Kou Voravong (lao : ກຸ ວໍຣະວົງ) est un homme politique laotien, né le à Savannakhet et mort le à Vientiane, assassiné dans l'exercice de sa fonction de ministre de la Défense. Il fut l'un des chefs de la résistance anti-japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale puis anti-Lao Issara (ລາວອິດສລະ) de l'après-guerre. À partir de 1941, il fut également chef de district, gouverneur de province, député et ministre dans le Gouvernement royal.
La crise politique provoquée par son assassinat, à peine deux mois après la signature des accords de Genève pour le rétablissement de la paix en Indochine, contribue à la chute du gouvernement neutraliste (pro-français) en place, et son remplacement par un gouvernement progressiste (pro-américain) ; ceci dans un climat extrêmement tendu de la guerre froide entre les blocs Est/Ouest. C'est en effet à partir de 1955, que l'histoire politique de ce petit pays enclavé bascule inexorablement dans l'affrontement idéologique entre les États-Unis capitaliste et l'URSS communiste, anéantissant le fragile espoir d'unification nationale.
Il existe une avenue Kou Voravong dans la ville de Thakhek ainsi que dans la ville de Savannakhet où un parc d'activités sportives porte également son nom. Depuis 1995, une statue est érigée près de la demeure familiale où il a passé son enfance.
Biographie Enfance Contexte historique
Pour contrer l'expansion de l'Empire britannique dans cette région, la France s'établit dès le milieu du en Indochine. Et c'est depuis cette époque qu'elle commence à s'intéresser à la vallée du Mékong. Plusieurs expéditions plus tardHenri Mouhot en 1860, Francis Garnier sous le commandement du capitaine de frégate Doudart de Lagrée en 1864. Auguste Pavie est nommé vice-consul de France à Luang Prabang en novembre 1885. et sous l'impulsion de l'explorateur Auguste Pavie, le roi Oun Kham (ເຈົ້າອຸ່ນຄຳ) de Luang Prabang (ຫລວງພຣະບາງ), face à un royaume divisé par des querelles de succession et tiraillé de tous côtés par la convoitise des voisins (Siam, Birmanie, Chine), demande protection à la France en 1887. La signature du traité franco-siamois en date du sanctionne les nouvelles frontières entre le Siam et le LaosLes autorités siamoises restituent les territoires acquis et reconnaissent donc implicitement l'autorité de la France sur la rive gauche du Mékong. Mais cette situation implique la renonciation du Laos à toute autorité en rive droite du dit fleuve, à l'exception de la province de Champassak et de Sayaboury. et établit le protectorat français. L'ancien Royaume du Lan Xang (ຣາຊະອານາຈັກລ້ານຊ້າງ) est, dès lors, administré par le Gouvernement colonial français, déjà présent au Cambodge, au Tonkin, Annam et Cochinchine.
vignette|gauche|upright=0.8|Les provinces du Laos en 1927.
Le territoire laotien est alors divisé en provinces (khoueng - ແຂວງ)Le nombre de provinces varie de 10 au début du siècle, à 12 vers 1947, jusqu'à 17 à l'époque actuelle., comprenant des districts (muong - ເມືອງ), eux-mêmes regroupant des cantons (baan - ບ້ານ). Elles sont dirigées par des notables locaux : des chefs (chao - ເຈົ້າ). Ces chefs sont des intermédiaires entre la population et les fonctionnaires dits « d'autorité » tels que des commissaires du gouvernement, eux-mêmes sous l'autorité des résidents de France. Le Résident supérieur s'installe à Vientiane, qui devient tout naturellement la capitale administrative du pays. Tous ces fonctionnaires de l'Administration générale sont secondés par des : adjoint (oupahaat - ອຸປະຮາດ), assistant (phousouei - ຜູ້ຊ່ວຍ) et secrétaire (samien - ສະໝຽນ)..
