Valentin Petrovitch Glouchko (en , en ) est considéré comme le plus grand concepteur de moteurs de fusées de l'Union soviétique. Il est né à Odessa, dans l'Empire russe, le , et mort à Moscou le . Glouchko est considéré comme le premier ingénieur à avoir mis en pratique les théories élaborées par Tsiolkovski en concevant et construisant le premier moteur-fusée à ergols liquides, baptisé ORM-1, dont les tests eurent lieu en 1931. Le gros de son travail de pionnier de la propulsion spatiale se fait par la suite en développant trois séries de moteurs expérimentaux ORM4 à ORM-22, ORM-23 à ORM-52 et ORM-53 à ORM-66. Lorsque les missiles balistiques et l'astronautique civile prennent leur essor dans les années 1950, son bureau d'études développe les moteurs de nombreux missiles balistiques ainsi que les engins propulsant notamment la famille de lanceurs Soyouz. Il s'oppose à Sergueï Korolev sur la propulsion de la fusée lunaire N-1 car il ne croit pas à l'utilisation de l'hydrogène liquide qui permettra pourtant aux Américains d'atteindre la Lune. La fin de sa carrière est marquée par le développement du moteur RD-170, qui équipe le lanceur lourd Energia et le lanceur intermédiaire Zenit. Ce moteur reste aujourd'hui le moteur-fusée multi-chambres à ergols liquides le plus puissant jamais développé et des versions dérivées équipent à la fois les premiers étages du lanceur américain Atlas V, du lanceur ukrainien Zenit et du lanceur russe Angara.

Formation thumb|upright=0.8|G. Landemak, un des principaux membres du GDL, victime des purges staliniennes et accusateur de Glouchko.

Glouchko nait à Odessa, à l'époque ville de l'Empire russe (aujourd'hui en Ukraine), le (calendrier grégorien) du père Petro Leontiovytch Glouchko (d'origine cosaque ukrainienne du gouvernement de Tchernigov .) et de la mère Matrona Semeonivna Glouchko d'Odessa. Très jeune, il se passionne pour l'exploration spatiale en lisant des récits de Jules Verne. Il dévore les ouvrages de vulgarisation sur l'astronomie d'auteurs comme Flammarion et Klein. En 1922, il adhère à un groupe d'astronomes amateurs et débute la rédaction d'un petit livre intitulé Histoire du développement de l'idée du voyage interplanétaire et interstellaire. À l'âge de 15 ans, il entame une correspondance qui durera sept ans avec le pionnier de l'astronautique russe Constantin Tsiolkovski, dont il se considérera par la suite comme l'héritier spirituel. En 1924, il fait paraître dans un journal de la presse populaire un récit intitulé « La conquête de la Lune depuis la Terre » et en 1926 dans le journal Science et Technologie (Nauka i tekhnika) un article intitulé « Station extraterrestre ». En , il entre à l'université d'État de Leningrad. Il imagine les plans d'un vaisseau interplanétaire propulsé par des moteurs électriques qui attire l'attention des militaires soviétiques .Siddiqi, , op. cit..

Les travaux d'avant-guerre upright=0.8|thumb|Le moteur-fusée ORM 65.

À partir de 1929, Valentin Glouchko travaille au Laboratoire de dynamique des gaz (GDL) implanté à Léningrad et dirigé par Nikolaï Tikhomirov. Cette structure a été créée en 1921, initialement à Moscou, pour mener des recherches sur les projectiles propulsés par fusée. Il en devient rapidement un des principaux animateurs dans le domaine de la propulsion à ergols liquides, dont il devient le spécialiste. Il commence à développer les séries de moteurs expérimentaux ORM4 à ORM-22, ORM-23 à ORM-52 et ORM-53 à ORM-66 qui propulseront les fusées de la série RLA. Certains militaires soviétiques et en particulier le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski ont pris conscience du potentiel des fusées. Toukhatchevski œuvre pour rapprocher le GDL et la section moscovite du GIRD, un bureau d'études dirigé par Sergueï Korolev travaillant sur les lanceurs. En les deux structures sont fusionnées au sein de l'Institut de recherche scientifique sur les moteurs à réaction (Reaktiwny Nautschno Issledowatjelski Institut ou RNII). Le nouvel ensemble est dirigé par l'ancien responsable du GDL Ivan Kleïmenov, qui a succédé à Tikhomirov, avec comme adjoint Korolev. Glouchko est nommé responsable des moteurs à ergols liquides. Dans les années 1930, le RNII met au point des missiles à ergols liquides et à propergol solide. La principale réalisation du bureau d'études est le RP-318, un planeur conçu par Korolev et propulsé par un moteur-fusée ORM-65 de de poussée, développé par Glouchko. Celui-ci entame des tests au banc d'essais en Siddiqi, , op. cit..

Victime des purges staliniennes thumb|Extrait du procès-verbal du jugement du condamnant Glouchko.

