Le Maître des Prélats bourguignons est un maître enlumineur dont l’identité demeure incertaine. Il doit ce nom de convention aux commandes passées par des évêques et abbés de la région bourguignonne. Plusieurs hypothèses ont été avancées concernant l'identification de l'artiste : la plus probable serait celle de Pierre Changenet, peintre documenté à Dijon de 1478 à 1503. Selon certains chercheurs, il serait cependant plus pertinent de parler des Maîtres des Prélats bourguignons, le nom de convention regroupant plusieurs styles différents, qui seraient attribuables à trois artistes.
Un Maître anonyme Le Maître des Prélats bourguignons est un nom générique faisant probablement référence à un artiste très connu à Dijon et actif à la fin des années 1470 et au début des années 1500. L'hypothèse la plus accréditée remonte à 1975 et est soutenue par la chercheuse Nicole Reynaud, qui rapproche cet artiste de la figure de Pierre Changenet. Depuis lors, les études des années 90, ainsi que celles encore en cours, ont été essentielles pour identifier un corpus de trente à cinquante manuscrits, produits dans les années 1465 à 1505.
L'hétérogénéité du corpus semble révéler la présence de plusieurs mains. Carmen Decu Teodorescu et Frédéric Elsig ont ainsi proposé de reconnaître trois personnalités distinctes sous ce même nom, dont un maître et deux autres artistes appartenant au même atelier, dont ils soutiennent l'identification avec différents membres de la famille Changenet. À l'inverse, Elliot Adam et Sophie Caron ne reconnaissent pas trois personnalités distinctes dans la production du Maître des Prélats bourguignons, dont ils soutiennent l'identification avec Pierre Changenet.
Cette famille d'artistes, très prospère, était active à Dijon et aurait fondé deux autres ateliers, dont les acteurs entretenaient des relations étroites selon Elliot Adam et Sophie Caron. Un premier atelier était à Dijon, fondé dans la seconde moitié du par Jean I Changenet, rue de la Verrerie, poursuivi par son fils Pierre Changenet et plus tard transmis à son fils Henri.. Un deuxième atelier se situait à Avignon, fondé au début des années 1480 par Jean II Changenet, frère de Pierre, rue de la Miraillerie, où l’effervescence artistique était particulièrement marquée entre la fin du et le début du notamment par l’installation de la papauté à Avignon au . Cet atelier accueillait notamment en son sein Juan de Nalda, “compagnon espagnol” de Jean II Changenet. Un troisième atelier était également actif en Provence à Marseille, conduit par les artistes Bernardino Simondi et Josse Lieferinxe (1597-1508). Ce dernier était le gendre de Jean II Changenet, dont il avait épousé la fille, Michèle, en 1503 à Avignon. Cet atelier accueillait aussi Honorat Labe, un apprenti de Jean II Changenet.
Un nom de convention pour trois styles : les groupes stylistiques Dans l'hypothèse soutenue par Carmen Decu Teodorescu et Frédéric Elsig, la production du Maître des Prélats bourguignons se diviserait en trois groupes stylistiques, identifiables avec des personnalités distinctes.
Le groupe stylistique 1 (1465-1475) vignette|Fig 5. Jean I Changenet, Chapelle Dorée, détail du mur nord-est, vers 1470, Cathédrale Saint Lazare, Autun. La clientèle de ce premier groupe est assez vaste et diversifiée car elle inclut des membres de la noblesse, comme François de Borselen, membre de la cour de Bourgogne, des représentants de la classe marchande, comme Philibert Pillot, ainsi que des membres de la classe ecclésiastique à plusieurs niveaux hiérarchiques, dont le prêtre de Frages, Jean Board, près de Chalon-sur-Saône ; le cardinal Jean Rolin, et le chanoine Ferry de Clugny. Le langage du premier Maître ferait référence à une tradition bourguignonne locale méridionale, caractérisée par des formes rigides et une certaine sensibilité pour les enluminures flamandes des années 1460. Ce maître serait connu pour l’expressivité exacerbée, une prédilection pour la grisaille et, en particulier, une intéressante inventivité, en variant les dispositions du décor marginale, caractérisé parfois par scènes en brunaille ou en camaïeu doré, ou un cadre architectural avec les statues dans les niches, le paysage continu avec la narration simultanée, ou encore, par les marges divisées en compartiments rectangulaires. À ce premier artiste reviendraient la décoration de la Chapelle dorée d’Autun, datée de 1470 (fig. 4), et le retable commandé par Jean Rolin en 1470, représentant la Pietà et divisé entre le Musée de Sainte-Croix de Poitiers et le Petit Palais d’Avignon. La morphologie des visages, les proportions et les formes géométriques simplifiées rappelleraient celles des Heures de Philibert Pillot (fig.3) (Autun, Bibliothèque municipale, ms. 269).