C'est dans ce contexte que PhagnaTitres nominatifs marquant le respect : "Phagna" = seigneur - "Thao"= monsieur - "Nang"= madame ou mademoiselle - "Thaan-krou"= professeur et "chao/tiao"= chef/prince ou princesse - "Gna Pou"= grand-père. Poui (ພຍາປຸ້ຍ), le grand-père maternel de Kou VoravongL'aïeul de Kou Voravong, nommé « chao muong » au début du siècle par l'administration coloniale, serait un bandit ! , est nommé le premier chef de district (chao muong - ເຈົ້າເມືອງ) de Khanthabouri (ຄັນທະບຸຣີ)Ancien nom de la ville de Savannakhet. en 1902 dans la province de Savannakhet, située dans le Sud-Laos. À ce poste, son jeune frère, Thao Taan Voravong (ທ້າວຕານ ວໍຣະວົງ) lui succédera de 1922 à 1928.
vignette|gauche|upright=0.8|Phagna Poui (1920)
Naissance et formation
Issu de cette famille influente, né en 1914 dans le district de Khanthabouri, Kou Voravong est le fils uniqueDu remariage de sa mère avec Thaan-krou Di Voravong (ທ່ານຄຣູດີ ວໍຣະວົງ), Kou Voravong a deux demi-frères (qui seront également député et ministre) et trois demi-sœurs. L'une d'elles, Nang Somchaï (ນາງສົມໃຈ), épouse le général Phoumi Nosavan (ນາຍພົນພູມີ ໜໍ່ສວັນ), figure dominante du pays de 1957 à 1964, et qui sera à l'origine de la création de la statue. de Thaan-krou Khammanh Nackphouminh (ທ່ານຄຣູຄຳໝັ້ນ ນັກພູມິນ), instituteur, et de Nang Chanheuang (ນາງຈັນເຮືອງ), l'une des filles de Phagna Poui. À la séparation de ses parents, il est adopté tout jeune, par Nang Kiengkham (ນາງກຽງຄຳ), la sœur aînée de sa mère, mariée à Thao Taan Voravong., alors interprète à la Résidence de France. Le couple n'avait pas d'enfant.
Kou Voravong grandit à Savannakhet et y poursuit une scolarité primaire. Il obtient le certificat d'études primaires complémentaire indochinois (CEPCISystème d'éducation fondé sur « le Règlement Général de l’Instruction Publique » (RGIP), instauré le 21 décembre 1917 par Albert Sarraut, Gouverneur général de l’Indochine. ) en 1930 et monte à Vientiane pour entamer sa première année d'étude secondaire au collègeBien que ces écoles soient appelées « collèges » d'étude secondaire, les élèves sont nettement plus âgés que les « collégiens » de France et le cycle d'études (qui conduit à un baccalauréat local) était plus court (deux ans au lieu de trois ans en métropole). Le programme était légèrement différent et mettait l'accent sur la culture locale. Quant au collège Auguste-Pavie, il serait ensuite devenu lycée, puis dortoir de la Faculté de médecine de Vientiane. Auguste-Pavie. Mais à la suite d'un conflit qui l'oppose à l'administration colonialeIl s'agit d'une accusation de détournement de fonds publics, dont le commissaire du gouvernement Urbain Malpuech, en poste à Savannakhet de 1921 à 1930, serait à l'origine. Mais c'est l'altercation avec sa femme qui offrira à Kou Voravong l'opportunité de reprendre ses études, et donc plus tard d'embrasser une carrière politique !, son père adoptif, Thao Taan Voravong, est condamné à une peine de prison cette même année. Il réagit à cette situation en quittant l'école et rentre à Savannakhet. Non scolarisé, il va pratiquer le sport, et en particulier le footballÀ Savannakhet, l'ancien stade, équipé d'un terrain de football, devenu parc d'activités sportives, porte son nom. ..
Un jour, après un match, Kou Voravong et ses amis cueillent les noix des cocotiers qui bordent le terrain de jeu afin d'étancher leur soif. Madame Malpuech, l'épouse du précédent commissaire du gouvernement, les interpelle, considérant ces comportements comme un acte de vandalisme sur un bien public. En tant que capitaine de l'équipe, il défend ses camarades avec une telle virulence que cette dernière porte plainte pour agressivité au commissariat de police.
vignette|gauche|upright=1|Province de Savannakhet en 1925.
