La Chose est, selon le Vocabulaire technique et critique de la philosophieÉdition utilisée : Éditions Presses universitaires de France, tome 1, cinquième édition, 1999, verbo « Chose », pages 139 et 140. d'André Lalande, un concept qui peut avoir trois sens distincts.
Le premier sens consiste en tout ce qui peut être pensé, supposé, affirmé ou nié ; c'est le terme le plus général pouvant tenir lieu de tout ce dont on suppose l'existence (fixe ou passagère, réelle ou apparente, connue ou inconnue).
Le deuxième sens, en théorie de la connaissance, exprime l'idée d'une réalité envisagée à l'état statique constituée par un système supposé fixe de qualités et de propriétés. La chose s'oppose alors au fait ou au phénomène. En ce sens, « chose » et « objet » sont souvent employés comme synonymes. Dans un sens métaphysique, la « chose en soi » (« Ding an sich » / « Thing in itself » / « Cosa in se ») est ce qui subsiste en soi-même sans supposer autre chose.
Dans un troisième sens, dans le domaine éthique, la chose s'oppose à la personne. La chose ne s'appartient pas à elle-même, elle peut être possédée, elle ne peut être perçue comme le sujet d'un droit, à l'inverse de la personne qui peut posséder la chose et avoir des droits.
Selon le Dictionnaire des concepts, c'est l'entité philosophique qui possède le plus d'extension et le moins de détermination. À la vieille relation, grecque et romaine, de l'homme à la chose s'est progressivement substituée la relation du sujet à l'objet sans que la problématique philosophique ait changé, la « chose » est ce . Or ce changement n'est pas sans conséquence sur l'être humain, car comme le dit Hadrien France-Lanord, . Comprendre la chose, en son être de chose, c'est comprendre le statut ontologique . Les phénoménologues (Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty) découvrent dans cette approche si on la compare avec la saisie scientifique des objets une meilleure présence et une plénitude de la « chose » dans le monde que se donne le sujet. En effet, les philosophes de l'âge classique ont perdu de vue le côté pragmatique des choses pour ne s'intéresser qu'à l'essence. Or elles ne pouvaient être elles-mêmes que dans le cadre d'un monde qui n'est pas celui de la mise à distance et de la représentation rationnelleLa Chose, a fait l'objet d'une conférence, intitulée : Qu'est-ce qu'une chose ? prononcée en 1950 par le philosophe Martin Heidegger devant l'académie bavaroise des beaux-arts. Dans cette conférence, Heidegger, au long d'une longue et célèbre méditation sur l'être d'une cruche nous apprend qu'il ne faut pas attendre de la science qu'elle nous éclaire sur l'être de la chose, car -.
Les interprétations traditionnelles L'interprétation métaphysique Avec Platon et Aristote, la métaphysique naissante, quitte le terrain pratique pour formuler à propos de l'être en général trois thèses, une détermination de la chose comme support de propriétés, une thèse concernant l'essence de la proposition, une définition de la vérité comme conformité entre ce qui est pensé et conçu avec la chose elle-même. La connexion de cette triple détermination conduit Heidegger à s'interroger : une telle connexion implique-t-elle que la structure de la vérité et de la proposition a été mesurée à la structure de la chose ou tout au contraire ne se pourrait-il pas que nous ayons transféré dans les choses la structure de la proposition (auquel cas ce serait les règles de grammaire qui commanderaient notre vision du monde) ?
Cette triple thèse est à mettre en parallèle avec les trois grandes interprétations de la chose qui dominent la philosophie à savoir : la chose comme support de propriétés, la chose comme unité d'une multiplicité sensible, la chose comme matière recevant une forme résume Hadrien France-Lanord. De ces interprétations c'est la troisième, qui selon Hans-Georg Gadamer est la plus suivie et celle qui conduira souterrainement toutes les interprétations.
La métaphysique en poussant son raisonnement pour tenter de comprendre la « choséité » (ce qui fait qu'une chose est une chose et non pas rien) déterminera ses caractères fondamentaux comme : substantialité, matérialitéAristote porte cette notion au statut de concept , étendue et contiguïtéÀ noter que dans le cadre de cette même métaphysique comme l'écrit
L'interprétation cartésienne Chez Descartes, les choses sont les représentations d'un « Je ». Dans leur être ce qui les définit c'est la « substance » qui est telle que, pour être, elle n'a besoin d'aucune autre substance. Or la propriété fondamentale de la substance c'est l'étendue sur laquelle se greffent tous les autres attributs. Le fait que Descartes attribue indistinctement la « substantialité » à trois êtres aussi différents que Dieu, la « res cogitans » et la chose étendue, interroge Heidegger pour qui Descartes laisse ainsi inélucidé le sens d'être de la substantialité. Ainsi définie la chose interdit à Descartes l'accès à la notion de monde au sens du monde de l'homme.
En son état dernier, devenue simple objet de représentation, la chose se voit totalement privée de son être, d'où s'élève la nécessité de combler cette privation par l'attribution à l'objet d'une « valeur » arbitraire qui de proche en proche va constituer un « système des valeurs » écrit Heidegger.
L'interprétation kantienne Au point de départ il y a une sensation qui déclenche une « intuition empirique » dont l'objet sera le phénomène. Pour Kant le « phénomène » n'est jamais que l'objet possible de l'intuition d'un sujet alors même que la chose en elle-même (la chose en soi) nous reste inaccessible. En effet dans l'esprit de Kant, ce sont les objets qui doivent se régler sur notre connaissance et non l'inverse, nous masquant ainsi la nature réelle des choses (le nouménal). Pour autant le phénomène n'est pas une apparence il correspond bien à ce que la chose est véritablement, mais filtrée par le concept.