Selon Carmen Decu Teodorescu et Frédéric Elsig, le premier peintre des Prélats serait Jean I Changenet, documenté comme peintre à Dijon en 1466. Sa renommée est assez rapide puisqu’il participe aux décors des entrées de Philippe Le Bon à Dijon en 1454 et de Charles le Téméraire en 1461. Il joue également un rôle important dans le service funèbre de Philippe le Bon en 1467. Sa période d’activité est attestée entre les années 1449 et 1468. Bien que sa date de naissance demeure inconnue, Jean I Changenet serait mort entre 1472 et 1473 laissant derrière lui cinq ou six enfants dont Pierre Changenet et Jean II Changenet.vignette|Fig 4. Jean I Changenet, Procession effectuée par le Pape Grégoire le Grand vers le Château Saint-Ange, détail du mur nord-est, Cathédrale Saint-Lazare, Autun. Œuvres Au premier groupe stylistique sont attribués environ treize manuscrits, datés de 1465 à 1475 :
Missel de Ferry de Clugny, vers 1465 (Sienne, Biblioteca comunale, ms. XVI).. Faits de Romains, vers 1465 (Princeton University Library Garrett, ms. 129).. Heures de Jacqueline de Bavière, vers 1465-70 (collection particulière).. Heures Tabourot-Bernand, vers 1465-70 (Montréal, McGill, LRCS, ms. 154).. Heures dites de Chabannes, vers 1465-70 (Ramsen, Heribert Tenschert, collection particulière).. Bréviaire à l’usage d’Autun, vers 1470 (San Marino, Huntington Library, ms. 1077).. Livre d’Heures, vers 1470-75 (Rome, Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, 55K.8). Heures à l'usage d’Autun, vers 1470 (Copenhague, Kongelige. Bibliotek. Thott 539).. Heures de Chalon-sur-Saône, vers 1470 (Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 634).. Heures de Philibert Pillot, vers 1470-75 (Autun, Bibliothèque municipale, ms. 269).. Heures André Serre, vers 1470-75 (Londres, British Library Harley, 3181).. Heures à l’usage de Rome, vers 1470-1475 (New York, New York Public Library, Spencer 43).. Chemin de Paradis de 1473 (Bruxelles, Bibliothèque Royale, ms. IV 823).
Le groupe stylistique 2 (1475-1505) La clientèle de ce deuxième groupe serait principalement composée de nobles marchands. D’un point de vue stylistique, ce deuxième artiste reprendrait la manière fluide de la matière picturale du premier artiste, les influences de la peinture flamande et la décoration des marges en compartiments rectangulaires ou en camaïeu doré. Cependant, il s’en distinguerait par une écriture plus relâchée, des types morphologiques différents, plus arrondis, et de nouveaux modèles décoratifs, comme les bordures de formes variées ou les mises en page conçues comme des tableaux en trompe-l'œil.
L’évolution stylistique montrerait premièrement une expressivité exacerbée entre les années 70-80 du , puis une simplification des formes vers les années 90, et ensuite un traitement plus nuancé des volumes et une palette plus tendre vers la fin des années 90. Le style développé dans les Heures Berbisey représenterait la dernière phase stylistique de l’artiste, qui vers les premières années de 1500 expérimente des formes plus amples et des volumes plus contrastés, tout en maintenant une palette intense et un tracé des silhouettes bien défini.
