L’éthique de l'environnement ou éthique environnementale (anglais : ) est une branche de la philosophie de l'environnement, principalement formalisée dans le monde anglo-américain et australien au . Elle se veut une nouvelle éthique relative à la protection de l'environnement.

Elle concerne directement, ou indirectement, les rapports entre idéologies, cultures et actions humaines (individuelles et collectives) avec l'environnement et les êtres naturelsHicham-Stéphane Afeissa, La Communauté des êtres de nature, avril 2010, éditions MF, .. Ces derniers sont pris en compte individuellement, mais aussi et de plus en plus collectivement et dans leurs interactions complexes au travers des communautés ou associations écologiques et plus récemment au travers de la biosphère.

Bien au-delà d'un simple déploiement de l'éthique appliquée, l'éthique environnementale examine les rapports « homme-nature » en cherchant également à considérer les besoins propres de la nature. Elle analyse les rapports de l'espèce humaine avec les entités naturelles vivantes sous l'angle de tous leurs impacts, dans l'espace et dans le temps, et à l'aune de valeurs morales. En cela, elle se démarque des approches anthropocentriques du vivant nées en Europe et centrées sur l'Homme et ses besoins. Elle intègre les apports des sciences et techniques et en particulier de l'écologie et de la biologie de la conservation.

L'éthicien qui s'intéresse au statut des entités naturelles vivantes, peut alors dans cette perspective attribuer l'équivalent de valeurs intrinsèques aux espèces ou systèmes naturels, valeurs que l'on pourrait, voudrait ou devrait éventuellement accorder ou reconnaître à ces êtres de nature ou (espèces sauvages ou domestiques, écosystèmes, biosphère) qui les composent, ainsi qu'aux fonctions ou services écologiques et aménitaires qu'ils rendent.

Cette approche pose ou repose donc la question des droits et devoirs de l'homme vis-à-vis des espèces, de la naturalité et des frontières posées par l'homme entre lui-même et ce qu'il perçoit comme la nature ou l'environnement. Elle peut élargir les principes de prévention et de précaution au monde vivant, y compris pour des espèces non jugées vitales ou utiles pour l'homme. En cela, la personne adhérant à une éthique de l'environnement peut élargir sa sphère de considération morale et donc avoir de nouveaux devoirs envers des entités n'étant pourtant pas des agents moraux mais seulement des patients moraux, contrairement à l'usage qui est de penser que seuls les agents moraux (individus ayant des devoirs) seraient des patients moraux (bénéficiaires de droits).

D'après Gérald Hess, plusieurs paradigmes proposent d'étendre le champ de notre considération morale au delà des humains :

Le Pathocentrisme propose de considérer les êtres vivants sensibles comme des patients moraux. C'est le cas des philosophes de la condition animale s'inscrivant dans la continuité de la critique du spécisme initiée par Richard Ryder (Peter Singer, Tom Regan, Martha Nussbaum). Le Biocentrisme propose de considérer les êtres vivants (y compris non-sensibles) comme des patients moraux envers lesquels nous devrions avoir des devoirs (Paul W. Taylor, Robin Attfield). L'Ecocentrisme (propose de considérer la planète ou les écosystèmes comme des entités bénéficiaires de droits moraux, donc des patients moraux (Arne Naess, James Lovelock, Michel Serres)

Contexte et histoire Dès le , des mouvements de protection de la nature se créent en réaction à l'industrialisation rapide en Europe et aux États-Unis. La pensée écologique et l'éthique environnementale sont animées par de nombreux courants et doctrines. Dans les années 1960 et 1970, aux États-Unis principalement mais aussi en Norvège, des philosophes comme Lynn White, Arne Naess, et John Baird Callicott ont commencé à théoriser et formaliser le concept d'éthique environnementale, sous l'influence de penseurs du comme Aldo Leopold, Rachel Carson, ainsi que Thoreau (). L'éthique de l'environnement réagit à une éthique anthropocentrée, qu'elle estime incomplète ou insuffisante. Elle essaye de démontrer que la nature a une valeur morale. Ces doctrines s'intéressent à comprendre et critiquer les sources et justifications des différentes causes de dégradation de l'environnement par l'homme.

L'un des fondateurs de l'éthique environnementale est le philosophe néo-zélandais , qui à un congrès de philosophie à Sofia en 1973 crée la polémique avec une intervention titrée « »Routley, Richard (1973), "Is There a Need for a New, an Environmental, Ethic?", Proceedings of the XVth World Congress of Philosophy, Varna, 1: 205–10. Reprinted in Environmental Philosophy: from Animal Rights to Radical Ecology (ed. M. Zimmerman et al.), Prentice Hall: New Jersey, 1993, pp.12-21., introduisant l'idée que la nature peut être considérée comme un objet moral, dignité jusqu'ici réservée aux êtres conscients dans la philosophie morale occidentale..

Le champ de l'éthique environnementale émerge alors rapidement dans les pays anglo-saxons, et la revue académique Environmental Ethics est créée par Eugene Hargrove en 1979.

Alors que la connaissance scientifique des écosystèmes s'étend, la pensée écologique accorde une priorité croissante à la compréhension des chaînes de causes et conséquences. Cette pensée s'intéresse aux systèmes adaptatifs naturels, des échelles génétiques à celle de la biosphère, en y intégrant l'être humain et ses impacts ainsi que ses modes de pensée et d'action. Avec l'éthique environnementale, les philosophes tendent à redéfinir le rapport de l'homme avec la nature, en tenant compte de la perception globale et de l'interdépendance de l'ensemble des activités locales.

