Perla Serfaty, née en 1944 à Marrakech (Maroc), est une universitaire, sociologue et psychosociologue, écrivaine et essayiste française et canadienne, connue en particulier pour ses travaux sur le chez-soi et l’intimité. Ses noms d’auteure sont Perla Serfaty-Garzon et Perla Korosec-Serfaty.
Théoricienne de l’intimité domestique et de l’appropriation des lieux habités., elle a étendu ses travaux à la phénoménologie de l’habiter dans l’expérience migratoire, à l’analyse des complexités et tensions du rapport féminin contemporain à l’univers domestique ainsi qu’aux enjeux psychologiques intimes et éthiques du chez-soi en regard de l'enfance et de la vieillesse.
Serfaty s’est également intéressée à la sociabilité et aux modes d’appropriation des espaces publics urbains ainsi qu’à la transformation du sens de la protection du patrimoine architectural et urbain et du patrimoine immatériel.
Elle a fait paraître l’ouvrage Vieillesse et Engendrements. La longévité dans la tradition juive. Consacré à la vision juive traditionnelle de la longévité telle que transmise par la Bible hébraïque, ce livre a été distingué par le prix J.I.-Segal en 2014.
La contribution des travaux de Serfaty à la psychologie environnementale a été distinguée par son entrée, en 2018, au Hall of Fame de l’International Association People Environment Studies (IAPS)..
Biographie Perla Serfaty s’installe en France en 1964. Elle poursuit ses études de philosophie, de psychologie et de sociologie à l’université de Strasbourg où elle suit les enseignements de Georges Gusdorf, André Canivez, Georges Lanteri-Laura, Didier Anzieu et Henri Lefebvre. Elle rejoint le laboratoire du professeur Paul-Henry Chombart de Lauwe à l’École des hautes études en sciences sociales, Paris V – Sorbonne, qui dirige son doctorat d’État ès lettres et sciences humaines (1985, sociologie) ..
Nommée à l’institut de psychologie de l’université de Strasbourg en 1969, elle introduit dans son enseignement la psychologie environnementale ., jeune discipline alors non enseignée en France où elle est pratiquement encore inconnue ...
Serfaty prend une part active au développement de la recherche en psychologie environnementale ainsi qu’à sa reconnaissance institutionnelle .. et à la conceptualisation, dans le cadre de cette discipline, des notions d’habiter et de chez-soi . ainsi que celle d’appropriation de l’espace .
Elle organise la première conférence internationale consacrée à la psychologie environnementale à se tenir en France : la conférence internationale de l’Espace construit (IAPC : International Architectural Psychology Conference) a lieu en 1976 à Strasbourg et a pour thème « L’appropriation de l’espace » .... La création, en 1981, de IAPS (International Association of People-Environment Studies) consolide, institutionnalise et formalise le caractère international de l’IAPC ....
Conceptualisations et développements théoriques Le chez-soi, le soi et l’habiter Perla Serfaty prend position en faveur d’une herméneutique de l’habiter en 1985, alors que les approches de l’espace domestique en psychologie sociale sont encore peu nombreuses et essentiellement descriptives, avec la publication aux États-Unis d’un chapitre d’ouvrage collectif . qui identifie trois dimensions phénoménologiques de la demeure : (1) L’instauration d’un dedans-dehors établit la centralité de l’expérience de l’intériorité. (2) La question de l’intériorité pose celle de la visibilité et du regard auquel l’habitant s’expose autant que celui qu’il porte sur soi. À la fois visible et dissimulé, le sujet habitant se donne à voir à travers ses pratiques et ses modes d’inscription dans l’espace. (3) Ces modes d’inscription introduisent la dimension de l’appropriation, c’est-à-dire de l’action sur la demeure et des répercussions de celle-ci sur le sens et l’expérience de l’habiter ..
