La bataille de Gembloux, qui a lieu le au cours de la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), oppose les insurgés des Pays-Bas espagnols, commandés notamment par Emmanuel de Lalaing, au nom des États généraux et de Guillaume d'Orange, aux troupes espagnoles commandées par don Juan d'Autriche et Alexandre Farnèse, au nom de Philippe II, roi d'Espagne et souverain des Pays-Bas. La bataille se termine par la victoire des Espagnols.
Cette défaite accélère la dissolution de l'unité du camp insurgé. L'année suivante, Alexandre Farnèse réussit à rallier à Philippe II les provinces (catholiques) du sud : le Hainaut, l'Artois, la Flandre française et le Cambrésis, dans le cadre de l'union d'Arras.
Contexte Les Pays-Bas de Charles Quint à Philippe II Les dix-sept provinces des Pays-Bas sont un des héritages de Charles Quint, venu du duc de Bourgogne Charles le Téméraire. En 1549, Charles, qui est aussi roi d'Espagne, et qui a été élu empereur en 1519, redéfinit le statut des Pays-Bas (Pragmatique Sanction), qui en fait une entité séparée du Saint Empire, devant revenir à son fils Philippe, futur roi d'Espagne.
En 1555, date de l'abdication de Charles Quint, Philippe II reçoit effectivement la couronne d'Espagne et les dix-sept provinces (ainsi que la Franche-Comté et le Milanais)Les possessions autrichiennes de Charles (Hongrie, Bohême, duchés autrichiens, etc.) reviennent à son frère Ferdinand, qui est aussi élu empereur. Philippe II est représenté aux Pays-Bas par un gouverneur général, assisté par un Conseil d'État. Chaque province a une représentation (les États provinciaux), mais il existe aussi des États généraux des Pays-Bas.
Les débuts de la guerre d'indépendance (1566-1576)
Les tensions, politiques (rôle de la noblesse locale) et religieuses (problème du protestantisme), entre les élites néerlandaises et Philippe II, catholique intransigeant et tenant du pouvoir absolu des rois, aboutissent en 1566 à une crise (affaire du compromis des Nobles) et au début de la « révolte des Gueux », qui, en 1568, se transforme en guerre lorsque le prince Guillaume d'Orange, membre du Conseil d'État et leader de la noblesse, lance une offensive contre l'armée du duc d'Albe, gouverneur général depuis 1567.
Cette offensive échoue, mais la guerre reprend en 1572 (prise de Brielle) et cette fois, l'insurrection s'installe solidement dans les provinces du nord, notamment la Hollande et la Zélande. Le gouverneur général — le duc d'Albe, — est remplacé en 1573 par don Luis de Requeséns, dont la mort () provoque une période d'anarchie, les soldats espagnols n'étant plus « tenus » (une « régence » est dévolue aux États généraux) : ils vont notamment attaquer la ville d'Anvers et la mettre à sac (), amenant les provinces à conclure la pacification de Gand (), afin de, au minimum, mettre fin au danger que constituent les troupes espagnoles, en faisant abstraction des différends entre catholiques et protestants.
C'est alors qu'est nommé un nouveau gouverneur général, don Juan d'Autriche, demi-frère de Philippe II, auréolé du prestige de sa victoire contre les Turcs à Lépante (1571).
Le gouvernorat de don Juan d'Autriche La situation est difficile. Le , il signe et promulgue l'Édit perpétuel, concédant le départ des troupes espagnoles, ce qui lui permet d'être reconnu comme gouverneur et de pouvoir entrer à Bruxelles. Mais les tensions réapparaissent rapidement, et .
Il vient à Namur pour saluer Marguerite de Valois, sœur du roi de France Henri III et épouse du roi Henri de Navarre (la « reine Margot »), allant prendre les eaux à Spa. Le , il réussit à prendre le contrôle du château par un coup de main audacieux. Namur devient alors un réduit loyaliste, tandis que le reste du pays acquis aux États généraux, qui offrent à l’archiduc Mathias, frère de l’empereur Rodolphe II, de devenir leur souverain à la place de Philippe.
