Provence, le poète inverse son propos : la rédemption d’Égypte, toute glorieuse fût-elle, n’était qu’un préliminaire au salut véritable, .

Texte hébraïque et traduction

# TraductionD’après Transcription Hébreu Un feu brûle en mes entrailles, quand se rappelle mon poitrail, de quand je sortis d’Égypte, Et complaintes [et soupirs], afin de me souvenir, quand je sortis de Jérusalem. ʿesh touqad beqirbi behaʿaloti ʿal levaviDouble allusion à Lévitique 6:6 : « Un feu perpétuel brûlera sur l’autel (), » et à Psaume 39:4 : « Mon cœur était brûlant en moi en méditant, je sentais comme un feu ardent () » ; le « cœur » n’apparaît cependant pas dans le premier membre du vers mais dans le second, qui fait allusion à Jérémie 7:31 : « [Ils ont bâti les hauts-lieux du Tofèt … pour brûler leurs fils et leurs filles par le feu, chose …] qui (litt.) ne m’est pas montée au cœur () ». betsēʾti miMitsrayim vèqinimD’après Ezéchiel 2:10, ʾaʿira lemaʿan azkira betsēʾti miYroushalayim אֵשׁ תּוּקַד בְּקִרְבִּי / בְּהַעֲלוֹתִי עַל לְבָבִי בְּצֵאתִי מִמִּצְרָיִם.וְקִינִים אָעִירָה / לְמַעַן אַזְכִּירָה Variantes : יַעַן כִּי אַזְכִּירָה ya’an ki azkira, « parce que je me souviendrai »