La parution en 2003 de Chez soi. Les territoires de l’intimité fait date en ce qu’il approfondit et structure ces premières explorations en proposant une triple conceptualisation du chez soi (1) comme territoire du secret, (2) comme espace d’appropriation doublement entendue comme le versant actif de l’habiter et un gauchissement de l’être et (3) comme lieu de l’ouverture à autrui, faisant de la maison un espace social – en tant que territoire familial partagé et en tant qu’espace d’inscription de l’hospitalité.
Dans le droit fil de la nature transdisciplinaire de la psychologie environnementale, cette conceptualisation se nourrit d’une part de filiations philosophiques (Emmanuel Levinas, Pierre Sansot, Gaston Bachelard ), psychologiques (Didier Anzieu, Harold Proshansky), sociologiques (Henri Lefebvre) et historiques (Georges Duby , Michelle Perrot, Philippe Ariès, Norbert Elias).
Elle se nourrit d’autre part, de manière tout aussi fondamentale, des méthodes d’investigation et d’analyse choisies par Serfaty. Le parti pris en faveur d’une approche phénoménologique lui permet d’assumer ses filiations tandis que l’adoption de l’entretien non directif, approfondi et centré sur l’objet de recherche, ainsi que l’interprétation de la parole des habitants la font accéder à l’expérience des sujets, à la révélation des facettes du phénomène étudié, et à ce qui a du sens dans ce phénomène.
Ces méthodes s’inscrivent dans une position dialectique et un retournement du regard qui choisit d’examiner le chez-soi à partir de ses temps dramatiques (le cambriolage ., le déménagement ., l’exil ou la migration ., la condition de sans abri .) et de ses lieux obscurs ou secondaires (la cave, le grenier, les tiroirs, les coffres et les armoires .) pour atteindre, a contrario et à partir de l’expérience de la fragmentation . , de l’effraction ., ou de la confrontation avec les territoires invisibles de la maison . au dévoilement de ce qui constitue le noyau fondamental du chez-soi.
Serfaty a forgé le concept d’épreuves du chez-soi pour couvrir l’expérience de ces événements dramatiques et montré qu’ils révèlent les enjeux intimes de l’abri personnel et familial autant que les significations profondes des correspondances métaphoriques entre la maison comme intérieur et l’intériorité du sujet. Elle a identifié les territoires de la maison généralement soustraits aux usages quotidiens et au regard de l’habitant comme territoires du travail du secret dans ses rapports avec l’identité et les multiples temporalités intimes du sujet habitant. La situation des personnes sans abri représente à ses yeux le degré ultime de ces épreuves.
Plus récemment, Perla Serfaty a exploré la question de l’évolution en fonction de l’âge de la relation à l’habiter et du lien au chez-soi. Que l’on soit enfant, puis adolescent ou personne âgée, quels sont les enjeux à l’œuvre dans ces différents temps de l’habiter..
Perla Serfaty a également développé ses écrits sur le sens, les enjeux et les déclinaisons modernes de l’hospitalité . qu’elle identifie comme la valeur centrale de l’habiter tout en la situant dans une tension dialectique entre l’ouverture à autrui, la négociation de contrats entre hôtes (accueillant et accueilli), les risques de sa dérive vers l’hostilité, et les tentations du rejet de l’accueil. À ces titres, elle voit dans l’exercice de l’hospitalité un moment paradoxal du rapport à autrui au cours duquel les enjeux de l’intériorité du sujet et de son secret sont mis en jeu, établissant cet exercice comme l’une des épreuves de l'habiter ..
L’hospitalité comme valeur trouve son origine dans les traditions religieuses, et leur force prescriptive continue à fonder la conception que nous en avons mais aussi les modalités de ses pratiques modernes. À partir de la tradition juive, Perla Serfaty souligne les liens entre le chez-soi, l’hospitalité et le cheminement existentiel du sujet en explorant, en particulier, les sens multiples et emblématiques de l’une des lettres de son alphabet, la lettre B (bet) et du parchemin (mezuzah), placé sur l’encadrement des portes des maisons juives.