Fin 1577, don Juan ne dispose plus de troupes importantes, d’autant plus que Philippe II a interdit dans un premier temps au gouverneur du duché de Milan de lui envoyer des renforts, avant de se raviser. Mais les insurgés ne mettent pas cette situation à profit, des querelles internes surgissant entre eux.
Les forces en présence L'armée de don Juan Au début de , don Juan, qui se trouve à Luxembourg, reçoit les premiers renfort, trois mille fantassins et quinze compagnies de cavalerie, venus de Milan par la Savoie, la Franche-Comté et la Lorraine. Fin décembre, Alexandre Farnèse, petit-fils de Charles Quint et duc de Parme, arrive à Luxembourg, précédant une armée de hommes : il s’agit de troupes aguerries, formées d’Espagnols et d’Italiens qui ont combattu aux confins du duché de Gênes ; s’y ajoutent 4 à hommes levés en Lorraine par le comte Pierre-Ernest de Mansfeld. Des Wallons font aussi partie de cette armée, originaires pour l’essentiel des provinces de Luxembourg et de Namur, ainsi que des « bourguignons », commandés par le colonel Marc de Rye. Cela représente au total environ fantassins et cavaliers.
Cette armée est formée par des soldats de métier des Tercios espagnols, qui ont déjà l'expérience de la guerre, et sont commandés par des officiers de premier plan, des , Farnèse, Mansfeld, Martinengo, Bernardino de Mendoza ou Octave de Gonzague, correctement pourvus en cavalerie et en artillerie. On peut aussi citer Cristóbal de Mondragón, âgé de 74 ans.
Les soldats de don Juan manifestent leur volonté de se battre non seulement pour Philippe II, mais aussi pour le catholicisme : ils arborent des drapeaux portant l’inscription In hoc signo vici Turcos, in hoc signo vincamFormule qui reprend la vision de Constantin en 312 au pont Milvius : la croix avec la phrase In hoc signo vinces, « Par ce signe, tu vaincras ». et hereticos (« Par ce signe, j’ai vaincu les Turcs, par ce signe, je vaincrai aussi les hérétiques ») ; ils ont aussi reçu la bénédiction du pape Grégoire XIII, qui voit en eux l’armée de la foi véritable envoyée combattre l’hérésie.
L'armée des insurgés La confusion entretenue entre l’hérésie et l’insoumission à Philippe II est assez mensongère, étant donné que l’armée des États généraux à Gembloux compte de nombreux catholiques commandés par des officiers catholiques. Elle est constituée pour une grande part de régiments wallons, ainsi que par des unités d'étrangers (des Français, six compagnies d’Allemands et dix-sept compagnies d’Écossais et d’Anglais). Les Britanniques, commandés par le colonel Henry Balfour, ont été envoyés par Guillaume d’Orange et sont assez mal vus de leurs compagnons d’armes en raison de leur ferveur protestante. Cette armée est d’une force numérique au moins égale à l’armée de don Juan ; certaines sources espagnoles lui donnent même un net avantage : hommes face à . Selon Strada, « l’armée du roi moindre qu’on ne le croyait, celle des ennemis plus nombreuse », .
Plus nombreuse, cette armée est cependant mal équipée et mal commandée.
George de Lalaing, commandant en chef, a rejoint l'insurrection deux ans plus tôt et est devenu en 1577 stadhouder des provinces de Frise, de Groningue et de DrentheOn l’a souvent décrit comme un chef sans autorité ni prestige ; l’année même de Gembloux, il allait cependant donner encore du fil à retordre aux Espagnols, leur enlevant Kampen et Deventer. Par la suite, il se ralliera à Philippe II en 1580 : c'est la « trahison de Rennenberg ».. Le jour de la bataille, il se trouve à Bruxelles au mariage du baron de Beersel et de Marguerite de Mérode, « tryumphant chà et là en grandissimes bancquetz »Selon le mot de Strada dans l’ancienne traduction de Durier., en compagnie de Philippe de Lalaing1537-1582. Lien de parenté : ils sont cousins, petits-fils de Charles I de Lalaing (1466-1525)., de Robert de Melun, du vicomte de Gand, commandant de la cavalerie, et de Valentin de Pardieu, grand-maître de l'artillerie. Strada raille ces généraux fuyant le rude hiver de Hesbaye, « comme si la rigueur de la saison leur eût ôté le courage et qu’ils ne fussent vaillants qu’en été ».
