Utilisation du terme dans le passé
L’emploi du terme « idiome » n’est pas récent. Au , Antoine Court de Gébelin, par exemple, mentionne comme « idiomes françois » l’angevin, le bressan, etc.Court de Gébelin 1778, p. CIV.. Dans son rapport sur les idiomes du Rapport du Comité de salut public sur les idiomes, 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) (consulté le 31 octobre 2015)., Bertrand Barère parle de ceux-ci en y englobant également le basque, le breton et d’autres, pour les condamner au nom de la nécessité de l’utilisation exclusive du français en tant que langue nationale. Selon Jean-Michel Éloy, leur emploi de ce terme semble « permettre tantôt d’englober toutes les variétés, tantôt d’éviter le mot "langue" »Éloy 1998, p. 4..
Utilisation actuelle
De nos jours, la raison de l’emploi non péjoratif d'« idiome » n’est pas loin de celle du passé.
Pour Philippe Blanchet, un idiome est « un réseau minimal de systèmes linguistiques individuels identifié par un autoglossonyme et une conscience linguistique spécifiques ». Il utilise ce terme « afin d’éviter les connotations idéologiques de la terminologie traditionnelle »Blanchet 1991, p. 85..
« Idiome » est en général utilisé quand le propos du chercheur n’est pas d’opter pour l’un des termes parmi « langue », « dialecte », « sous-dialecte », « parler » et « patois », surtout lorsqu’il est difficile, voire impossible de trancher quant au statut d’une telle entité. Ainsi, par exemple, Julien Pons, en étudiant l’évolution du latin classique au latin impérial, utilise ce terme en notant qu’« il convient de distinguer, selon une échelle géolinguistique décroissante, langue, dialecte, et patois, et selon une échelle sociolinguistique décroissante, sociolecte et idiolecte. Le terme idiome regroupe de manière commode tout ce qui précède. »Pons 2015, p. 18, note 14..
Les linguistes qui s’occupent d’une telle entité concrète sans pouvoir ou vouloir trancher quant à son statut, utilisent couramment le terme « idiome ». Annelise Coquillon, par exemple, emploie bien le terme « parler » pour la variété de la région marseillaise, qu’elle alterne avec « idiome » tel que défini par Blanchet, « terme ayant l’avantage de se détacher plus nettement d’une quelconque idéologie sociopolitique »Coquillon 2005, p. 28.. Natalia Bichurina le fait également, en se penchant sur les discussions autour du francoprovençalBichurina, Natalia, « Baptêmes d’une langue ou un peu de magie sociale ("Francoprovençal" – "Arpitan" – "Savoyard") », à paraître dans Cahiers de l’ILSL, Lausanne (consulté le 31 octobre 2015)..
Le terme « idiome » est aussi utilisé en tant que genre prochain pour définir des termes comme sociolecte, dialecte, argot, jargon, sabir ou créole, dans des cours universitaires de linguistique, tel celui de Jean-Marc LemelinLemelin, Jean-Marc, Diagrammatique du langage. Initiation à la linguistique générale, chapitre Les idiomes et les usages, p. 21-28 (consulté le 31 octobre 2015)..
Ce terme apparaît avec une épithète glossonyme, mais avec d’autres qualifications aussi, par exemple chez Albert Valdman : « idiome national », « idiomes locaux », « idiomes africains », « idiome du groupe ethnique », « idiome vernaculaire, « idiome ethnique »Valdman 1983..
Pour un linguiste non français tel Gábor Tillinger, le terme est utile pour étudier la complexité des variétés régionales de la France et de la terminologie dialectologique française, puisque « […] idiome peut désigner tout système, aussi bien une langue que ses variantes. »Tillinger 2013, p. 15.
C’est surtout la question « langue ou dialecte ? », souvent posée dans un contexte extra-linguistique, qui fait utiliser le terme « idiome » à Lorint Hendschel, par exemple, « chaque fois qu’il sera nécessaire de court-circuiter tout ce que peut éventuellement impliquer la dichotomie langue – dialecte »Hendschel 2002., à l’instar de Žarko Muljačić, selon qui « ceux que gêne le couple dialecte – langue, peuvent utiliser le terme idiome [...] qui neutralise l’opposition citée. »Muljačić 1989, cité par Hendschel 2002.
« Idiome » est un terme particulièrement utile dans le cas de sociétés plurilingues comme celles de la plupart des pays africains, où coexistent de nombreuses variétés de langues qui ne sont même pas suffisamment étudiées. C’est pourquoi il est constamment employé par Mortéza Mahmoudian qui traite de la politique linguistique dans un tel paysMahmoudian 1996..
