Le manoir Mauvide-Genest est un manoir seigneurial situé dans la municipalité de Saint-Jean-de-l'Île-d'Orléans, sur l'île d'Orléans, au Québec. Érigé en 1734 pour le chirurgien Jean Mauvide (1701-1782) et son épouse Marie-Anne Genest, il consiste à l'origine en une maison de pierre d'un carré de vingt-sept pieds de côté. Son propriétaire, enrichi par le commerce maritime puis devenu procureur du seigneur de l'île en 1750 et acquéreur de la moitié sud-ouest de la seigneurie en 1752, le fait agrandir au cours des années suivantes ; un acte notarié du 28 mars 1755 décrit alors un bâtiment de soixante-dix pieds de long sur vingt-cinq de large, à deux étages, dont la superficie a triplé.

Demeuré dans la descendance de Mauvide puis passé aux familles Genest et Turcotte, le manoir se dégrade au et sert partiellement d'étable au début du . Son acquisition en 1926 par le juge Joseph-Camille Pouliot, qui le restaure et lui adjoint une chapelle en 1929, marque le début de sa reconnaissance patrimoniale et de sa mise en récit comme témoin du régime seigneurial et du « berceau de la Nouvelle-France ». Le bâtiment est classé immeuble patrimonial par le gouvernement du Québec en 1971, puis désigné lieu historique national du Canada en 1993.

Acquis en 1999 par la Société de développement de la seigneurie Mauvide-Genest, le manoir fait l'objet de travaux de restauration majeurs en 2000-2001 et de fouilles archéologiques. Il abrite depuis un centre d'interprétation consacré au système seigneurial. Il compte parmi les rares manoirs seigneuriaux du Régime français subsistant au Québec.

Contexte historique

Le régime seigneurial et la seigneurie de l'île d'Orléans L'île d'Orléans compte parmi les premiers lieux de peuplement de la Nouvelle-France, les établissements permanents s'y multipliant à partir des années 1650. Elle est divisée en cinq paroisses sous le Régime français : Sainte-Famille, érigée en 1666, Saint-Pierre, Saint-François et Saint-Laurent en 1679, puis Saint-Jean en 1680Raymond Létourneau situe l'érection de la paroisse de Saint-Jean par de Saint-Vallier au 18 septembre 1694 et son érection canonique au 26 août 1714, la date de 1680 correspondant à l'ouverture des registres paroissiaux.. Le peuplement connaît d'abord une forte poussée qui porte la population à quelque deux mille habitants dès 1720, répartis en environ deux cent cinquante familles établies sur quelque trois cents censives. La croissance ralentit ensuite avec la saturation de l'espace agricole, puis la population se stabilise entre 1740 et 1760 à un maximum d'environ ; devenu un espace fermé avant même la fin du Régime français, le territoire orléanais engendre dès lors d'importants excédents démographiques. À une agriculture prospère s'ajoute une activité maritime concentrée dans les paroisses de Saint-Jean et de Saint-Laurent, dont les abris naturels de la rive sud facilitent l'accostage des bateaux.

