vignette|230x230px|Fouet en cuir (chicotte). La chicotte ou chicote (mot d'origine portugaise signifiant « natte » ou « extrémité de cordage ») désigne en français un fouet à lanières nouéesDéfinition du TLFi ou tressées, traditionnellement en cuir d'hippopotame ou de rhinocéros, qui a d'abord été employé dans le contexte colonial (colonisation de l'Amérique latine) et la traite négrièreS. Dulucq, J.-F. Klein, B. Stora, Les mots de la colonisation, Toulouse, Presse universitaire du Mirail, 2008, .. Son usage pouvait s'avérer mortel. Le mot chicotte se rapporte également à la « palmatoria » (ou « menino de cincos olhos ») qui était quant à elle une batte faite de bois utilisée par les colons portugaisJ.-F. Bayart, Hégémonie et coercition en Afrique subsaharienne : la politique de la chicotte, Politique africaine, volume 110, (2), 2008, ..
D’aucuns prétendent également que l’origine du mot chicotte proviendrait d’un dénommé monsieur Chicot, un capitaine de la Force publique à l’époque de l’État indépendant du Congo. Cette autre proposition quant à l’origine du nom donné à ce fouet est notamment relayée par le roman Le rêve du Celte de Mario Vargas LlosaM. Llosa, Le rêve Celte, Paris, Gallimard, 2013, .. De nombreux termes peuvent être utilisés comme synonymes de chicotte, parmi lesquels « sjambok » (en Indonésie et en Afrique du Sud), « litupa », « mnigolo » (hippopotame en malinké), « imvubu » (hippopotame en zoulou), « kiboko » (hippopotame en swahili) ou « fimbo » (fouet en lingala) qui désignent tous ce fouet.
Les colonies belges La Belgique comptait parmi les puissances coloniales du . La chicotte y était employée comme moyen de mise au travail forcé et de punition des indigènes ; elle est de nos jours considérée comme un symbole de la colonisation belgeG. Deboeck, Les héritiers de Léopold II, ou l'anticolonialisme impossible, , ..
Deux périodes distinctes De 1885 à 1908 : l'État Indépendant du Congo Le Congo était, à l’époque de l’État indépendant du Congo (EIC), géré comme une entreprise au service des intérêts du roi Léopold II et ceux d'actionnaires de Belgique et d'Angleterre. De telle sorte que la rémunération des agents de Léopold II dépendait directement du rendement du travail forcé fourni par les indigènesV. Vaessen, Les législations sur le contrat de travail de 1910 et 1922 au Congo Belge : deux intentions et deux modes de décisions opposés, in Revue belge de philologie et d'histoire, tome 79, 2001, .: la récolte de matières premières telles que le caoutchouc ou l’ivoire. Cette configuration mena à de nombreux abus, parmi lesquels les punitions corporelles (« chicotte ») qui étaient réservées aux indigènes qui n’effectuaient pas (ou mal) le travail qui leur était imposé par les colons belges.
De 1908 à 1960 : Congo belge et Ruanda-Urundi À la suite des scandales qui touchèrent la gestion de l'EIC, le gouvernement belge, qui prit le relais quant à la gestion du Congo, entreprit de rompre avec cette mauvaise image. Ainsi, par les trois décrets successifs des 21 mars, 21 mai et 17 août 1910, les travaux forcés furent interdits, l'imposition des indigènes introduite et le principe de liberté de travail consacréV. Vaessen, Les législations sur le contrat de travail de 1910 et 1922 au Congo Belge : deux intentions et deux modes de décisions opposés, in Revue belge de philologie et d'histoire, tome 79, 2001, .. L'exploitation des ressources du Congo n'y sera désormais plus faite au profit du roi Léopold II mais de la Belgique et plus précisément des entreprises belges. À l’époque, la chicotte apparaissait comme une punition appropriée qui permettait tout à la fois de faire régner la discipline et d’assurer le rendement, tout en canalisant les excès de violence à l’encontre des indigènes.
Entre-temps, en 1919, la Belgique avait récupéré l’ex-colonie allemande qu’était le Rwanda-Urundi et, par la loi du 21 août 1925 sur le gouvernement du Ruanda-Urundi, une union administrative entre le Congo Belge et le Ruanda-Urundi avait été actée. Ainsi, le Ruanda-Urundi est soumis aux lois du Congo Belge.
Application et modalités d’application
Sanction pénale : Juridictions indigènes Les tribunaux indigènes (ou tribunaux de chefferies) étaient des juridictions établies par le décret du 15 avril 1926L. Strouvens et P. Piron, Codes & lois du Congo Belge, Bruxelles, Larcier, 1948, . . Ces tribunaux réservés aux seuls indigènes étaient chargés de juger ces derniers selon le droit coutumier (non écrit). Ils étaient présidés par les chefs indigènes et encadrés par des EuropéensJ.-L. Vellut, La mémoire du Congo : le temps colonial, Musée royal de l'Afrique centrale, 2005, ..
