vignette|(Codex Manesse)

L'expression amour courtois, ou, selon la formulation occitane, fin'amor, désigne au Moyen Âge la façon pour un chevalier idéal d'aimer une dame de haut rang avec courtoisie, respect et honnêteté, amenant au dépassement de soi, dans une relation où l'objet du désir est a priori inaccessible et où le joï (en français : « joie », « jouissance ») ne peut s'installer dans la durée. L'amour courtois est surtout attesté par une abondante littérature, dont on trouve les premières traces dans les poésies des troubadours des pays d'oc avant leur intégration au royaume de France (duché d'Aquitaine, comté de Toulouse, Limousin, Provence…).

Les plus anciens textes connus sont ceux de Guillaume IX d'Aquitaine (1071-1126), grand-père de la duchesse Aliénor (1122-1204), reine de France, puis d'Angleterre. Après les troubadours et les trobairitz, l'amour courtois apparait ensuite dans les romans et dans les chansons de toile. Chrétien de Troyes a développé cette conception de l'amour dans Lancelot ou le Chevalier de la charrette. Elle a aussi été théorisée (doctrine et règles) par André le Chapelain dans De amore. Le genre littéraire est ensuite étendu à des situations où disparait , et prend une place primordiale dans les productions des XIIe et XIIIe siècles.

Cette conception se propage dans toute l'Europe, dans les littératures allemande (Minnesänger), italienne (Dante fait l'éloge de certains ouvrages), anglaise, castillane et portugaise. Elle marque durablement les productions des poètes des époques suivantes.

Léon Gautier décrit ce qu'est la courtoisie en ces termes : « L'enseignement moral tombait aussi [non pas uniquement des prêtres et du clergé] des lèvres de tous ceux qui entouraient le jeune baron, et il se confondait avec l'enseignement de la politesse, du maintien, des bonnes manières. Un mot résumait toute cette pédagogie élevée, un mot qui est un des plus beaux de notre langue et qui rend le même son que chevalerie et honneur : Courtoisie. »

Histoire : sa création, son histoire thumb|Cour d'amour en Provence, Manuscrit du , Bibliothèque nationale de Paris.

L’expression « amour courtois » a été créée par Gaston Paris, historien de la poésie médiévale David Hult, , in R. Howard Bloch et Stephen G. Nichols (éd.), , Baltimore, 1996, . en 1883. À l'origine, l’expression médiévale occitane est fin’amor... Dans l'étude de Gaston Paris, le terme courtois s’y trouve justifié par l’importance d’une étiquette rigoureuse dans les relations sociales et amoureuses, ainsi que par la citation d’une chanson de Chrétien de Troyes (« Nus, s’il n’est cortois et sages / ne puet riens d’amors apprendre »). Cette formulation « amour courtois » est commode mais réduit et cantonne cette littérature dans sa dimension sociologique : l'amour pratiqué à la manière aristocratique par le gens de cour. Alors que, à son origine, l'amour courtois est la fin'amor, l'amour fin, fin comme l'or fin, brûlant quand il est épuré par le feu. La fin'amor est pratiquée dans une société bien particulière, la société de cortesia, avec ses valeurs propres.

Née dans la société de cortesia La fin'amor naît dans la société occitane au XI et XIIe siècle. L'ensemble des pays qui partagent la langue d'oc innovent en matière de poésie, de musique, le trobar des troubadours et aussi de manière de vivre.

Évolution de l'amour courtois La tradition de l'amour courtois a été florissante dans l'Europe médiévale, d'abord en Occitanie puis dans le Nord de la France à partir du grâce à l'influence de protectrices comme Aliénor d'Aquitaine et Marie de France, la comtesse de Champagne et mécène de Chrétien de Troyes ( Lancelot ou le Chevalier de la charrette), et dans toute l'Europe.