Interprétation phénoménologique Retour aux grecs Les πράγματα Les premiers grecs nommèrent les choses des πράγματα qui signifiaient toutes les choses avec quoi ils avaient affaire dans le cadre de leurs préoccupation quotidienne. Ce qu'est une chose n'est pas défini par la production ou la représentation nous apprend Heidegger. Dans le célèbre exemple de la cruche développé dans la conférence intitulée la « Chose », le potier doit certes avoir en vue l'aspect de la chose mais son aspect n'est pas l'être de la chose. La cruche se définit essentiellement en vue de satisfaire ce pour quoi elle est faite.
Pour les grecs il s'agit d'une attitude fondamentale, ils ne conçoivent les choses qu'en vertu de leur pratique ou de leur mise en pratique, soit selon Heidegger à travers leur , traduit par « ustensilité »Cette notion d'ustensile doit être prise au sens large, si tous les outils sont des ustensiles, tous les ustensiles ne sont pas des outils. Toutefois comme le souligne Jean Beaufret, il s'en faut de beaucoup que les grecs anciens n'aient abordé les choses que sous l'angle de la préoccupation quotidienne (les πράγματα) ; le monde qu'ils habitaient devait son ampleur non à l'« ustensilité » par laquelle la chose .
Chez Heidegger
Les choses à même le monde ambiant Un assemblage de choses pas plus qu'un rassemblement d'outils ne fait pour autant monde. soit que chaque ustensile renvoie à tous les autres comme cela est le cas par exemple, dans un atelier de cordonnier, une salle d'opération chirurgicale, une salle de classe. Les choses-ustensiles prennent leur plein sens à l'intérieur d'une structure de renvois. La structure de renvois se manifeste lorsque l'on s'intéresse à l'usage d'une chose. Ainsi de la moissonneuse batteuse ou du tracteur qui sont des choses dont l'être ne s'expose qu'à l'intérieur de la structure correspondant à la ferme paysanne et à travers elle au monde agricole. De proche en proche l'horizon de toutes les structures possibles constituera la « mondéité » du monde. En notant que la découverte de l'« être de la chose » dépend de la mise à jour préalable du sens de la structure de renvoi qui la contient, Heidegger donne à ce phénomène un sens ontologique radical. écrit Marco Ruggenini . La « mondéité » du monde et la significativité des choses vont de pair.
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Les modes de l'être Les choses dans la quotidienneté ne sont justement pas d'abord saisies en tant que « choses », mais bien plutôt dans leur un usage, leur utilité, et c'est à travers cet usage que le l'homme prend contact avec elle, la tasse de café comme récipient pour boire, le crayon comme machin pour écrire, donc comme des espèces d'outils ou de moyens saisis dans un but déterminé. À noter que tout cela n'est possible que si auparavant il y a originairement « rapport au monde » ou l'étant est tout simplement là présent, . L'ensemble des choses de ce monde ambiant familier qui constituent l'étant « intra-mondain » se présentera à la préoccupation circonspecte comme un « Outil », c'est-à-dire comme un étant au sens phénoménologique, et non pas pour lui-même.
Les choses nous sont présentes en des guises multiples note Jean Beaufret. Le mode le plus manifeste et le plus troublant c'est le devenir. Toutes les autres déterminations catégoriales sont soumises à la mobilité. L'arbre peut changer en restant arbre mais il peut tout aussi bien devenir planches. Jean Beaufret relève que ce n'est pas la même chose de comprendre la chose comme sujet d'une proposition avec ses prédicats comme la tradition, que de comprendre le mouvement qui porte la chose à être ce qu'elle n'était pas encore. Aristote utilise indifféremment le terme d' ousia, ουσία qu'il n'est pas interdit de rapprocher de parousia (παρουσία) qui autorise Heidegger à parler de présence temporelle.
Un objet symbolique : la cruche
On trouve dans Essais et conférences, le texte d'une conférence intitulée « La chose », à la recherche du chemin qui va nous permettre de répondre à la question sur l'être de cette chose qu'est la cruche. La cruche est incontestablement pour l'entendement commun une chose, qui comme « contenant » se tient en elle-même. En délaissant la représentation et en nous laissant absorber par sa production par les mains du potier travaillant l'argile, nous ne quittons pas à vrai dire l'objectivation de l'objet et nous ne trouvons pas le chemin de la « choséité » de la chose. Si la production fait entrer la cruche dans ce qui lui est propre, ce qui est propre à la manière d'être de la cruche n'est jamais fabriqué par la production. Ce qui fait du vase une chose ne réside aucunement dans la matière (ici dans les parois) mais dans l'apparition du . .
. Ici prend place une expression remarquée de Heidegger :. Avec la source, la terre, le ciel et sa pluie sont présents. Présents dans l'eau mais aussi dans le vin à travers le fruit de la vigne nourri du soleil et de la terre. Si le versement de ce qu'on offre constitue l'être de la cruche alors le ciel et la terre y sont présents. La boisson qui apaise la soif et égaie les réunions est destinée aux « mortels ». De même, la libation est le breuvage destiné aux dieux. Les mortels et même les divins demeurent présents dans le versement du breuvage comme le sont aussi la terre et le ciel. Tous ensemble présents, mortels et divins, terre et ciel forment le QuadripartiCe « Quadriparti », ou « écartèlement de l'être » selon l'expression de Jean-François Mattéi dénommant une constellation de puissances, étroitement liées et dépendantes les unes des autres, à savoir les hommes, les dieux, la Terre et le Ciel va constituer, après le Tournant, la dernière pensée du philosophe, l'ultime appellation de l'Être. Voir , les quatre éléments fondamentaux qui se tiennent.
L'œuvre d'art