vignette|Momie de , pharaon égorgé lors d'une conspiration.
Dans l'Égypte antique, il est attesté que des conspirations ont été fomentées au sein du palais royal afin de mettre à mort le souverain régnant. Les textes sont généralement muets à propos des luttes d'influence mais quelques sources historiques, soit indirectes, soit très parlantes, dépeignent une famille royale désunie et agitée par de basses rancœurs. Grand polygame, Pharaon dispose de nombreuses concubines logées dans les bâtiments du harem. À certains moments de l'histoire, autour de femmes animées par l'ambition et la jalousie, se sont agrégées des coteries prêtes à sacrifier l'intérêt général pour les besoins particuliers de princes et de courtisans en manque de reconnaissance. Dans les cas les plus graves, ces factions se sont manifestées en fomentant des conspirations et la vie du souverain s'en est trouvée menacée voire abrégée .
Sous l'Ancien Empire, la a connu plusieurs soubresauts de ce genre. Selon l'historien Manéthon, le pharaon Téti a été assassiné par ses gardes du corps. Une vaste campagne de damnatio memoriae révélée par l'archéologie semble confirmer ce dire. Plus méfiant, a échappé à un complot qui, comme le rapporte le juge Ouni, a été fomenté par une épouse royale. Quant à la reine Nitocris, selon une légende rapportée par Hérodote, elle aurait vengé l'assassinat de son frère en noyant les conspirateurs. Sous le Moyen Empire, le complot qui mit fin à la vie d' est documenté par deux textes littéraires d'importance, lEnseignement du roi Amenemhat à son fils et le Conte de Sinouhé. Les deux montrent clairement que le proche entourage royal est impliqué, gardes du corps, femmes du harem et fils royaux. Tous semblent avoir été animés d'un profond ressentiment envers , l'héritier légitime.
Durant le Nouvel Empire, la fin de la est marquée par l'affaire du meurtre de Zannanza-Smenkhkarê et par la possible élimination du prince Nakhtmin par Horemheb. Sous la , contrairement à ce qui a un temps été envisagé, n'est pas monté sur le trône en ayant éliminé un frère aîné rival. Il est cependant possible qu'il ait eu à craindre quelques agissements de la part du général Méhy, un proche conseiller de son père, le pharaon . Après la mort de Mérenptah, la famille ramesside se déchire durant une quinzaine d'années dans une série de complots ; Amenmes tente de renverser son demi-frère , le chancelier Bay place sur le trône le roi fantoche Siptah, la reine Taousert fait éliminer Bay avant de se faire éliminer elle-même par le vieux général Sethnakht, le fondateur de la . Restaurateur de l'ordre, , après trente-deux ans de règne, est égorgé lors d'une conspiration née dans l'esprit de la reine Tiyi. Comme le révèle le Papyrus judiciaire de Turin, une trentaine de courtisans sont impliqués dans l'affaire, administrateurs du harem, militaires, prêtres et magiciens. La conjuration a cependant échoué dans son objectif principal et le prince Pentaour ne réussit pas à évincer , le successeur désigné.
Sources écrites
Lexique égyptien
Le terme « conspiration » et ses quasi-synonymes de « complot » et de « conjuration » désignent une entente secrète entre plusieurs personnes, en vue de renverser un pouvoir établi (un gouvernement) ou en vue d'attenter à la vie d'une personne d'autorité (chef d'État, ministre)Dictionnaire Le Robert illustré, 1997, .. Dans la langue égyptienne, les termes recouvrant cette notion d'entente néfaste sont iret sema « faire une conjuration », semayt « ennemi des dieux », iret sebjou « faire rébellion (contre pharaon ou les dieux) » et oua « méditer, ourdir, tenir un conciliabule, comploter ».
