« Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », parfois présenté comme un des slogans de Mai 68, est la conclusion et la dernière phrase du célèbre pamphlet situationniste distribué en par l'UNEF aux étudiants de Strasbourg, De la misère en milieu étudiant, sous la forme d'une brochure d'une vingtaine de pages, ensuite diffusée à exemplaires via de nombreuses republications partout en France.

Son auteur est le syndicaliste tunisien Mustapha Khayati, cerveau de l'Internationale situationniste depuis 1965, qu'il a quittée en pour combattre en Jordanie lors de la création du « Front démocratique pour la libération de la Palestine »Cf. les Notes pour servir à l'histoire de l'I.S. de 1969 à 1971 de Guy Debord, Œuvres, Gallimard, 2006, p. 1136-1137. Debord y motive le départ de Khayati : « L'I.S. ne peut admettre une double appartenance qui friserait aussitôt la manipulation ». La lettre de démission de Khayati est reproduite par Pascal Dumontier, Les Situationnistes et Mai 68, théorie et pratique de la révolution, 1966-1972, éditions Gérard Lebovici, Paris, 1990..

Ce slogan conseille aux étudiants opposés au capitalisme de ne pas perdre de temps dans les bureaucraties ou avec les produits et penseurs à la mode, pour mieux consacrer chaque instant disponible à faciliter la mise en place dans les entreprises d'une démocratie directe, permettant à la classe ouvrière de renverser le pouvoir capitaliste dès que la situation le permettra.

Le slogan est sans connotation sexuelle, car il est question de mieux jouir de son temps, comme le précise la première partie de la phrase parfois occultée. Les entraves à éliminer ne sont pas des interdits sexuels (comme l'inceste, la pédophilie, la zoophilie, etc.) mais sont une référence à la pression exercée par les bureaucraties politiques et syndicales, les modes intellectuelles ou la société de consommation. Le pamphlet dénonce cette pression en évoquant notamment son corollaire, le concept de , développé l'année suivante par le situationniste Guy Debord dans un livre éponyme.

Auteur L'auteur du texte est Mustapha Khayati, militant, historien et penseur politique tunisien, membre historique de l'Internationale situationniste, dont il dut démissionner lors de la Conférence (Venise, ) à la suite de son engagement en Jordanie auprès du nouveau « Front démocratique pour la libération de la Palestine ».

Mustapha Khayati, qui avait défié le parti tunisien au pouvoir d'Habib Bourguiba, en militant pour l'indépendance syndicale était l'un des animateurs du Groupe d’Étude et d'Action Socialistes Tunisien, fondé à Paris en 1963 et publiant la revue Perspectives tunisiennes. Il s'était fait connaitre dès de par son Le happening sur les robots à Strasbourg puis avait milité contre le coup d’État du 19 juin 1965 en Algérie risquant de remettre en cause l'orientation vers l'autogestion.

Verbatim La dernière phrase du pamphlet De la misère en milieu étudiant est :

Facsimilé de l'édition de novembre 1966 Facsimilé de l'édition de 1966..

Selon Cécile Canut, professeur au département de Sciences du langage de l'Université Paris-Descartes, cette phrase sera plus tard extraite de son contexte et présentée comme une conséquence néfaste et antisociale de Mai 68 pour la dénigrer alors qu'elle s'applique au contraire dès 1966 à une idéologie très sociale. La présence très réduite en Mai 68 Les situationnistes ne disposent que de très peu de militants en Mai 68, les ayant eux-mêmes sélectionnés soigneusement. Ils se font exclure de Nanterre comme de la Sorbonne par les autres groupes marxistes, qui leur reprochent leur critique virulente de la bureaucratie.

Ils sont donc isolés et les seuls à promouvoir le slogan « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », mais en 1966 et 1967 et essentiellement par les réimpressions de la brochure, car ce slogan ne figure pas parmi les six affiches qu'ils font imprimer via le Conseil pour le maintien des occupations, déménagé à l'Institut pédagogique national"Vie et mort de Guy Debord" par Christophe Bourseiller en 1999 puis réédité en 2016 aux Editions Plon après son expulsion de la Sorbonne.

