Karl Abraham, né le à Brême et mort le à Berlin, est un psychiatre et psychanalyste allemand. Il est l'un des pionniers de la psychanalyse et le fondateur de l'Institut de psychanalyse de Berlin (1920).

Biographie

Karl Abraham naît à Brême, dans une famille allemande juive orthodoxeJohannes Cremerius, « Abraham, Karl », , in Alain de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse 1. A/L., Paris, Calmann-Lévy, 2002, .. Certaines sources font de son père un commerçantIbid d'autres, un professeur de religion juive et prédicateur Anna Bentinck van Schoonheten, Karl Abraham: Life and Work, a Biography, Milton Park, Routledge, 2015, . : selon Bernard LemaigreConcernant la vie d'Abraham, Bernard Lemaigre dit en note qu'il a utilisé avant tout la biographie (inachevée) rédigée par Hilda, fille de Karl Abraham, les notices nécrologiques écrites par Freud, Jones et Reik, des éléments où il est question d'Abraham dans la biographie de Freud, enfin la Correspondance Freud-Abraham., le père de Karl Abraham, âgé de 31 ans en 1873, Bernard Lemaigre, Karl Abraham, Paris, PUF, coll. « Psychanalystes d'aujourd'hui », 2003, .. Hilda C. Abraham, la fille de Karl Abraham, décrit son grand-père comme , mais que jamais sa foi orthodoxe ne rendit intolérant ou obsessionnel, et qui resta jusqu'à sa mort le chef de la communauté juiveD'après ses sources, Bernard Lemaigre rapporte que cette petite communauté juive de la ville hanséatique de Brême . à laquelle appartenait sa famille. Hilda C. Abraham dit de sa grand-mère Ida que, même si celle-ci , en particulier vis-à-vis de Max, le frère aîné de Karl, , elle n'en était pas moins , dotée d'humour ainsi qu' . Les parents de Karl Abraham étaient cousins germains.

Très tôt, Karl Abraham manifesta des dons pour les langues, tout en s'intéressant à la philosophie et à la linguistique ; il savait le grec et le latin, possédait bien l'anglais, l'espagnol et l'italien, avait des connaissances en danois, hollandais et français. Ayant suivi le dimanche un enseignement religieux et des cours d'hébreu, il montra un certain intérêt pour le Talmud, lié d'ailleurs à sa . C'est plutôt par nécessité qu'après avoir commencé en 1895 des études de dentisterie () à l'université de Wurtzbourg, il étudie l'année suivante la médecine à l'université Humboldt de BerlinJohannes Cremerius, « Abraham, Karl », in Alain de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse 1. A/L., Paris, Hachette Littératures, 2005, . et achève sa formation universitaire à Fribourg-en-Brisgau.

En 1906, il épouse Hedwig Bürgner, sa cousine. Ils auront deux enfants. Abraham analysera sa fille Hilda et écrira l'histoire de son cas en 1913 dans un article : « La petite Hilda, rêveries et symptômes chez une petite fille de sept ans »É. Roudinesco et M. Plon, « Abraham Karl (1877-1925) », Dictionnaire de la psychanalyse, 2011, .. Hilda Abraham (1906-1971), elle-même psychiatre et psychothérapeute, fit beaucoup pour éditer et faire connaître l'œuvre d'AbrahamHilda C. Abraham, Obituary Notice, British Medical Journal, 13 novembre 1971.., notamment en publiant une biographie de son pèreKarl Abraham : biographie inachevée, 1974.. thumb|La clinique psychiatrique du Burghölzli vers 1890. Karl Abraham se forme comme psychiatre, à Berlin, puis à Zurich, à la clinique psychiatrique du Burghölzli, auprès d'Eugen Bleuler. Il s'y initie notamment à la psychanalyse auprès de Carl Gustav Jung, médecin-chef de la clinique. Il prend connaissance plus avant des écrits freudiens. Il rend visite à Freud le . À l'issue de cette première rencontre, les deux hommes entretiendront une importante correspondance, d'environ cinq cents lettres, échangées entre 1905 et 1925Sigmund Freud, Karl Abraham, Correspondance :1907-1926, réunie par les soins de Hilda C. Abraham et d'Ernst L. Freud, trad. Fernand Cambon et Jean-Pierre Grossein, Gallimard, 1969, ..

