Une grève générale est une action de grève au cours de laquelle les participants cessent toute activité économique, notamment le travail, pour renforcer la position de négociation d'un syndicat ou pour atteindre un objectif social ou politique commun. Elles sont organisées par de grandes coalitions d’organisations politiques, sociales et syndicales et peuvent également inclure des rassemblements, des manifestations, des boycotts, des actions de désobéissance civile, le non-paiement des impôts et d’autres formes d’action. Les grèves générales peuvent exclure les travailleurs du secteur des soins, tels que les enseignants, les médecins et les infirmières.
La grève générale cherche en principe à impliquer tous les travailleurs dans un pays. La grève générale n'étant jamais complète, l'expression désigne en pratique une grève interprofessionnelle nationale de grande ampleur, voire très étendue au seul niveau d'une région ou d'une ville. Le terme fait alors référence à une action de solidarité, c'est-à-dire une situation où des travailleurs se mettent en grève pour soutenir une grève initiée dans un autre secteur ou une autre entreprise. La grève générale est organisée par des syndicats qui font grève ensemble afin de faire pression sur les employeurs pour qu'ils entament des négociations ou offrent des conditions plus favorables aux grévistes. Dans une grève générale, les grévistes ont des intérêts inégaux dans les négociations mais tous ont intérêt matériel à maintenir et à renforcer l'efficacité collective des grèves comme outil de négociation.
Histoire du concept de grève générale
Antiquité et moyen âge droite|vignette|Constantin François de Chassebœuf, a jeté les bases du principe de la grève générale au . Les traditions juives des années sabbatiques et jubilaires, qui impliquent un allègement généralisé de la dette et une redistribution des terres, peuvent être considérées comme des ancêtres de la grève générale. La secessio plebis, à l'époque de la République romaine, a également été considérée comme un précurseur de la grève générale.
Renaissance et révolution industrielle Les premières conceptions de la grève générale ont été proposées à la Renaissance par Étienne de La Boétieet au siècle des Lumières par Jean Meslier et Honoré Gabriel Riqueti .
Avec le déclenchement de la Révolution française, l'idée fut reprise par des radicaux tels que Jean-Paul Marat, Sylvain Maréchal et Constantin François de Chassebœuf, qui proposèrent une grève incluant les commerçants et les industriels aux côtés des ouvriers de l'industrie et des ouvriers agricoles. Dans son essai , Chassebœuf proposait une grève générale de « toute profession utile à la société » contre les « agents civils, militaires ou religieux du gouvernement », opposant « le Peuple » aux « hommes qui ne font rien »G A. Phillips, The General Strike: The Politics of Industrial Conflict (1976). L'ouvrage de Chassebœuf a eu une grande influence en Grande-Bretagne, où il a été diffusé dans tout le pays par la London Corresponding Society, tandis que son chapitre sur la grève générale a été réimprimé pendant des décennies après sa publication initiale, The General Strike of 1926 (1993). L'idée a été reprise plus tard par l'économiste britannique et le communiste français Louis Auguste Blanqui .vignette|droite|En 1901, à Barcelone, le pédagogue libertaire Francisco Ferrer publie le premier numéro de La Huelga General (La Grève générale) destiné à promouvoir le syndicalisme révolutionnaire.
20e siècle
thumb|upright|Fernand Pelloutier vers 1890.
En France, l'expression est née à la fin du dans les milieux du syndicalisme.
Théorisée, entre autres, par Joseph Tortelier et Aristide Briand, elle était synonyme de révolution, la cessation de toute activité productive conduisant obligatoirement à l'effondrement du capitalisme. Georges Sorel en fit l'apologie en la présentant sous la forme d'un mythe mobilisateur.
Elle fut à ce titre au centre de la théorie du syndicalisme révolutionnaire et considérée comme le prolongement de la politique d'action directe. Elle est qualifiée d'« expropriatrice » par les anarchistes et les anarcho-syndicalistesJean Lebrun et Philippe Pelletier, « Les anarchistes : le moment terroriste, et après ? », France Inter, 26 novembre 2015 (écouter en ligne)..
La charte d’Amiens, adoptée par la Confédération générale du Travail (CGT) en 1906, fait de la stratégie de la grève générale un principe fondateur du mouvement ouvrier : .
La social-démocratie n'omit pas de discuter dans ses congrès internationaux l'hypothèse de la grève générale comme substitut de la révolution politique. C'est ainsi que Rosa Luxemburg consacra un ouvrage au sujet en 1906..
L'échec des grèves générales lancées par la CGT, notamment pour empêcher le déclenchement de la Première guerre mondiale ; ou en 1920, avec la tentative avortée de généraliser la grève des cheminots, contribua au déclin du mythe révolutionnaire qu'elle représentait.vignette|Affiche appelant à la grève générale le 5 décembre 2019 dans une rue de Villeurbanne.
Pratiques de la grève générale
En Europe Avant la Première Guerre mondiale alt=Gravure montrant un groupe d'ouvriers des deux sexes en marche, drapeaux au vent|vignette|redresse=1|droite|La Grève générale en Belgique, gravure publiée dans Le Petit Parisien du 17 mai 1891. En pratique, c'est la constitution de syndicats puissants qui rend possible, à partir de la fin du , l'organisation de grèves générales à l'échelle d'un pays..