Les terres sont concédées selon les modalités du régime seigneurial, un mode de propriété partagée : le seigneur conserve sur l'ensemble des terres concédées, appelé la mouvance, une propriété éminente, tandis que le censitaire détient sur sa parcelle la propriété utile, c'est-à-dire le droit d'en jouir et d'en disposer sous certaines restrictions. Le seigneur se réserve par ailleurs l'usage d'une partie du fief, le domaine. Les censitaires occupent de longues parcelles appelées censives, perpendiculaires au fleuve Saint-Laurent, et versent au seigneur diverses redevances. Le cens, modeste mais symbolique, est recognitif de la propriété éminente du seigneur et conditionne l'exigibilité des autres droits ; il est le plus souvent acquitté le 11 novembre, à la Saint-Martin d'hiver, en même temps que la rente foncière, ce qui explique que les deux redevances soient fréquemment confondues sous l'expression « cens et rentes ». S'y ajoutent les lods et ventes, droit de mutation immobilière fixé par la Coutume de Paris au douzième de la valeur de chaque transaction et acquitté par l'acquéreur lors de la vente d'une censive. Chacune des quatre paroisses relevant de la seigneurie possède son moulin banal, de même que le fief d'Argentenay, qui recouvre la paroisse de Saint-François et où un moulin fonctionne malgré l'interdiction inscrite dans la concession originale. Depuis les années 1660, les habitants relèvent en outre du baillage de Beaupré, tribunal seigneurial siégeant à Château-Richer et compétent en matière de basse et de moyenne justice pour les seigneuries de Beaupré et de l'île d'Orléans, qui sera dissous à la Conquête. vignette|Carte de l'île d'Orléans, dessinée par le cartographe français Jean-Baptiste Franquelin, entre 1670 et 1693. Concédée le 15 janvier 1636 à Jacques Castillon en même temps que la seigneurie de Beaupré, la seigneurie de l'île d'Orléans est réunie à cette dernière dès le 29 février suivant, l'ensemble étant redivisé en huit parts administrées par la Compagnie de Beaupré. Entre 1662 et 1668, François de Laval rachète ces parts, avant de céder l'île en 1675 pour acquérir l'île Jésus en échange. Le nouveau propriétaire, François Berthelot, obtient la même année l'érection de son bien en fief noble sous le nom d'île et comté Saint-LaurentCette appellation officielle, née de l'érection en comté, ne s'impose pas dans l'usage courant, qui conserve le nom d'île d'Orléans.. Vendue en 1702 à Charlotte-Françoise Juchereau, la seigneurie revient à Berthelot en 1708 à la suite d'un défaut de paiement, puis passe en 1712 à Guillaume Gaillard, conseiller au Conseil supérieur de Québec, qui la détient jusqu'à sa mort en 1729.

La seigneurie échoit alors à ses fils, Joseph-Ambroise et Jean-Baptiste Gaillard. Une séparation en deux moitiés intervient en 1738 et se trouve confirmée à deux reprises, de façon définitive le 10 avril 1748. Joseph-Ambroise Gaillard (1701-1771) reçoit les paroisses de Saint-Pierre et de Saint-Laurent ainsi qu'une partie de celles de Saint-Jean et de Sainte-Famille, tandis que les trois enfants mineurs de feu Jean-Baptiste Gaillard et de feu Marie-Louise de Cabanac obtiennent le reste, y compris la paroisse de Saint-François. Le partage géographique ne vise toutefois que les cens et rentes, répartis de manière à égaliser les revenus des deux moitiés ; tous les autres droits, dont les lods et ventes, les droits de mouture, les amendes et les récoltes des deux domaines seigneuriaux situés à Saint-Jean et à Saint-Laurent, demeurent mis en commun et divisés chaque année par moitié entre les propriétaires.

Résidant à Québec, le chanoine Gaillard administre son bien de façon irrégulière. Sommé en 1748 par l'intendant François Bigot de produire un aveu et dénombrement de sa seigneurie, il répond qu'il en est incapable, les habitants de l'île lui dissimulant le plus d'informations possible. Le 20 août 1749, une ordonnance de l'intendant est criée sur l'île pour enjoindre aux habitants de présenter leurs titres de propriété à leur seigneur. Cette gestion approximative témoigne de l'autonomie développée de la population insulaire, qui veille de longue date à ses propres intérêts.

Jean Mauvide, chirurgien et négociant vignette|Instruments chirurgicaux du XVIIIe siècle, exposé au Manoir Mauvide-Genest. Jean Mauvide naît le 6 juillet 1701 à Tours, dans la paroisse Saint-Vincent, fils du maître maçon Jean Mauvide et de Marguerite Lespérance Baron. Le déclin économique de la région tourangelle, amorcé à la fin du après la révocation de l'édit de Nantes, y avait entraîné l'émigration d'une partie des habitants et des artisans. Comme la plupart des chirurgiens ayant exercé en Nouvelle-France, Mauvide commence sa carrière comme chirurgien de navire, fonction obligatoire à bord des navires du commerce transatlantique depuis 1681 et sanctionnée par un certificat délivré par des examinateurs royaux.