En 1907, il s'installe comme psychanalyste à Berlin. Hermann Oppenheim, une personnalité de Berlin, créateur de la notion de « névrose traumatique » et par ailleurs l'un de ses parents, l’accueille dans sa polycliniqueGilles Tréhel. Karl Abraham (1877-1925) et Hermann Oppenheim (1857-1919) : rencontre autour des névroses traumatiques de paix. L’Information psychiatrique, 2005, 81, , . Durant cette année 1907, il s’intéresse à l’étude du traumatisme par rapport à la sexualité infantile dans l’hystérie et la démence. Freud le guide dans ses premières formulationsGilles Tréhel. Karl Abraham (1877–1925) : premiers échanges avec Sigmund Freud (1856-1939) à propos de la sexualité. Cliniques méditerranéennes, 78, 2008/2 , . Article en ligne..

Durant la Première Guerre mondiale, il est employé à des fonctions de chirurgien. Ce travail auprès de personnes souffrant de traumatismes physiques enrichit sa compréhension des traumatismes psychiques. Par la suite, Abraham forme le projet d'un service de psychiatrie à l'hôpital qui devient véritablement un service de pratique psychanalytiqueGilles Tréhel, « Karl Abraham (1877-1925) : psychiatre de guerre à l’hôpital d’Allenstein », Perspectives Psy, 2010, , . Avec Sándor Ferenczi et Ernst Simmel, il est à l'origine de la psychanalyse des névroses de guerre chez les soldats. vignette|upright=0.7|Le comité secret : Rank, Freud, Abraham, Eitingon, Ferenczi, Jones, Sachs (1922) Il est le premier président de la Société allemande de psychanalyse (Deutsche Psychoanalytische Gesellschaft / DPG), fondée en 1910, et qui s'est d'abord appelée l'Association psychanalytique de Berlin (Berliner Psychoanalytische Vereinigung). Il fonde l'Institut psychanalytique de Berlin en 1920, avec Ernst Simmel et Max Eitingon. Il succède à Carl Gustav Jung à la présidence de l'Association psychanalytique internationale, en 1918, puis en 1925. Il est dès l'origine l'un des membres du « Comité secret », ce conseil restreint des plus proches collaborateurs de Freud, entre 1912 et 1936, par lequel les premiers psychanalystes tentaient de structurer le mouvement psychanalytique naissantPhyllis Grosskurth, Freud, l'anneau secret, Paris, PUF, coll. «Histoire de la psychanalyse», 1995..

Il est coéditeur du , du Zentralblatt für Psychoanalyse ainsi que de la revue Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse.

Sa mort prématurée, le , à l'âge de 48 ans, fut ressentie douloureusement par Freud comme une grande perte pour le mouvement psychanalytique.

Quelque temps avant sa mort, Karl Abraham s'était engagé avec Hanns Sachs dans le projet d'un film sur la psychanalyse, avec lequel Freud n'était d'ailleurs pas d'accord: Sachs et lui ont conseillé l'équipe de tournage du film Les Mystères d'une âme (Geheimnisse einer Seele) qui fut réalisé par Georg Wilhelm Pabst en 1926Bernard Lemaigre, Karl Abraham, PUF, 2003, ..

L'analyste thumb|upright=0.6|left|Plaque commérotative pour Abraham à la Berliner Rankestraße Il a été l'analyste didacticien de Felix Boehm, d'Hélène Deutsch, des britanniques Edward Glover, James Glover et Alix Strachey., de Karen Horney, de Carl Müller-Braunschweig, de Sándor Radó, de Theodor Reik et d'Ernst Simmel. Il est connu pour avoir été l'un des deux analystes inspirateurs de la pensée de Melanie Klein, après Sándor Ferenczi, lorsque celle-ci s'installe à Berlin en . Attentif à la formation des analystes, il met au point le dispositif de formation en place à l'Institut psychanalytique de Berlin qui devient un modèle pour les autres instituts psychanalytiquesBernard Lemaigre, Karl Abraham, Paris, PUF, Collection « Psychanalystes d'aujourd'hui », 2003, ..