|+ |- ! scope="col" | Transcription ! scope="col" | Hiéroglyphe ! scope="col" | Traduction |- |align=center| oua ||align=center|V4-G1-A2 ||align=center | ourdir, comploter |- |align=center| ouat ||align=center|V4-G1-X1:Z1 ||align=center | méchants |- |align=center| ouatou ||align=center|V4-G1-X1-G43-A1:Z2 ||align=center | conspirateurs |- |align=center|sebit ||align=center|S29-D58-M17-X1-A14-Z3 ||align=center | rébellion |- |align=center|sebi ||align=center|S29-D58-M17-A13 ||align=center | rebelle |- |align=center|semayt ||align=center|F36-G1-M17-M17-X1-A24-A1:Z2 ||align=center |groupe, troupe, bande |- |align=center| sema ||align=center|S29-U1-G1-T30:D40 ||align=center | tuer, assassiner |- |align=center| semat ||align=center|S29-U1-G17-T31-A24 ||align=center | assassin
Textes égyptiens
vignette|alt=Morceau de caillasse couverte de gribouillis|Ostracon mentionnant l’Enseignement du roi Amenemhat à son fils - Nouvel Empire - LACMA.
D'après les seuls textes égyptiens, le nombre des pharaons assassinés lors d'une conspiration est extrêmement mince : sous la et sous la , soit deux rois sur les quelque 345 qui se sont succédé sur de temps. La mort du premier est renseignée par l’Enseignement du roi Amenemhat à son fils, une sagesse où, depuis l'au-delà, le roi défunt s'adresse à son fils . Le texte est connu par plusieurs copies dont les plus anciennes remontent à la (papyrus Milligen, papyrus ). Ce texte est une œuvre de commande rédigée par le scribe Khéty peu de temps après l'intronisation de Sésostris. Devenu un classique de l'idéologie royale, le texte est aussi connu par des travaux d'écoliers sur ostraca et ce jusqu'à la .. Autre classique littéraire, le Conte de Sinouhé est connu par plusieurs papyrus et ostraca qui vont de la à la . La conspiration est évoquée au début de l'intrigue quand le héros surprend une conversation entre deux comploteurs. Pris de panique, il fuit le pays de peur d'être considéré comme complice..
L'assassinat de , lors du complot dit « Conspiration du harem », est renseigné par divers textes judiciaires contemporains aux faits. Les papyrus Lee et Rollin, les textes Riffaud ainsi que le Papyrus judiciaire de Turin en sont les principales sources documentaires. Le dernier se présente comme une liste d'une trentaine de conspirateurs répartis en cinq catégories selon leur degré d'implication. Pour tous ces textes, la phraséologie est obscure car l'événement est dissout dans les non-dits et dans des expressions stéréotypées et alambiquées. Les noms des comploteurs sont déformés d'une manière péjorative mais leurs titres honorifiques démontrent qu'ils étaient en relation étroite avec le souverain.
Autres attestations
Il est possible d'augmenter ce chiffre très restreint de complots par des sources grecques qu'aucun document égyptien ne vient confirmer. Hérodote rapporte que la reine Nitocris s'est vengée des conspirateurs qui avaient assassiné son frère (Histoires , 100).. Cela implique que aurait lui aussi été assassiné. Selon les dires de Manéthon, le roi Téti (Othoès) a été assassiné par ses propres gardes (Ægyptiaca, fr. 20-22).. Des preuves archéologiques indirectes laissent entendre que des courtisans de Téti ont effectivement pris part à une conspiration ; de même pour l'entourage de . Manéthon rapporte aussi l'assassinat d' par ses eunuques (Ægyptiaca, fr. 34-37).. Un régicide semble avéré sous la , non pas sur Toutânkhamon comme d'aucuns l'ont avancé, mais sur son obscur prédécesseur Smenkhkarê. L'identité de ce dernier est encore discutée. Il semble être le prince Zannanza mentionné par des écrits hittites, telles la Geste de Shouppilouliouma et la Prière de Moursili à tous les dieux ; les deux faisant référence à des lettres diplomatiques échangées entre l'empereur Shouppilouliouma et une reine égyptienne anonyme, veuve d'Akhenaton. D'autres pharaons ont connu une mort violente sans que les chroniques parlent de conspiration ; Narmer lors d'une chasse, Seqenenrê Tâa lors d'une guerre, Bocchoris et Apriès lors de conflits entre dynasties rivales, égorgé par une foule en colère et , dit Césarion, éliminé par l'empereur romain Auguste.