En 1937, les purges staliniennes, manifestation de la paranoïa de Staline, frappent aveuglément les principaux membres du RNII. Le bureau d'études a été placé sous surveillance par le NKVD, car il a été patronné par le maréchal Toukhatchevski, qui est une des premières victimes des purges. Un des ingénieurs du RNII, qui brigue sa direction, rédige de fausses accusations contre les responsables du RNII. Kleïmenov et son adjoint Gueorgui Langemak sont alors arrêtés sous l'accusation de « déviationnisme trotskyste ». Langemak avoue ses « crimes » sous la torture et sans doute aussi dans l'espoir d'éviter une condamnation à mort. Il dénonce à son tour Glouchko et Korolev. Kleïmenov et Langemak sont exécutés peu après. Glouchko est arrêté en . Tout en avouant des actes de sabotage fictifs, il dénonce à son tour, selon une procédure bien rodée, ses collègues dont Korolev. Glouchko est condamné le à d'emprisonnement. Contrairement à Korolev, qui est envoyé dans la Kolyma, le pire bagne du Goulag soviétique, Glouchko est interné dans une charachka, une prison pour ingénieurs, dans laquelle ceux-ci participent dans leur domaine à l'effort de guerre soviétique en préparation du conflit avec l'Allemagne. Glouchko est nommé responsable de l'équipe d'ingénieurs internés dans la charachka TsKB-4 dédiée au développement des fusées utilisées pour l'assistance au décollage des avions. Malgré les mauvaises conditions matérielles, il parvient à mettre au point la fusée à ergols stockables RD-1 développant de poussée, ce qui lui vaut une libération anticipée en et sa nomination en à la tête de son propre bureau d'études l'OKB-SDSiddiqi, , op. cit..

Développement du moteur de la R7 Semiorka (1946-1956) thumb|La propulsion de la R7 Semiorka dont dérive directement le lanceur Soyouz (illustré ici) est prise en charge par un grand nombre de moteurs pour contourner un problème d'instabilité dans la chambre de combustion.

En développant le missile V2, les ingénieurs allemands ont pris une énorme avance dans le domaine de la propulsion et du guidage des fusées. Après la défaite de l'Allemagne nazie, Glouchko ainsi que la plupart des spécialistes soviétiques travaillant sur les fusées (dont Korolev) sont envoyés en Allemagne pour collecter les informations, tenter de remettre en marche les installations de production des V2 et remettre au travail les experts et les techniciens allemands.

En , Staline décide de lancer le développement des missiles balistiques. Les outils de production des V2 sont rapatriés sur le territoire de l'Union soviétique. Un établissement baptisé OKB-456 Aujourd'hui NPO Energomach principal fabricant de moteurs-fusées de Russie spécialisé dans la construction de moteurs-fusées à ergols liquides, est créé dans une ancienne usine d'aviation à Khimki, dans la banlieue de Moscou, et Glouchko devient le responsable de son bureau d'études. L'OKB a pour mission de fabriquer une copie du moteur du missile V2 avec l'aide de spécialistes et de techniciens allemands, qui ont déménagé plus ou moins volontairement d'Allemagne. Au début des années 1950, les ingénieurs soviétiques ont assimilé l'expertise allemande et peuvent désormais développer leur propre moteur. Glouchko conçoit le moteur ED-140 de de poussée, qui va servir de base à tous ses travaux durant les quinze années suivantes. Pour le premier missile balistique R-3 conçu par Korolev, Glouchko propose de développer un moteur de de poussée, dont la chambre de combustion est alimentée par 19 préchambres de combustion dérivées de l'ED-140. Mais les problèmes d'instabilité dans la chambre de combustion conduisent à l'abandon du R-3.

Korolev a décidé de se concentrer sur la conception du missile intercontinental R-7 Semiorka sans passer par la mise au point de missiles à portée intermédiaire. Le développement de ces derniers est désormais confié à un nouveau bureau d'études dédié dirigé par un de ses adjoints Mikhail Yanguel. Pour propulser le R-7, Glouchko choisit de développer une version pratiquement 10 fois plus puissante (65 tonnes de poussée) de l'ED-140. Mais la mise au point du moteur, qui sera baptisé RD 105/RD-106, se heurte de nouveau à des problèmes d'instabilité de combustion. Par ailleurs, la masse de la tête nucléaire transportée par le missile a pris du poids et atteint , ce qui exige l'augmentation des performances prévues du moteur. Le missile doit être opérationnel en 1956. Pour contourner le problème créé par la taille de la chambre de combustion. Glouchko décide de développer le moteur RD 107/RD-108 comportant quatre chambres de combustion et quatre tuyères alimentées par une turbopompe commune. Cette solution toutefois accroit la complexité du missile, qui comporte pas moins de 20 ensembles chambres de combustion/tuyères et 12 moteurs-verniers.

Partisan des moteurs à ergols stockables (1956-1974)

La R-7 Sémiorka avec ses versions dérivées est au cœur des succès des débuts de l'astronautique soviétique et continue actuellement d'être utilisée sous l'appellation Soyouz. Par contre sa carrière en tant que missile balistique intercontinental fut très courte. L'engin nécessite des installations de lancement énormes, utilise un ergol cryogénique, l'oxygène liquide, qui impose un temps de remplissage beaucoup trop long et le missile s'avère vite surdimensionné avec la miniaturisation des charges nucléaires. Glouchko décide d'orienter ses travaux vers les moteurs utilisant les combustibles hypergoliques qui peuvent être stockés sur de longue durée dans les réservoirs des missiles, se contentent d'installations réduites à un simple silo et permettent un lancement avec un temps de préavis très court. Ce choix qui répond parfaitement aux besoins des militaires ne satisfait absolument pas Korolev qui consacre désormais tous ses travaux à des applications civiles : celui-ci ne veut pas des ergols retenus par Glouchko dont la manipulation est particulièrement dangereuse comme le prouvera la catastrophe de Nedelin. Mais surtout il a besoin des ergols cryogéniques beaucoup plus performants parce que, à son avis, ils sont les seuls capables de placer en orbite les lourdes charges utiles envisagées dans le cadre des programmes spatiaux habités ambitieux qu'il envisage. Au début des années 1960, Glouchko développe les moteurs à ergols stockables des missiles UR-100 de Tchelomeï et R-17 de Yanguel qui supplantent les R-7.