Les tribunaux de chefferies étaient organisés par le décret du 22 décembre 1934 (au Congo Belge) et l'ordonnance du 5 octobre 1943 (au Ruanda-Urundi).
Selon l’article 43 de la loi sur le gouvernement du Congo Belge (Chapitre VI)L. Strouvens et P. Piron, Codes & lois du Congo Belge, Bruxelles, Larcier, 1948, ., les chefs indigènes ne pouvaient prononcer de peines qu'à la triple conditions que : la coutume attache des peines aux faits reprochés à l'indigène, que ladite coutume respecte l'ordre public universel et les lois ou règlements substituants d'autres règles aux principes de la coutume indigène, que la punition ne dépasse pas une amende de (ou une valeur équivalente), une incarcération sans torture corporelle d'une durée de maximum (accompagnée ou non de travaux forcés) ou une peine de fouet.
La peine de fouet que pouvaient prononcer ces juridictions était tout de même encadrée par la loi du 11 janvier 1934 (article unique)L. Strouvens et P. Piron, Codes & lois du Congo Belge, Bruxelles, Larcier, 1948, . : elle ne pouvait être que de 8 coups au plus et ne pouvait être appliquée aux vieillards, infirmes, femmes, enfants et autres catégories de personnes déterminées par le commissaire provincial. De plus, pour un même fait, le fouet ne pouvait être cumulé avec la servitude pénale principale (l'emprisonnement).
Il faut noter néanmoins que la peine de fouet ne peut être prononcée par les tribunaux de chefferie à l’encontre des militaires et officiers de la force publique (en activité et en service) ni aux agents-cadres indigènes de la colonie.
Sanction disciplinaire thumb|Usage de la chicotte au Congo belge|258x258px L’application de la peine du fouet, à titre de peine disciplinaire, était encadrée par l’article 10 de l’ordonnance du 20 janvier 1938.
Force publique La force publique comptant des soldats indigènes dans ses rangs, ces soldats particuliers étaient également susceptibles de recevoir des coups de chicotte.
Les militaires indigènes de la force publique pouvaient, d’après l’article 27 de l’arrêté royal du 8 juin 1933, recevoir 2 à 8 coups de fouet. Cependant, les clairons de classe ainsi que les soldats de classe n'étaient pas susceptibles de subir cette sanction disciplinaireL. Strouvens et P. Piron, Codes & lois du Congo Belge, Bruxelles, Larcier, 1948, ..
Travail État Indépendant du Congo Sous le régime léopoldien, les agents de l’État étaient chargés de garantir une certaine rentabilité dans le domaine privé. L’emploi de la contrainte physique était, de ce fait, intrinsèquement lié au systèmeV. Vaessen, Les législations sur le contrat de travail de 1910 et 1922 au Congo Belge : deux intentions et deux modes de décisions opposés, in Revue belge de philologie et d'histoire, tome 79, 2001, .. Pour bénéficier de la main-d’œuvre indigèneV. Vaessen, Les législations sur le contrat de travail de 1910 et 1922 au Congo Belge : deux intentions et deux modes de décisions opposés, in Revue belge de philologie et d'histoire, tome 79, 2001, . nécessaire et pour faire régner la discipline, les fonctionnaires disposaient d’une série de « moyens de contrainte et de répression »I. Ndaywel è Nziem, Histoire générale du Congo, de l'héritage ancien à la République Démocratique, Louvain, Duculot, 1998, .. Les agents de l’État avaient notamment la possibilité d’appliquer ou de faire appliquer le fouet.
Au vu de l’étendue du territoire, l’E. I. C. octroyait des concessions à des entreprises privées (dont l’ABIR et l’Anversoise). Ces concessionnaires avaient les pleins pouvoirs mais ne pouvaient pas avoir recours au travail forcé. Ils avaient d’autres prérogatives non négligeables dont la possibilité d’exercer la police, d’autant plus qu’aucune disposition légale n'empêchait l’employeur d’avoir recours à la chicotte en cas de non-respect de la discipline du travail. Les châtiments corporels étaient vus comme le moyen le plus adéquat pour maintenir l’ordre.
Le rapport Casement releva des carences au niveau de la réglementation sur le contrat de travail, en ce sens que la législation sur le contrat de travail de 1888 (seul outil garantissant un minimum de protection aux indigènes) n’était pas respectée au sein de la colonieV. Vaessen, Les législations sur le contrat de travail de 1910 et 1922 au Congo Belge : deux intentions et deux modes de décisions opposés, in Revue belge de philologie et d'histoire, tome 79, 2001, , 1219 et 1223.. Ces critiques britanniques à l’encontre de Léopold II constituent un des facteurs qui mèneront finalement à l’annexion du Congo par la Belgique en 1908.
Congo belge et Ruanda-Urundi