Arrière-plan mythologique
Problématique du régicide
vignette|gauche|alt=statuette verte et rouillée|Statuette d'Osiris - Basse époque - Musée d'art Nelson-Atkins.
En Égypte antique, mais aussi pour les royaumes africains pré-coloniaux, la problématique du régicide s'inscrit sur un fond cosmo-mythologique très prégnant. Chez les Moundang du Tchad, le roi de Léré se devait d'être exécuté au bout de sept années de règne avant qu'il ne perde son pouvoir sur les phénomènes météorologiques. Chez les Shilluk du Nil Blanc, le roi de Fachoda est exécuté par ses gardes sur recommandation des épouses royales lorsque, vieillissant, il n'arrive plus à les satisfaire sexuellement. L'idée sous-jacente est la crainte que, par mimétisme, la décrépitude physique du souverain fasse connaître à la nation entière le même sort,. Dans le mythe osirien, référence obligée de la royauté pharaonique, le roi Osiris meurt dans sa de règne dans un complot fomenté par son frère Seth-Typhon.
Comme le renseignent Les Aventures d'Horus et SethCe mythe a été consigné durant la période ramesside sur un papyrus retrouvé à Deir el-Médineh. Consulter utilement les articles : Horus et Seth., après la disparition d'Osiris, la problématique principale n'est pas tant de châtier le coupable du meurtre que de trouver le meilleur candidat à la charge pharaonique. Un tribunal divin présidé par Rê est mandaté pour résoudre cette question. Le choix doit se faire entre Seth et Horus. Le premier, dieu adulte et puissant, a pour lui l'entêtement et la force physique. Le second, très jeune et sans expérience, ne peut lui arguer que de ses droits de fils héritier légitime. Les deux dieux rivalisent de puissance durant de nombreuses années lors de joutes et de concours. La préférence du tribunal se porte finalement sur Horus, fort du soutien de son père Osiris qui, depuis l'au-delà, a la maîtrise sur la fertilité agricole.. Trois régicides pharaoniques sont plus ou moins bien documentés ; les assassinats de Téti (), () et (). Dans les trois cas, il s'agit de souverains forts, restaurateurs de l'ordre dynastique, mais âgés ou vieillissants. Amenemhat et Ramsès sont à leur mort des septuagénaires. Pour le dernier, l'examen de la momie au scanner médical a révélé une maladie cardiaque très invalidante. Dans les trois cas, il est troublant de constater que les comploteurs ont perpétré leurs actes meurtriers à un moment où l'aura sacrée du pharaon était épuisée (vers les trente ans de règne), juste avant la célébration de la Fête-Sed censée régénérer le souverain et lui redonner toute sa vigueur physique et divine..
Règles successorales vignette|alt=Statue de trois bonshommes bras-dessus et bras-dessous|Osiris entouré par un pharaon ramesside (à gauche) et Horus (à droite) - - Musée du Louvre.
Société patriarcale, l'Égypte antique donne prioritairement aux hommes la détention de l’autorité tout en accordant quelques droits et libertés aux femmes. À tous les niveaux sociaux, du plus modeste au plus haut, le fils espère hériter de la charge professionnelle exercée par son père. Les héritiers du trône doivent en principe être les fils de la Grande épouse royale (reine), mais, par défaut, ils peuvent aussi être issus d'une épouse secondaireJean Leclant (directeur), Dictionnaire de l'Antiquité, Paris, PUF, 2005 (réimpr. 2011), , : Reine (Égypte).. L'accès d'une femme au pouvoir suprême est un fait hors norme, en lien avec la déliquescence du pouvoir monarchique, comme pour Nitocris et Néférousobek, ou lors de crises successorales liées à la consanguinité, comme pour les cas d'Hatchepsout, Ânkh-Khéperourê et TaousertLa présence d'Hatchepsout pallie la faiblesse physique de son époux et la jeunesse de ; Ânkh-Khéperourê le jeune âge du faible Toutânkhamon et Taousert celui de Siptah..