Contrairement à Freud et à Ferenczi, Karl Abraham était opposé à la pratique de la psychanalyse par des non-médecins. Il considérait que les non-médecins devaient plutôt , ainsi qu'il l'avait recommandé à Theodor Reik. Cette position d'Abraham, et la mort de celui-ci, sont antérieures au congrès international d'Innsbruck de 1927, où cette question de l'exercice de la psychanalyse par des , c'est-à-dire par des non-médecins, fait l'objet de controverses. Freud venait alors de publier La question de l'analyse profane (1926) où il prenait la défense de Reik accusé d'exercer la médecine illégalement, mais dans la perspective, dans ce texte, de mettre en valeur l'indépendance de la psychanalyse par rapport à la médecineBernard Lemaigre, Karl Abraham, ..

Travaux de recherche de Karl Abraham L'œuvre de Karl Abraham comporte plusieurs périodes. De 1907 à 1910, ses travaux de recherche portent sur l'hystérie et la démence précoce (que Bleuler va appeler la schizophrénie), ainsi que sur le trauma sexuel. Abraham s'intéresse ensuite à la « psychose maniaco-dépressive », au complexe de castration chez la femme et aux relations du rêve au mythe; enfin, il travaille sur les trois stades de la libido, anal, oral, génital. thumb|upright=0.7|Akhenaton fait l'objet d'un essai d'Abraham thumb|left|Abraham publie une étude sur le peintre Giovanni Segantini. Ici, Les mauvaises mères de Segantini Abraham publie deux études importantes de psychanalyse appliquée en 1911, l'étude sur le peintre Giovanni Segantini (1859-1899) et en 1912, Amenhotep IV (Echnaton). Contribution psychanalytique à l'étude de sa personnalité et du culte monothéiste d'Aton.

Les découvertes originales d'Abraham se situent dans le domaine de la libido, dans « Esquisse d'une histoire du développement de la libido fondée sur la psychanalyse des troubles mentaux » (Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido auf Grund der Psychoanalyse seelischer Störungen, 1924). À partir de la théorie de Freud sur les stades des organisations prégénitales (1916/1917), Karl Abraham introduit un stade oral-cannibalique en proposant une activité buccale double, sucer et mordre, et en déduit deux modes de relations objectales précoces différents, l'incorporation par la succion et la destruction par la morsure, d'où un conflit d'ambivalence dans la vie de l'enfant. Cette ambivalence pulsionnelle dans la vie sexuelle infantile aux stades prégénitaux amène Karl Abraham à y relier les troubles mélancoliques chez l'adulte : un retrait de l'investissement libidinal de l'objet fait que la libido ainsi libérée se tourne vers le Moi, provoquant l'introjection de l'objet. Abraham relie de la sorte la psychogenèse de la mélancolie à la mère décevante lors de la phase précoce du développement de la libido Partant, il crée un lien associatif entre le complexe d'Œdipe et le stade cannibalique du développement de la libido, permettant l'introjection consécutive des deux objets d'amour, le père et la mère.

Karl Abraham est l'un des fondateurs de la recherche psychanalytique sur les psychoses. Avant même ses travaux de recherche sur la psychose maniaco-dépressive entre 1916 et 1924, il s'était penché sur la schizophrénie dès 1908 dans « Les différences psychosexuelles entre l'hystérie et la démence précoce » (Die psychosexuelle Differenz der Hysterie und der Dementia Präcox). En ce domaine de la psychose, l'importance des recherches d'Abraham réside dans la mise à jour des troubles dans le secteur libidinal qui secondarisent les troubles de la fonction du Moi, la théorie de la libido permettant de comprendre la schizophrénie. Dans le texte de 1908, il avait également introduit la notion d'autisme, reprise ensuite par Eugen Bleuler (1911).