Le résident de France en postePour la province de Savannakhet, c'est M. Delmas (1929), puis M. Détrie (1930). Il s'agit probablement de ce dernier. découvre que le jeune homme qui lui tient tête est le fils de Thao Taan Voravong. Surpris par son niveau d'instruction et en particulier par sa maîtrise de la langue française, il décide alors de l'engager comme samien (secrétaire particulier). Kou Voravong quitte Savannakhet, retourne au collège, et tout en travaillant, continue ses études à l'École de droit et d'administration de Vientiane. Il obtient le diplôme en 1933 et occupera ensuite différents postes dans l'administration. En 1941, il devient adjoint du gouverneur (chao koueng) de Vientiane. En 1942, il est nommé chef de district (chao muang) de Paksane (ປາກຊັນ), dans la province de Borikhamxay (ບໍຣິຄຳຊັຍ)., à une époque où l'empire du Japon, allié de l'Allemagne nazie, impose une autorité grandissante sur toute la région.
Carrière
Résistance anti-japonaise
L'année 1939 marque le début la Seconde Guerre mondiale en Europe. En 1941, le Japon, faisant partie des forces de l'Axe, envahit le Laos avec l'accord du gouvernement de Vichy. Le Siam, momentanément allié de l'Empire japonais dans la « Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale » qui régnait alors en maître absolu sur l'Asie du Sud-Est, profite de la défaite de la France pour annexer les territoires laotiens de Champassak et de Sayaboury« Récupérés » par la France en 1893, repris par le Siam en 1941, ces territoires sont définitivement rétrocédés au Laos en décembre 1946, après la défaite japonaise., situés sur la rive orientale du Mékong. De 1940 à 1945, les deux alliés asiatiques se posent en libérateurs auprès des populations indigènes, dénoncent le colonialisme occidental et encouragent la rébellion. Pour contrecarrer les ambitions nippo-siamoises, l'amiral Jean Decoux, gouverneur général de l’Indochine, s'efforce de consolider les liens unissant le Laos à la France. Cette politique va contribuer à l'émergence d'un nationalisme bipartite lao, l'un pro-, l'autre anti-présence française qui vont s'affronter, une fois les conflits mondiaux terminés.
vignette|droite|upright=1.2|« La Sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale », Tokyo, novembre 1943. et à partir de la gauche : Hideki Tojo (premier ministre du Japon), Wan Waithayakon (envoyé du royaume de Thaïlande).
Kou Voravong est favorable à une autonomie progressive soutenue par la France et s'oppose au mouvement nationaliste Lao-Issara (ລາວອິດສລະEn laotien : « Laos libre ».), fondé par le vice-roi Chao Phetsarath Rattanavongsa (ເຈົ້າເພັດຊະຣາດ ຣັດຕະນະວົງສາ), dont l'objectif est de lutter contre le pouvoir colonial et de proclamer l'indépendance du Laos dès la fin de la guerre.
Le , l'armée japonaise attaque les garnisons françaises d'Indochine et par un coup de force, s'empare du contrôle de l'Administration. Les Français présents au Laos sont arrêtés et le roi Sisavang Vong (ສີສະຫວ່າງວົງ), sous la contrainte, déclare l'indépendance du pays. Dès le début de l'occupation, des officiers de l'Armée française sont parachutés et organisent des opérations clandestines de résistance dans la jungle. Kou Voravong entre aussitôt en contact avec le groupement de guérilla anti-japonais parachuté dans son district à Paksane, unité commandée par le colonel Jean DeuveParachuté avec neuf autres membres de la Force 136, dans la nuit du 21 au 22 janvier 1945.. Sur ordre, il demeure à son poste, et à l'insu des Japonais, soutient activement les actions des guérilleros franco-lao : recrutement des volontaires, ravitaillements, collectes d'informations, caches d'armes et de matériels. Choisi comme « chef de l'administration parallèle », il mène une propagande anti-japonaise dans les villes et les villages et monte des réseaux de résistance et de renseignements. Dénoncé en , sa tête mise à prix puis arrêté, il s'échappe. Accompagné de 150 volontaires, il rejoint la guérilla, prend les armes et continue le combat aux côtés des résistants franco-lao jusqu'à la fin de la guerre.
Lutte anti Lao Issara
Le , l'effondrement du Japon, consécutif aux bombardements nucléaires d'Hiroshima et de Nagasaki, fournit au Gouvernement français l'opportunité de rétablir son autorité sur l'Indochine.
vignette|gauche|Chao Phetsarath, lors de l'inauguration de l'Institut d'études bouddhiques à Vientiane, en 1931.