Les institutions et les personnes soucieuses de la préservation des divers langues, dialectes, parlers, patois, etc. d’un même pays, ont elles aussi recours au terme « idiome ». Par exemple, en Suisse, l’Institut de recherche et de documentation pédagogique (IRDP) de NeuchâtelSite de l’IRDP (consulté le 31 octobre 2015). utilise « idiome » dans les publications de son programme EOLE et patois. Éducation et ouverture aux langues patrimonialesEOLE et patois. Éducation et ouverture aux langues patrimoniales (consulté le 31 octobre 2015). comme terme général pour recouvrir l’ensemble des termes langue, dialecte, régiolecte, sociolecte, patois, argot, etc.De Pietro 2012, p. 237..
Utilisation erronée
« Idiome » est parfois utilisé à tort au sens de « expression idiomatique » ou « idiotisme », surtout dans des publications ayant pour sujet l’anglais et son apprentissage, sous l’influence de l’un des sens du mot anglais idiomPar exemple Alex P. de Rieux, Dictionnaire des idiomes anglais et américains, Paris, Publibook, 2006, ou AnglaisFacile.com (consulté le 31 octobre 2015)., dont un autre sens correspond d’ailleurs à celui de « idiome ». En effet, les dictionnaires français monolingues ne donnent pas « idiome » avec le sens « expression idiomatique »Article IDIOME dans TLFi, Larousse, Dictionnaires d’autrefois (consultés le 31 octobre 2015)...
À noter que jusqu'au le mot « idiome » a gardé le sens du latin idioma : particularité propre à une langue
Sens dérivé Dans la théologie chrétienne, un idiome est une particularité, un attribut, de l'une des hypostases divines. On parle en ce sens d'une « communication des idiomes ».
Notes et références
Sources
Bichurina, Natalia, « Baptêmes d’une langue ou un peu de magie sociale ("Francoprovençal" – "Arpitan" – "Savoyard") », à paraître dans Cahiers de l’ILSL, Lausanne (consulté le ). Blanchet, Philippe, « Pour la reconnaissance du droit des locuteurs à disposer de leur idiome. Un nouveau principe linguistique », dans Langage et société, année 1991, vol. 55, n° 1, p. 85-94 (consulté le ). Coquillon, Annelise, Caractérisation prosodique du parler de la région marseillaise, thèse, Université Aix-Marseille I – Université de Provence, 2005 (consulté le ). Court de Gébelin, Antoine, Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans les origines françoises; ou Dictionnaire étymologique de la langue françoise, Paris, 1778 (consulté le ). De Pietro, Jean-François, Elmiger, Daniel (dir.), EOLE et patois. Éducation et ouverture aux langues patrimoniales, Neuchâtel, IRDP, 2012, vol. III. Annexes documentaires, chapitre Clarification terminologique : patois, dialectes, langue standard, etc. p. 237-239 (consulté le ). Éloy, Jean-Michel, « Sur l'inventaire des variétés d'oïl de France : un processus de naissance de langues ? », dans Travaux de linguistique, n° 9, 1998, Université d'Angers (consulté le ). Hendschel, Lorint, « Langue, dialecte, idiome : la terminologie et le fond », dans La revue Toudi, n°45-46, avril- (consulté le ). Lemelin, Jean-Marc, Diagrammatique du langage. Initiation à la linguistique générale, cours universitaire, chapitre Les idiomes et les usages, p. 21-28 (consulté le ). Mahmoudian, Mortéza, « Problèmes de la gestion des situations plurilingues », dans Caroline Juillard, Louis-Jean Calvet (dir.), Les politiques linguistiques, mythes et réalités, AUPELF-UREF, FMA, 1996, , p. 243-296 (consulté le ). Muljačić, Žarko, « Le "paradoxe élaborationnel" et les deux espèces de dialectes dans l'étude de la constitution des langues romanes », dans Lletres asturianes: Boletín Oficial de l'Academia de la Llingua Asturiana, n° 31, 1989, ISSN 0212-0534, p. 43-56. Pons, Julien, Du latin classique au latin impérial. Phonétique et phonologie, Edilivre, 2015, (consulté le ). Tillinger, Gábor, « Langues, dialectes et patois – Problèmes de terminologie dialectologique. Réflexions sur la situation géolinguistique en France et la terminologie française », dans Argumentum, n° 9, 2013, Éditions de l’Université de Debrecen, HU ISSN 1787-3606, p. 1-18 (consulté le ). Valdman, Albert, « Normes locales et francophonie », dans Édith Bédard et Jacques Maurais (dir.), La norme linguistique, Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, Collection l'ordre des mots, Le Robert, Paris, 1983 (consulté le ).
Voir aussi
Argot Créole Dialecte Géolecte Jargon Koinè Langue Langue véhiculaire Langue vernaculaire Parler Patois Pidgin Sabir Sociolecte Topolecte
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