Les slogans de ces six affiches sont: , , , , , et "Les situationnistes et mai 68, théorie et pratique de la révolution (1966-1972)" par Pascal Dumontier en 1990.

Il ne figure pas non plus sur les quelques 415 à 600 différents modèles différents d'affiches murales, reproduisant chacune un slogan différent, éditées par les étudiants et professeurs en grève occupant l'École des beaux-arts de Paris, qui subit l'une des plus longues occupations de Mai 68, pendant 46 jours, mais aussi l'École des Arts-déco et d'autres « ateliers populaires » à Strasbourg, Montpellier, Marseille, Lyon, Grenoble, Dijon, Caen et Amiens"Les affiches de mai 68", par Laurent Gervereau, dans la revue Matériaux pour l'histoire de notre temps en 1988 .

Il n'est pas non plus inclus dans la liste de ceux constatés sur les murs de La Sorbonne occupée, que publie Le Monde le dans un reportage sur place"Dada et Marx à la Sorbonne" par MICHEL LEGRIS, le 18 mai dans Le Monde.

Autres slogans situationnistes liés Les autres slogans situationnistes liés se réfèrent tous aux idées développées dans « De la misère en milieu étudiant », la brochure situationniste rédigée par Mustapha Khayati et distribuée en aux 18000 étudiants Strasbourg : « L'ennui est contre-révolutionnaire » écrit par le situationniste René Riesel le 22 mars à Nanterre puis par Mustapha Khayati et lui, militants de l'Internationale situationniste, pour le comité des occupations de La Sorbonne; « Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui », sur les murs selon le Figaro du Le Figaro, samedi 18 mai 1968, in Hélène Gorge, Appartenir à la société de consommation en étant travailleur pauvre : une approche socio-historique de la construction de la gure du consommateur pauvre, Economies and nances, Université du Droit et de la Santé, Lille II, 2014, page 214. et cité dans Le Monde le , évoquant par ailleurs Daniel Cohn-Bendit le disant dix jours plus tôt, sans en citer l'auteurDaniel Cohn-Bendit. Entretien avec Jean-Paul Sartre, numéro spécial du « Nouvel Observateur » du 20 mai 1968, in Paroles, Le Monde, 31 mai 1998, lire en ligne.Alexandru Matei, Langages révolutionnaires chez les socialistes utopiques et chez les révoltés de Mai 68 : de l’idéal de liberté à la liberté devenue mythe, Revue internationale d'études en langues appliquée, n°4, 2011, page 312.; « Ne travaillez jamais », slogan écrit dès 1963 par Guy Debord, cofondateur de l'Internationale situationniste; « Une société qui abolit toute aventure, fait de l'abolition de cette société la seule aventure possible », du cofondateur de l'Internationale situationniste Raoul VaneigemJean Berthaut, Parisquat : des squats politiques à Paris, 1995-2000, Atelier de création libertaire, 2008, page 5..

Reprise en Mai 68 par les situationistes A l'Université de Nanterre

Alors que l'Université Paris-Nanterre est en 1968 un fief des situationistes, le slogan « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves » n'y apparait pas. Au cours de l'hiver 1967-1968, un petit groupe de 6 à 8 étudiants situationnistes"Les groupes politiques d'extrême-gauche à Nanterre", par Jean-Pierre Duteuil, dans la revue Matériaux pour l'histoire de notre temps de 1988 . apparaît à l'Université de Nanterre, après avoir été déjà actifs au cours de l'année 1967Isabel Heger, Enragez-vous! Les événements de Mai '68, Grundmodul Landeswissenschaftliches Proseminar, 6 juillet 2009, page 7.. Ils multiplient les modes de militantisme artistiques et créatif, puis se baptisent « Les Enragés ». Leur leader René Riesel est un admirateur de Mustapha Khayati, l'auteur du slogan.