Dans les années 1890, la Belgique en connaît deux, l'une en 1891., l'autre en 1893.. Peu liées aux débats théoriques du moment, elles visent à faire pression sur les gouvernants en faveur de la généralisation du suffrage masculin. Elles obtiennent dans ce sens des avancées concrètes, bien que partielles. L'Autriche-Hongrie atteint des résultats du même ordre en 1896 après de simples menaces de grève générale, crédibilisées par l'exemple belge..
alt=Photo en noir et blanc d'une locomotive à vapeur renversée|vignette|redresse=1|Train renversé par les grévistes à Tbilissi, pendant la révolution russe de 1905. Au début du , la mobilisation pour l'extension du droit de vote donne encore lieu en 1902 à deux grèves générales, l'une en Belgique, en Suède. Mais ces mouvements restent sans résultat immédiat. En Italie, c'est l'utilisation de l'armée dans la répression des grèves qui déclenche, en réaction, la . En Russie, les grèves de masse prennent une grande place dans la révolution de 1905. et c'est la grève générale d'octobre qui arrache à les promesses de réforme du Manifeste d'octobre.
La révolution russe ayant ravivé l'intérêt pour ce moyen d'action, les congrès successifs de l'Internationale ouvrière débattent de propositions qui prescrivent d'y avoir recours contre le déclenchement d'une guerre ; cependant, faute de consensus, ces projets n'aboutissent pas.
En Suède, une nouvelle grève générale est organisée , orientée cette fois-ci contre les pratiques patronales de gel des salaires et de lockout ; en mobilisant, un mois durant, près de la moitié du salariat du pays, elle parvient à obtenir des concessions économiques importantes, confortant dans le pays l'idée que des réformes économiques peuvent être obtenues sans violence. La Belgique aussi connaît une nouvelle grève générale, en 1913 ; ici, en revanche, le mouvement reste axé sur la démocratisation du système politique et n'obtient à nouveau qu'un succès limité..
D'une guerre mondiale à l'autre alt=Photo en noir et blanc d'une barricade barrant une voix ferrée et sur laquelle pose un groupe d'hommes majoritairement en costume de ville|vignette|redresse=1|droite|Barricade à la gare de Granges Sud (canton de Soleure), pendant la grève générale de 1918 en Suisse.
À l'échelle internationale, la pratique des grèves générales atteint un sommet à la suite de la révolution russe de 1917 et de la fin de la Première Guerre mondiale. Pendant l'année 1917, outre la Russie, où elles se répètent depuis 1916, et l'Allemagne, elles touchent notamment la Norvège et l'Espagne, où elles connaissent des issues contrastées : alors que la , qui réclame surtout des mesures contre la disette, obtient en partie satisfaction avec la mise en place d'un contrôle des prix., les grévistes espagnols subissent une répression meurtrière..
En 1918, cette forme d'action se propage en Autriche-Hongrie et, en novembre, la Suisse connaît à son tour « sa » grève générale.. Dans l'Allemagne de la république de Weimar, où les mouvements se succèdent (révolution de Novembre, révolte de Janvier, république des conseils de Bavière, soulèvement de la Ruhr), une grève générale de quatre jours fait avorter en 1920 le putsch de Kapp ; les vagues de grèves se poursuivent jusqu'en 1921 (action de Mars). En Norvège, la grève générale de 1921 est un échec, à l'inverse du précédent de 1917, et se solde par la désaffection du tiers des effectifs syndicaux.
vignette|redresse=1|Mineurs de Tyldesley rassemblés devant le Miners Hall, pendant la grève générale de 1926 au Royaume-Uni. En 1923, de nouvelles grèves en Allemagne contribuent à la chute du cabinet Cuno.. Le Royaume-Uni connaît la grève générale de 1926, pendant laquelle le Trades Union Congress mobilise environ trois des cinq millions de syndiqués du pays en soutien aux mineurs de charbon, mais qui se conclut au bout de neuf jours sans aucun résultat, faute d'avoir pu interrompre le fonctionnement des services publics essentiels. En 1927, en Autriche, la grève générale est présente dans la révolte de Juillet, à Vienne, dont la répression fait 89 morts..
La France connaît dans les années 1930 deux épisodes de grève générale marquants, la journée du 12 février 1934 et les grèves de mai-juin 1936 : la première, organisée en réponse à l'émeute d'extrême droite du 6 février 1934, est l'occasion d'un rapprochement des partis de gauche qui ouvre la voie à la constitution du Front populaire. ; le succès électoral de celui-ci déclenche les secondes.. En revanche, l'appel à la grève générale lancé, en 1938, contre des décrets augmentant le temps de travail et réprimant les grévistes, est un échec.
Le monde colonial connaît lui aussi en 1936 deux grèves générales d'ampleur aux résultats contrastés. La grève générale syrienne qui dure 50 jours contraint les autorités coloniales françaises à négocier l'indépendance de la Syrie ; la grève générale palestinienne, qui dure du 20 avril à octobre, est un échec. Ce n'est qu'à l'issue de la grande révolte arabe (1936-1939) dont elle fait partie que le colonisateur britannique accorde quelques concessions.
De 1945 aux années 1970 alt=Photo en noir et blanc d'un groupe d'ouvriers du bâtiment, de dos, tournés vers un rang d'hommes en uniforme à l'arrière-plan|vignette|redresse=.85|gauche|Manifestation d'ouvriers du bâtiment à Berlin-Est, le 17 juin 1953. Après la Seconde Guerre mondiale, les grèves générales ont fréquemment lieu en Europe de l'Est, où elles constituent un moyen de protestation contre les régimes imposés par l'Union soviétique ; c'est notamment le cas lors de l'insurrection de juin 1953 en République démocratique allemande, ou trois ans plus tard en Pologne (soulèvement de Poznań) et en Hongrie (révolution de 1956).
alt=Photo en noir et blanc de cinq hommes accroupis ou debout devant une grille où figurent un écriteau « Usine occupée par les ouvriers » et un panneau d'information syndicale portant le sigle de la CGT|vignette|redresse=1|droite|Grévistes devant leur usine occupée, en France, en juin 1968.