Le parfum qui règne dans la façon de considérer cette entité nommée Amour a de nombreux points communs avec la façon dont est traitée Aphrodite, dans les écrits Grecs, mais surtout Vénus dans la Rome Antique. Chrétien de Troyes avant d'écrire ses romans arthuriens a par ailleurs traduit Ovide, écrivain majeur sur l'amour, par Les Commandemanz Ovide, d'après Les remèdes à l'amour, et L'Art d'amors d'après L'Art d'aimer, en plus de deux contes des Métamorphoses d'Ovide.

Les romans grecs possèdent également d'importantes similitudes avec les romans courtois, comme le conflit entre l'Amour ou Éros et l'environnement politique ou social, le fait de perdre connaissance tellement le héros est pris par les émotions amoureuses, la timidité et la terreur paralysante d'exprimer ses sentiments, l'encouragement, le soutien, l'aide et le respect de l'entourage, des comportements simples d'embrassades et de grande joie ou de grande peine, la finesse des stratagèmes pour bien faire, la volonté de mourir si l'être aimé disparaît ...

Cet art de vivre puise ses origines au Levant et dans la littérature arabo-andalouse . Le poète arabe du Ibn Dawoud, qualifié de « Boileau des Arabes » a été le premier à définir ce code de séduction dans son Livre de la rose . Ou encore Ibn Hazm.. La poésie arabe ayant une tradition remontant aux Mu'allaqât, œuvres qui chantent également le respect, les amours et la nostalgie ou la plainte ayant le même fond que l'amour courtois occidental. Or, de nombreux seigneurs francs participèrent aux croisades et à la Reconquista. La culture andalouse a inspiré les troubadours. Au cours de ces contacts, de nombreux échanges eurent lieu entre les deux côtés. Un des précurseurs de l'amour courtois des troubadours est Guillaume IX d'Aquitaine, duc d'Aquitaine (1071-1126) et grand-père d'Aliénor d'Aquitaine. Son activité poétique (1101-1102). Il est le premier troubadour et le premier poète à écrire en langue d'oc . Son père Guillaume VIII d'Aquitaine, commanda en 1063 la croisade de Barbastro, qui vit des chevaliers français et italiens venir conquérir la ville de Barbastro en Espagne, avec la civilisation musulmane.

Henri-Irénée Marrou (Les troubadours, Paris, Seuil, 1971) s'est cependant opposé à cette thèse, autant d'ailleurs qu'à celle de l'origine cathare (idée défendue par Denis de Rougemont dans son célèbre essai L'Amour et l'Occident). L'influence de la prosodie sacrée de l'Église semble en effet attestée par la métrique. Et les poètes arabes auraient eu également connaissance d'Ovide.

Jean Flori dans son livre Aliénor d'Aquitaine, aux éditions Payot, récuse lui aussi l'origine arabe ou l'influence de l’Espagne musulmane de l'amour courtois. En effet, s'appuyant sur T. Bauer, l'amour courtois ne peut s'inspirer des poètes andalous de l'Espagne musulmane, car dans leur littérature, " l'objet de leur flamme n'est généralement pas une femme, mais un éphèbe. " Pour lui, "si le corpus lyrique des cours andalouses est plus ancien que celui des troubadours, il loue en effet l'amour passionné et homosexuel d'un noble pour un jeune garçon." Flori note aussi qu'il est invraisemblable que l'amour courtois soit d'origine arabo-musulmane, car ce doute est renforcé par "la remarque du prince syrien Ousâma, qui, vers 1180, s'étonne de la liberté, à ses yeux scandaleuse, que laisse à leur épouse les chevaliers chrétiens de France." Disant que les Francs "sont extraordinairement braves, mais ils n'ont vraiment ni jalousie ni amour propre !". Par conséquent, comme le souligne l'historien Jean Flori, il est difficile d'imaginer que l'amour courtois soit inspiré de la civilisation arabo-musulmane, étant donné que la conversation entre un chevalier et une dame mariée, constitue, dans la littérature courtoise le fondement même de l'intrigue à ses débuts, et que la jalousie est un sentiment honni au plus haut point.

Interprétations

Il existe différentes écoles quant à l’interprétation de l’amour courtois.