C'est lui qui lance le happening du 22 Mars à Nanterre, l'occupation de la tour administrative, mais s'en désolidarise après seulement vingt minutes, quand Daniel Cohn-Bendit l'accuse d'avoir d'avoir ouvert le frigidaire pour se servir des boissons. Les situationnistes laissent sur les lieux trois graffitis, « L'ennui est contre-révolutionnaire », « Le savoir n'est pas un bouillon de culture » et , qui font écho à ce slogan et rendent directement hommage au texte de Mustapha Khayati à Strasbourg"Représenter l'évènement historique", par Cécile Huchard en 2012, page 194.

Cinq semaines plus tôt, lors du Mai 68 à Nantes, environ avaient envahi le le rectorat, à l’appel de l'UNEF locale et de son président Yvon Chotard, pour réclamer le paiement de leurs bourses, dénonçant les modes d'attribution et leur faible niveau financier. Certains manifestants avaient alors été accusés d'avoir ouvert le réfrigérateur du recteur Max Schmitt, selon des articles de presse "À Nantes, Mai 68 a débuté le 14 février" Ouest-France mercredi 14 février 2018. Le situationiste de Nanterre Gérard Bigorgne avait participé à cette invasion du rectorat, invité par son ami nantais Juvénal Quillet" Scènes situationnistes de Mai 68 : Enquête sur une influence présumée", par Laurence Bernier-Renaud, sous la direction de Jean-Pierre Couture élu en président des résidences universitaires de Nantes.

A l'Université de la Sorbonne

Visé pour son activisme remuant, René Riesel, étudiant à Nanterre fait l'objet d'une convocation le devant la commission de discipline universitaire, au même titre que Daniel Cohn Bendit, qui s'effectue à la Sorbonne. René Riesel fait paretie, juste après, le , des premiers occupants de la Sorbonne, avec ses camarades de l'Internationale Situationiste. Mais ils sont, là aussi, chassés par les groupes marxistes-léninistes, qui se voient comme une avant-garde du prolétariat et s'agacent de leurs positions en faveur de l'autogestion et de la démocratie directe.

Le groupe se replie alors à l'Institut pédagogique national où ils réalisent six affiches offset aux slogans situationnistes répliquant ceux du CMDO de la Sorbonne, grâce au matériel des locaux des Arts déco et à une imprimerie en grève: , , , , , et .

La brochure de 1966 dont le slogan est la conclusion, qui a eu un retentissement dans toute la sphère anarchiste, a retenu aussi l'attention d'un d'eux, Christian Sebastiani, militant anarchiste à la Sorbonne, surnommé « le poète des murailles ». Il est membre du groupe Sysphe, appelé aussi "Groupe d'action révolutionnaire (GAR), l'un des 3 groupes de la Fédération anarchiste qui font alors scission, pour réjoindre l'IS. Appelé « le poète des murailles »" Abrégé du situationnisme, 30 Mars 2013, par Patrice Faubert aux Editions car il a inscrit à lui seul, sur les murs de Paris, bon nombre des graffiti de Mai 68, à l'aide de bombes de peinture" entretien avec Walter Lewino, le 18 avril 2010 par Raphaël Meltz. Petites histoires de la grande époque, 21 juin 2010 . c'est lui qui aurait écrit sur l'un des murs "Vivre sans temps mort, jouir sans entraves" et "consommez plus, vous vivrez moins", l'expression "sans temps mort" désignant une qualité de vie et pas seulement le refus de perdre du temps.

Christian Sebastiani est aussi un des rares adhérents officiels de l'IS, qui sont triés sur le volet par le leader Guy Debord. Peu après Mai 68, lorsqu'Angéline Neveu, seule femme des enragés de Nanterre, est convoquée à un procès militant, pour une obscure affaire de mœurs, à la Taverne du Régent, place de Clichy. c'est à lui que l'instruction est confiée par l'IS.

Contexte et signification : interprétations ultérieures