La (« Ligue féminine de résistance fiscale ») () est une association britannique féministe, fondée en à l'initiative de plusieurs membres de la (« Ligue pour la liberté des femmes ») (WFL). La milite pour le droit de vote des femmes au Royaume-Uni et la création d'un statut fiscal de la femme mariée.
Dans un contexte de division des suffragistes britanniques en plusieurs associations rivales, parfois opposées, la se concentre sur une modalité d'action unique, la résistance fiscale. Elle peut ainsi organiser une action concertée impliquant des femmes de tous les courants du suffragisme, et parvient à mettre le gouvernement libéral au pouvoir devant les contradictions de sa politique fiscale. Elle suspend ses activités à l'entrée de la Première Guerre mondiale et se dissout en , après que les femmes de plus de 30 ans ont obtenu le droit de vote. Dix ans plus tard, en , les femmes britanniques obtiennent le droit de vote dans les mêmes conditions que les hommes.
Organisation
Motivations
Au début du , à partir de 1918, les femmes britanniques ont le droit de voter et de se présenter aux élections locales à condition, comme pour les hommes, d'être propriétaires (le suffrage est censitaire). Elles n'en ont pas du tout le droit aux élections nationales (elles en auront le droit à partir de 1945).
La milite pour la généralisation du droit de vote des femmes en invoquant un des principes fondateurs de l'esprit démocratique anglo-saxon . Utilisant un raisonnement par l'absurde, les femmes de la soutiennent que si elles n'ont pas accès au droit de vote, alors tout impôt qui leur est réclamé par l’État est anticonstitutionnel.
Outre la question du droit de vote, les revendications de la portent sur les incohérences du système fiscal britannique de l'époque. En effet, les récentes lois sur la propriété des épouses de 1870 puis 1884 confèrent aux femmes le droit à la propriété mobilière, ce qui leur donne une existence juridique en mettant fin au principe de « » qui fusionnait la personnalité juridique d'une femme mariée avec celle de son époux. Ces réformes sont ignorées par l'administration fiscale qui utilise encore la pour le calcul et le recouvrement des impôts§2. Alors que les femmes mariées ont désormais le droit d'avoir des revenus séparés de ceux de leur conjoint, celui-ci est le seul interlocuteur de l'administration fiscale : il est le seul à être considéré comme « propriétaire » au sein du couple, et est taxé pour les revenus des deux conjoints. Seules les veuves et les femmes célibataires ont alors une existence fiscale.
vignette|upright=1.5|Publicité parue dans le journal The Vote, 15 octobre 1910.|alt=Une publicité disant : « No Vote ! No Tax ! Women's Tax Resistance League: Will those who can help with TIME, MONEY or RESISTANCE kindly send their name to the Secretary, Mrs. KINETON PARKES, 72, Hillfield Road, Hampstead, N.W. »
Ces dispositions ont des conséquences au-delà de la perception des impôts. Faute d'être considérées comme propriétaires par l'administration fiscale, les femmes mariées sont exclues de facto du vote aux élections locales, auxquelles peuvent participer les veuves et les célibataires, par les règles fiscales qui leur sont appliquées.
Enfin, les modalités de calcul des impôts sur le revenu conduisent à ce qu'un couple marié soit plus lourdement taxé que s'il ne l'était pas, décourageant fiscalement le mariage§11.
Lorsqu'il reçoit une délégation de membres de la en , le chancelier de l'Échiquier libéral David Lloyd George reconnaît que la position du fisc anglais est indéfendable sur ces points, mais invoque des « difficultés d'ordre pratique » en raison desquelles remédier à la situation coûterait bien trop cher au Trésor britannique§9-10.
Inspirations
Symboliquement, la multiplie les références à John Hampden, un parlementaire du qui avait refusé de s'acquitter d'un nouvel impôt du monarque . Son opposition à l'absolutisme royal avait participé à précipiter une crise constitutionnelle qui avait, in fine, mené aux Guerres des Trois Royaumes. La organisera un dépôt de gerbe sur son monument§46, et le cabinet de Ethel Aryes Purdie, chez qui se réunit le bureau de la WTRL, s'installera à .
Les membres de la se réfèrent à d'autres exemples de résistance fiscale : les quakers, qui refusaient de payer la dîme et l’impôt lors des campagnes pour l'abolition de l'esclavage, au début du , les non-conformistes, qui, en et , refusaient de payer la part d'impôt correspondant au financement d'écoles confessionnelles anglicanes§6, et les pacifistes, qui se sont opposés par la résistance fiscale à la guerre des Boers.
Enfin, la campagne de désobéissance civile des suffragistes britanniques et la campagne d'émancipation des Indiens d'Afrique du Sud, menée par Mohandas Gandhi, se déroulent au même moment et contre le même adversaire (le gouvernement britannique). Les deux campagnes s'inspirent l'une de l'autre, notamment dans la philosophie de l'action non-violente§15. La , à l'origine de la création de la , a été créée sur les mêmes principes. Gandhi et Charlotte Despard, sa présidente, se rencontrent peu de temps avant la création de la . Pour Despard, la résistance fiscale s'inscrit dans une stratégie plus large de « résistance passive », une forme de « grève générale des femmes » incluant le refus de porter des enfants, d'accomplir les tâches domestiques et de remplir les obligations civiques qui leur étaient imposées.
Stratégie
La stratégie de désobéissance civile de la s'appuie sur la dignité de ses membres et la respectabilité de leurs intentions. Elles comptent peser sur les dirigeants britanniques via l'opinion publique, en appliquant les principes énoncés par l'Américain Henry David Thoreau§5 : en s'opposant pacifiquement mais fermement à l'injustice qui leur est faite (la taxation sans représentation), elles poussent le pouvoir à reculer ou à commettre des actes plus injustes encore (la vente aux enchères de leurs biens).