Il est parfois interprété comme l’attitude à tenir par un homme en présence d’une femme de la bonne société, comme une simple relation vassalique entre homme et femme.

Pour Georges Duby, c’est un jeu masculin, éducatif, où les jeunes hommes, pas encore mariés (les jovenes, les jeunes, comme Henri le Jeune, pas encore établis), maîtrisent leurs pulsions et leurs sentiments, comme ils apprennent à maîtriser leur corps dans un tournoi (ce qui n’exclut pas qu’ils laissent libre cours à leur libido avec des femmes de rang inférieurComme le montrent les Pastourelles.). De plus, la femme est considérée comme une proie ; celle qui est la cible de l’amour courtois des jeunes est souvent l’épouse du suzerain, qui la donne en enjeu. Les jeunes cherchent à séduire la dame pour mieux plaire à leur seigneur, mais aussi pour mieux se différencier du peuple vulgaire, et des bourgeois, qui peuvent les concurrencer financièrement, mais pas culturellement.

La courtoisie, une vision du monde, une manière de vivre vignette|La racole au dieu d'Amour, miniature du Maître du Roman de la Rose de Vienne, tirée d'un manuscrit du Roman de la Rose (vers 1430). +Extrait de la chanson : Amors, tançon et bataille de Chrétien de TroyesNus, s'il n'est cortois et sages, Ne puet d'Amor rien aprandre;

Mais tés an est li usages,

Dont nus ne se set deffandre,

Qu'ele viaut l'antree vandre.

Et ques an est li passages ?

Reson li covient despandre

Et metre mesure an gagesNul s'il n'est courtois ni sage Ne peut d'Amour rien apprendre,

Mais tant en est l'usage,

Dont nul ne sait se défendre,

Combien coûte l'entrée à vendre,

Et quelle en est la voie de passage ?

De Raison ne plus dépendre,

Et mettre modération en gage L'amour courtois s'avère être indépendant de toute idée, de toute réflexion, de toute pensée. Il semble être calqué sur la nature, l'écoute et l'attention des sentiments et des sensations, en opposition donc à des schémas imaginés ou réfléchis provenant de l'intelligence. Cette idée est représentée dans les textes avec Amour qui est toujours en opposition avec Raison. +Extrait du roman Lancelot, ou le chevalier de la charrette (v.365 à 377) de Chrétien de Troyes, avec la traduction par Jean-Claude Aubailly, édition GF-FlammarionMes Reisons, qui d'Amors se part ; li dit que del monter se gart ;

si le chastie et si l'anseigne

que rien ne face ne anpreigne

dom il ait honte ne reproche.

N'est pas el cuer, mes an la boche,

Reisons qui ce dire li ose ;

mes Amors est el cuer anclose

qui li comande et semont

que tost an la charrete mont.

Amors le vialt et il i saut -

que de la honte ne li chaut

puis qu'Amors le comande et vialt.Mais Raison qui s'oppose à Amour lui ordonne de se retenir de monter ;

elle le sermonne et lui enseigne

à ne rien faire dont il pourrait avoir honte ni reproches.

Raison, qui ose lui tenir ce discours,

n'a pas son siège dans le cœur mais seulement dans la bouche.

Alors qu'Amour, lui, qui l'exhorte à sauter rapidement dans la charrette,

réside au fond du cœur.

Puisqu'Amour l'ordonne, le chevalier bondit dans la charrette :

que lui importe la honte puisque tel est le commandement d'Amour ! Bien qu'on pense souvent que l'amour courtois ne va que dans un sens, l'homme au service de sa dame, ceci est l'essence de la féodalité qui impose en effet une soumission et une inégalité, mais non l'essence de l'amour courtois. C'est même précisément son ennemi qu'il essaye de combattre par les chansons. En effet, un nombre important de chansons de troubadours et trouvères sont des plaintes d'un amant abandonné par Amour, et qui décrivent des situations d'amour à sens unique. Cependant, c'est la parfaite illustration d'un homme courtois qui se retrouve épris d'une femme qui ne l'est pas.