Le chez-soi dans l’expérience migratoire Perla Serfaty propose une psychologie de la perte et de la reconstruction du chez-soi qui inscrit la migration dans une conquête de soi ... Cette psychologie est structurée autour de concepts clés qui soulignent que (1) le migrant, au-delà des ruptures géographiques, est habité par le sentiment d’une continuité intérieure entre le chez-soi du pays d’origine et celui du pays d’accueil. Cette continuité intérieure est faite de termes identitaires perceptibles dans les gestes du migrant dans le procès d’élaboration d’un nouveau chez-soi .; (2) qu’elles soient de détresse ou volontaires, les migrations assumées génèrent une très grande vitalité et une mobilisation du migrant en direction de son milieu d’accueil ..; (3) la maison constitue le territoire privilégié de l’expression de cette vitalité qui fonde une appropriation jalonnée d’écueils et de réussites, à la fois concrète, sensorielle, esthétique, et identitaire .; (4) l’être ensemble (en famille et avec les membres de la société d’accueil) et l’hospitalité contribuent à l’émergence et à la consolidation du sentiment du chez-soi, « car si l’hospitalité est une valeur, si elle signe une générosité vis-à-vis des autres, étrangers ou non, elle est surtout la marque d’une capacité à ouvrir sa porte et, par là même, d’une maîtrise confiante du chez-soi » Enfin chez soi ? Récits féminins de vie et de migration. Paris et Montréal, Bayard, 2006, ..
L’idée du départ assumé occupe une place centrale dans cette psychologie qui l’inscrit dans une dynamique intime de conquête de l'essentiel, qui est « cette part de soi qui n'est que soi et justement pas celle des autres »Enfin chez soi ? Récits féminins de vie et de migration. Paris et Montréal, Bayard, 2006, .. Elle fonde la vitalité et la mobilisation qui traversent l’expérience migratoire et conduit Perla Serfaty à identifier le chez-soi du migrant comme « un habiter de conquête »Un chez-soi chez les autres (direction) Montréal, Bayard Canada, 2006, ..
Perla Serfaty contribue d’autre part à la sociologie de l’exil avec l’identification de trois des dimensions constitutives du double déplacement du migrant, à la fois géographique et personnel. La relation du migrant à son nom de familleEnfin chez soi ? Récits féminins de vie et de migration. Paris et Montréal, Bayard, 2006, . – signifiant de son ancrage local et, dans le pays hôte, de la perte symbolique de sa place dans la société constitue la première de ces dimensions, tandis que la seconde souligne les modes d’investissement des objetsEnfin chez soi ? Récits féminins de vie et de migration. Paris et Montréal, Bayard, 2006, ; S. Danino, Objets, in P. Serfaty-Garzon, Un chez-soi chez les autres (direction) Montréal, Bayard Canada, 2006, . qui l’entourent, au-delà de leur matérialité : témoins d’attachements, d’une origine culturelle, d’une foi religieuse ou politique, ou rôle mémoriel. Le choix en faveur de l’exilL. Demers, Départs, in P. Serfaty-Garzon, Un chez-soi chez les autres (direction) Montréal, Bayard Canada, 2006, . – plutôt, par exemple, que de subir une situation politique ou sociale très difficile – constitue la troisième dimension du double déplacement du migrant.
Le rapport féminin au chez-soi La réflexion sociologique que Perla Serfaty a développée sur le rapport féminin au chez-soi souligne les contradictions actuelles des femmes prises entre une volonté de ne pas réduire leur univers à leur foyer et leur attachement à ce dernier .. Tandis que la maison – entendue au sens de territoire familial – continue à les occuper et à les préoccuper quotidiennement, elles sont tendues entre amour et haine de l’univers domestique ., en même temps que leur éventuel désengagement suscite dans la société tout entière tensions, contradictions et question non résoluesMarre d’être la fée du logis ?, Paris, Armand Colin, 2008..
Habiter et vieillir