La réussite des actions de la s'appuie donc sur la publicité qui en est faite et sur la non-violence de leur opposition aux autorités. Elle compte sur la disproportion de la répression pour s'attirer, par contraste, la sympathie du public§7.
Le choix de l'impôt comme moyen d'action est aussi guidé par son rôle symbolique, dans la société édouardienne, de marqueur de la citoyenneté. Les représentations de l'époque considèrent à la fois la question fiscale comme d'une grande portée symbolique en politique, mais également la résistance fiscale comme un acte de protestation légitime malgré son illégalité§39-43.
Relation aux autres organisations
Dans un mouvement suffragiste britannique très divisé, la fait le choix d'un mode d'action unique et d'une organisation non-partisane, ouverte à tous les courants du suffragisme. Si les membres de la appartiennent pour la plupart à d'autres associations féministes, aux relations parfois tendues, leur travail au sein de la est majoritairement organisationnel, opérationnel, et par conséquent ne donne lieu ni à des débats internes, ni à un positionnement politique (conservateur, libéral ou travailliste), ni à des conflits avec d'autres structures.
La (« Ligue pour la liberté des femmes ») (), proche des travaillistes et non-violente, est à l'origine de la : plus de la moitié des membres fondateurs en sont issus, à tel point qu'il est proposé au cours de la première réunion de rattacher la à la . La décide cependant de rester indépendante afin de préserver sa capacité à recruter des militants d'autres courants suffragistes. La soutient la et relaie ses actualités dans sa revue §48. La (« Union sociale et politique des femmes ») (), proche des conservateurs et aux méthodes plus violentes, traite les stratégies de désobéissance civile de façon contradictoire : elle en célèbre les réussites, tout en jugeant le principe trop tiède§55. En conflit avec la , la et son organe de presse passent systématiquement sous silence le rôle, pourtant essentiel, des militantes de la dans les actions de la . Finalement, quand Christabel Pankhurst, dirigeante de la , lance officiellement (et tardivement) en un appel à la résistance fiscale, elle assure qu'elle n'a elle-même plus payé d'impôts depuis trois ans. Cette affirmation hautement improbable relève, pour l'historienne Myriam Boussahba-Bravard, du « culte de la personnalité »§58. La (« Union nationale des sociétés suffragistes féminines ») (NUWSS), libérale et légaliste, se refuse à mener ou à soutenir des actions illégales comme la résistance fiscale. Néanmoins, elle ne condamne pas les femmes qui feraient ce choix individuellement, y compris ses propres adhérentes, et publicise les actions de la §59-62.
Outre ces trois acteurs majeurs, la est également rejointe par les membres de diverses associations de plus petite taille : la (« Société londonienne pour le droit de vote des femmes »), la (« Association conservatrice et unioniste pour l'affranchissement des femmes »), la (« Ligue des Églises pour le droit de vote des femmes »), la (« Ligue des Églises libres »), la (« Société des femmes catholiques pour le droit de vote »), la (« Ligue pour l'affranchissement des actrices »), la (« Ligue pour l'affranchissement des artistes »), et la (« Ligue des écrivaines pour le droit de vote »).
Historique
Prémices et précurseurs
Des actions isolées de femmes suffragistes refusant de s'acquitter de l'impôt avaient ponctuellement eu lieu avant la création de la .
Les Priestman et Henrietta Müller
Les sœurs Anna Maria et Mary Priestman, membres de la première société suffragiste britannique, avaient tenté de résister au paiement de l'impôt en . Certains de leurs biens (des fauteuils) avaient été saisis pour être vendus aux enchères, mais un sympathisant maladroit paye l'impôt des Priestman avant que la vente aux enchères n'ait lieu, invalidant leur action. La même chose se produit l'année suivante, et les Priestman renoncent à cette modalité d'action.
En , la féministe Henrietta Müller, fille d'un homme d'affaires britannique d'origine allemande, refuse également de payer ses taxes§19. Plusieurs de ses biens sont mis aux enchères, mais sont achetés par des amis qui les lui rendent.
Dora Montefiore
Le , la militante suffragiste Dora Montefiore lance un appel à la résistance fiscale des femmes dans un courrier à l'hebdomadaire . Elle est alors encore libérale et membre de la . En tant que veuve, elle est assujettie à l'impôt, qu'elle refuse de payer à plusieurs reprises entre et , sans parvenir à faire médiatiser les mises aux enchères de ses biens.
En , alors membre de la , elle se barricade dans sa maison londonienne avec l'aide de sa domestique, également suffragiste. Pendant les six semaines du « siège de », elles tiennent en échec les huissiers. Ses amies de la , Teresa Billington-Greig et Annie Kenney (qui rejoignent, comme elle, la ensuite), invitent la presse et organisent des manifestations, tandis qu'elle-même apparaît périodiquement à la fenêtre du « Fort Montefiore ».
Elle installe sur le fronton de son domicile une bannière disant , Chapitre VI.. Malgré l'audience médiatique importante, l'action de Dora Montefiore reste isolée§20.
La présidente de la Women's Freedom League, Charlotte Despard, est une amie proche de Dora Montefiore. Il est probable qu'elle ait été influencée par elle dans la décision de lancer une vaste campagne de résistance fiscale.
Fondation
vignette|Un badge de la Women's Tax Resistance League.|alt=Le badge est brun, noir et beige, représentant un bateau à voile prenant la mer, entouré de l'inscription "No Vote, No Tax"