Pour Carmen Decu Teodorescu et Frédéric Elsig, ce deuxième artiste serait Pierre Changenet, fils de Jean Ier Changenet. Il est reçu maître le . Il est élu juré de métier de peintre en 1479, en 1480-1481, de 1486 à 1493 puis de 1496 à 1497. Il se tient toutes les fois, sauf une, aux côtés d’un autre peintre dijonnais, Thiébaut Laleurre. Son activité s’étend de 1478 à 1503. Tout comme son père, il participe aux décors de la ville notamment en cousant et peignant la bannière de la trompette de la ville en 1490. Sa date de naissance n’est pas connue. Il meurt entre 1503 et 1507 en laissant des enfants.
Œuvres Le deuxième groupe stylistique, qui poursuivrait certaines commandes du premier groupe, concernerait treize manuscrits, datés entre 1475-1505 : Heures à l’usage de Rome, vers 1475-1480 (Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 645).. Heures à l’usage de Langres, vers 1480-1485 (Dijon, Bibliothèque municipale, ms. 2555).. Heures à l’usage de Rome, vers 1480-1485 (dispersé dans les collections particulières). Heures à l’usage de Rome, vers 1485-90 (localisation actuelle inconnue). Heures à l’usage de Langres, vers 1490-95 (Langres, Bibliothèque diocésaine, ms.553).. Heures à l’usage de Langres, vers 1495-1500 (Langres, Bibliothèque Marcel-Arland, ms. 4).. Heures à l’usage de Langres, vers 1495-1500 (Langres, Bibliothèque de la Société historique et archéologique, ms. 166).. Heures à l’usage de Rome, vers 1500-1505 (Moscou, Bibliothèque d'Etat de Russie, ms. 483). Heures à l’usage de Rome, vers 1500-1505 (localisation actulelle inconnue). Heures à l’usage de Rome, vers 1505 (collection particulière). Heures à l’usage de Rome, vers 1505 (Cambridge, Fitzwilliam Museum, ms. 113). Heures de Villiers, vers 1505 (Logan, Utah State University Merril-Casoer Special Collections and Archives, Vaul Book 360). Heures Berbisey, vers 1500 (Dijon, Bibliothèque municipale, ms. 3765)..
Concernant les attributions faites :
Les Heures Mabon (Collegeville, St John’s University, Hill Museum and Manuscript Library, Rare Books and Collections).. Un livre d’Heures fragmenté (Londres, Sotheby’s 1998, lot.71). Ses folios détachées, comme celui de la Visitation (Philadelphia, collection particulière). Trois manuscrits daté 1480 (Dijon 2555, Londres, Sotheby’s , lot.77, Londres, Sotheby’s , lot 46).
Le groupe stylistique 3 (1480-1500) La clientèle du troisième groupe, comme celle du premier, serait composée essentiellement de prélats et de laïcs, dont l'évêque Antoine de Chalon, successeur du cardinal Jean Rolin ; l'abbé de Saint-Étienne à Dijon, Richard Chambellan ; les nobles de la classe marchande, comme la famille Gaigne, dont le membre Barthelemy Gaigne devient procureur général du Parlement de Bourgogne à Dijon en 1516.
Cet artiste reprendrait les compartiments rectangulaires du premier et se distinguerait du second par une écriture plus soignée, plus fine et plus claire, une palette plus variée et des types morphologiques plus délicats. Les éléments décoratifs sont sobres, clairs et particulièrement soignés sur les bordereaux, ornés de rinceaux et fleurs sur fond jaune imitant l'or, ou sur fond de parchemin. Enfin, les compositions sont originales et rappelleraient certains modèles iconographiques du contexte avignonnais.
Pour l'identification du troisième peintre des Prélats, Carmen Decu Teodorescu et Frédéric Elsig ont envisagé la possibilité d'une intervention de Jean II Changenet dans la production enluminée de la famille. Bien qu'il ne soit pas encore possible d'identifier le troisième Maître avec Jean II Changenet, le lien avec Avignon constituerait un indice déterminant pour l'identification des Maîtres des Prélats.
Œuvres vignette|Fig. 13. Maître des Prélats bourguignons, Fronstispice du Pontifical d'Antoine de Chalon, évêque d'Autun, vers 1483-1500, Bibliothèque municipale d'Autun, ms. 129, folio 1 recto.