Dans les derniers jours de janvier, l’armée des États se trouve donc sous le commandement d’Antoine de Goignies, seigneur de Vendege, officier assez âgé qui a servi sous Charles-Quint ; il a commandé la cavalerie espagnole et participé à la campagne contre la France sous Charles IX, avant de passer aux insurgés. Ses lieutenants sont Maximilien de Hénin-Liétard, comte de Boussu (1542-1578), a servi sous le duc d’Albe, et Frédéric Perrenot de Granvelle, sire de Champagney. Philippe d'Egmont, fils du comte d'Egmont exécuté en 1568, et Guillaume de la Marck, seigneur de Lumey, complétent l’état-major.
Préliminaires (18-30 janvier 1578) thumb|right|300px|Bataille de Gemblours, donnée le l'an 1578. Dans L'Histoire de la guerre des Païs-Bas, du R.P. Famien Strada ... traduite par P. Du Ryrer, 1727, tome II, p. 346.
L'armée espagnole Par sa correspondance, on sait que don Juan se trouve encore à Luxembourg le , puis à Marche le 23. Il écrit alors à Philippe II pour se plaindre du manque de vivres. « La misère de ce pays est telle, écrit-il, que si M. de Hierges tarde encore sept jours, on ne saura que devenir. Sans l’armée qu’il a amenée, il est impossible d’avancer. On ne peut se fournir de l’artillerie nécessaire, on n’a pas d’argent. Que fera-t-on si l’ennemi refuse le combat ? La détresse est telle qu’il ne reste d’autre décision possible. On ne peut marcher à un but certain, parce qu’on manque du nécessaire, artillerie, munitions, vivres et argent ». Il se plaint aussi de l’indécision du roi, qui « accroît l’audace des méchants et diminue celle des bons ».
Les renforts arrivent cependant, et don Juan revient à Namur, où il se trouve probablement le ; son premier soin est de déloger les insurgés des postes qu’ils ont établis aux environs de cette ville, dont ils projettent de faire le siège. , car une lettre d’Octave de Gonzague à Philippe II, datée du dit « qu’il ne faut pas s’attendre à ce que les États attaquent le camp de Bouge et que s’ils le faisaient, ce serait pour l’armée royale une occasion de remporter un succès ». Cette lettre montre que le camp de Bouge existait déjà à cette date, contrairement à ce qui a pu être dit plus tard.
Les insurgés Établie d’abord à Temploux, l'armée des insurgés est plutôt mal en point, touchée par une maladie, et le moral est bas. Les soldats refusent de marcher « sans aller remonstrer aux États la pauvreté qu’il y a entre les soldats ; ils espèrent à leur retour avoir paiement et savoir ce qu’ils feront ». Strada écrit qu'elle se déplace le vers Saint-Martin et vers les environs d’Émines (un mouvement inapproprié vers une position faible et plus proche de moitié des lignes espagnoles).
Lorsqu'est annoncée l'arrivée prochaine du gros des troupes espagnoles, l’armée insurgée privée de son haut commandement décide de se retirer à Gembloux, village qui est aux mains des États depuis Les insurgés ont fait prisonnier le commandant de la place, Wilhelm Katterbach, et sa compagnie d’Allemands.. Le mouvement de retraite commence le dans l'après-midi, selon une lettre du comte de Rœulx à don Juan : « Oultremont s’est trouvé à ceste heure vers moy me dire que ce matin, a eu deux rapports que les ennemis ont dès hier après-disner faict partir leur artillerie et bagaiges avecq leurs malades qui sont en grande quantité et tirent vers Gyblou, toutefois, qu’il est arrivé sept compaignies de peonniers et besongnent encore aux trenchyz ».
Don Juan est alors informé par ses espions de l’absence des principaux chefs. Mais l’essentiel de son armée se trouve encore au sud de la Meuse. Il n’a avec lui que six compagnies de cavalerie légère et cinq d’arquebusiers à cheval, ainsi qu'une infanterie de mille arquebusiers et deux cents piquiers. Un régiment de Wallons garde les bagages (sans doute jugés moins fiables pour combattre leurs compatriotes).
La journée du 31 janvier Les premiers mouvements (matinée)