La notion d'éthique environnementale recouvre des notions et principes hétérogènes et ne semble pas avoir été reçue de la même manière dans les pays anglo-saxons et latins. Elle a dans le monde échangé avec des courants tels que l'écologie profonde, le féminisme, l'écologie sociale et politique. De la valeur des faits, elle retient et reconnaît l'étendue et la gravité de la pollution de l'environnement et de la crise environnementale. Elle cherche à en comprendre les racines, plus profondes que ne le laissent penser les explications économistes de surexploitation irraisonnée de ressources lentement renouvelables.

En France, le livre de Luc Ferry Le Nouvel Ordre écologique critique ces courants en 1992. L'auteur les assimile à un anti-humanisme autoritaire, ce qui semble avoir freiné ces échanges et sa diffusion, mais elle s'est exprimée sous diverses formes, et était une des motivations d'une partie des acteurs du Grenelle de l'environnementJean-Christophe Bodénan & Xavier Czerwinski, « Éthique économique et sociale : Grenelle de l’environnement et justice sociale ». PDF, daté de février 2008, consulté le ..

En 2001, le célèbre ouvrage de Karl Jacoby intitulé "Crimes contre la nature" introduit la notion d'écologie morale qui insiste sur l'existence d'une pensée écologiste au-delà des élites et des institutions officielles d'Etat. La notion est transposée pour la première fois en 2022 dans le monde académique francophone.

L'éthique environnementale évolue dans un contexte où la pensée écologique et le discours écologiste sont de plus en plus perceptibles dans la culture, dans les médias et processus de décision et de construction. Elle reconnaît par les sciences les systèmes évolutifs et s'occupe de la pollution réelle. Sur un territoire également occupé par l'écologisme, l'éthique environnementale oriente le discours vers le sens de nos actions. Elle accorde autant d'importance à la façon de penser qu'à l'objet pensé, ce qui peut conduire à modifier les façons d'interagir avec l'environnement.

Quelques grandes approches de l'éthique environnementale peuvent être énumérées :

le biocentrisme l'écocentrisme l'écoféminisme l'écologie profonde () l'écothéologie et la théologie de l'environnement l'éthique environnementale des vertus le pragmatisme.

Fondements philosophiques Position par rapport aux doctrines modernes

L'éthique de l'environnement se positionne de façon critique par rapport aux grandes philosophies modernes concernant la morale, la nature et la technique.

Le précurseur américain de l'éthique environnementale Henry David Thoreau présente dans son récit Walden la de façon rousseauiste. Pour Rousseau, qui décrit une approche sentimentale de la nature, certes l'animal est une selon l'expression cartésienne, mais son caractère d'être sensible interdit à l'homme de le considérer comme une simple chose et de le maltraiterJean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, (texte sur Wikisource).. La différence entre l'homme et l'animal, pour Rousseau, n'est que quantitative sur le plan de l'intelligence. Ce qui distingue essentiellement l'homme, c'est sa capacité d'abstraction, sa liberté d'agir ou de ne pas agir ; c'est aussi sa capacité de perfectionner la technologie au cours de sa vie (éducation) et d'effectuer ce transfert d'une génération à l'autre (histoire).

Les environnementalistes reprennent à Kant la notion de valeur intrinsèque mais rejettent son anthropocentrisme. Kant fonde son éthique sur la volonté rationnelle et la liberté. Les animaux, qui en sont dépourvus selon lui, ne sont donc que des choses et non des personnes : les hommes peuvent les utiliser comme moyens. Il écrit ainsi : Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire, non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des chosesEmmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (traduction de Victor Delbos disponible sur Wikisource).. Cependant, Kant admet l'existence de devoirs indirects envers les animaux : il affirme que si nous faisons preuve de cruauté envers eux, nous émoussons en nous la disposition naturelle à la sympathie, ce qui nous rend également cruels envers les autres êtres humains. Il rejette la torture, les expérimentations inutiles et tout travail qui excéderait les forces des animauxEmmanuel Kant, Métaphysique des mœurs, « Doctrine de la vertu », §17.. Kant inspirera les approches déontologiques en éthiques environnementales et animales.

À la fin du , Jeremy Bentham se pose la question : les animaux Si oui, la perspective utilitariste du devrait prendre en compte leur bien-être au même titre que celui des humainsJeremy Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation, Paris, Vrin, 2011 (1789), ch. XVII, p. 325.. Bentham inspirera les approches utilitaristes en éthiques environnementales et animales, comme celle de Peter Singer.

Au , le biologiste Claude Bernard soutient au contraire qu'Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, Paris, Flammarion, 2008, p. 187-188.. Il n'admet pas de devoirs envers le vivant non humain. De façon plus générale, le positivisme est accusé par le philosophe polonais Henryk Skolimowski, du courant de l'écothéologie, de subordonner les valeurs aux connaissances. Il écrit dans son livre Éco-philosophie et Éco-théologie (1971) que . Cette idéologie porte selon lui une responsabilité dans le mépris pour la nature et le vivant..

Éthique environnementale dans le monde anglo-saxon vignette|La « baie de Thoreau », à proximité de l'étang de Walden. Thoreau y a construit sa cabane en 1845. Photo de 1908. vignette|Rachel Carson, l'une des principales inspiratrices de l'éthique environnementale. Photo officielle du FWS, vers 1940.