La date de son établissement sur l'île d'Orléans fait l'objet d'interprétations divergentes. L'historien Martin Fournier situe sa découverte de l'île vers 1720, alors qu'il navigue comme chirurgien de navire, et estime qu'il s'y fixe définitivement la même année, après deux traversées ; le Répertoire du patrimoine culturel du Québec retient également « vers 1720 ». Sa présence au Canada n'est toutefois attestée pour la première fois qu'en décembre 1721, à l'occasion d'une inhumation célébrée à Saint-Jean, tandis que l'historien Éric Major place son installation dans la paroisse en 1726, chez l'habitant Jean Royer, non loin de la terre de Charles Genest Labarre.

Moins prestigieux que les médecins, les chirurgiens ne reçoivent pas de formation universitaire, ignorent généralement le latin et voient leur champ de compétence théoriquement limité au traitement des blessures et des maladies externes ainsi qu'au maniement des instruments chirurgicaux. Dans les campagnes de la Nouvelle-France, le chirurgien fait cependant à la fois office de chirurgien, de médecin et d'apothicaire. Mauvide dessert l'ensemble de l'île d'Orléans et se rend à l'occasion soigner des patients sur la Côte-du-Sud.

L'année 1732 marque un tournant dans sa carrière. Marchand depuis la fin des années 1720, Mauvide avait écoulé en 1729 des marchandises fournies par le cordonnier de Québec Pierre Léger. Il obtient cette année-là son certificat officiel de chirurgien des autorités de Québec, ainsi que de l'intendant Gilles Hocquart la permission d'organiser une loterie de deux mille billets destinée à écouler à bon prix des articles de fer et des tissus, et se lance dans le commerce des navires, activité que l'intendant encourageait dans le but de diversifier l'économie coloniale.

Mauvide fait construire et vend des navires jaugeant de dix-neuf à soixante-dix tonneaux. Il cède en 1732 une embarcation évaluée à , puis un autre bâtiment au conseiller au Conseil supérieur de Québec François Foucault l'année suivante. Suivent la vente d'un navire au navigateur Benjamin Desgagniés en 1736 et celle d'un bateau au marchand Charles-René de Couagne pour en 1737. Devenu négociant, c'est-à-dire commerçant opérant en gros, il s'associe en 1741 à l'exploitation d'un poste de traite au Labrador. Ses activités les plus lucratives relèvent toutefois du commerce du blé et de la farine, mené en association avec des marchands de Québec tels qu'Antoine-Pierre Trottier-Desaulniers, Louis-Jean Poulin de Courval et Charles-René de Couagne. Ce commerce lui procure un double bénéfice, sur les marchandises vendues et sur le blé que les habitants lui remettent en paiement de leurs achats. En 1737, il livre à l'État de la farine fleur et trente-cinq quarts de pois pour une valeur de . Son navire, le Saint-Pierre, lui permet de commercer jusqu'aux Antilles, et des bâtiments mouillent régulièrement à proximité de sa maison dans l'attente de chargements : en 1741, des matelots y transbordent plusieurs quarts de farine. gauche|vignette|Reconstitution du bureau de Jean Mauvide au Manoir Mauvide-Genest. Parallèlement, Mauvide diversifie ses activités. Marchand à la fin des années 1720, il écoule en 1729 des marchandises fournies par le cordonnier de Québec Pierre Léger et obtient de l'intendant Gilles Hocquart, en 1732, la permission d'organiser une loterie de deux mille billets. La même année, il se lance dans le commerce des navires, vendant une embarcation évaluée à , puis un autre navire au conseiller au Conseil supérieur de Québec François Foucault en 1733. Il s'associe en 1741 à l'exploitation d'un poste de traite au Labrador, mais ses activités les plus lucratives relèvent du commerce du blé et de la farine, mené en association avec des marchands de Québec tels qu'Antoine-Pierre Trottier-Desaulniers, Louis-Jean Poulin de Courval et Charles-René de Couagne. Son navire, le Saint-Pierre, lui permet de commercer jusqu'aux Antilles. Sa maison devient un lieu d'intense activité économique, des navires mouillant à proximité dans l'attente de chargements ; en 1741, des matelots y transbordent plusieurs quarts de farine.