Alaksandu est un roi de Wilusa, une cité-État d'Anatolie (Asie mineure), actif vers , date à laquelle il signe un traité avec l'empereur hittite Muwatalli II, traité qui constitue la seule source sur sa vie. Vraisemblablement d'origine non-hittite, peut-être grecque, il accède apparemment au pouvoir par des voies non conventionnelles et dans des conditions difficiles : le territoire de Wilusa est envahi et peut-être occupé par un ennemi de l'empire hittite, Piyama-Radu.

Alaksandu pourrait avoir inspiré le personnage mythologique de Pâris Alexandre : outre la similitude du prénom, il est l'un des trois rois identifiés de l'équivalent historique de Troie, Wilusa.

Sources vignette|Paul Kretschmer identifia Alaksandu avec ce fragment du traité (Bo 2403).|alt=Image d'un texte en caractères hittites. thumb|Fragments de la tablette du traité entre Alaksandu et Muwatalli II, présentés au Musée de Troie.

L'existence et la vie d'Alaksandu ont été établies à partir d'un document diplomatique du roi hittite Muwatalli II, gravé en langue louvite sur deux tablettes retrouvées en 1907 par Hugo Winckler sur le site de Boğazkale... Ce document fait partie des archives impériales retrouvées dans la capitale hittite, Hattusa. Si le préambule est assez endommagé, l'essentiel du texte a été préservé. Dès 1924, soit neuf ans après le déchiffrement de la langue hittite en 1915, le linguiste Paul Kretschmer lui consacre l'une des premières études détaillées. Il émet l'hypothèse que la cité-État de Wilusa correspondrait à l'un des noms de Troie : . L'évolution phonologique du grec ancien permet en effet de supposer que le mot , dans l'Iliade, se prononçait quelques siècles plus tôt.

Le document contient l'une des listes les mieux attestées de témoins divins, soit une liste de divinités usuellement invoquées pour placer l'engagement sous de bons augures. La rédaction respecte un canevas usuel dans les traités diplomatiques hittites : un préambule rappelle les circonstances historiques ayant préludé à sa signature, puis le texte insiste sur la dépendance du monarque vassal à l'empire (qui a autorisé son accession au pouvoir), émet plusieurs injonctions à respecter cette allégeance et énonce finalement plusieurs avertissements dans l'éventualité où le traité ne serait pas respecté.

Sans mentionner explicitement Alaksandu, un autre document couvre un événement majeur de son règne (ou de son accession au pouvoir) : un passage fragmentaire d'une correspondance du roi du Bakırçay, , à Muwatalli II, retrace les offensives militaires de Piyama-Radu contre Wilusa. Il n'existe aucune source sur ces événements en provenance de Wilusa ou de la localisation géographique la plus probable de son centre administratif, le site archéologique de Troie : .

Contexte politique vignette|upright=1.5|gauche|Essai de reconstitution des régions de l'empire hittite. Le royaume de Wilusa est à la pointe nord-ouest de l'Anatolie, un peu à l'écart de l'Arzawa auquel il est ponctuellement rattaché.|alt=Carte centrée sur la Turquie indiquant le nom des anciens royaumes hittites Lorsque Alaksandu accède au pouvoir, vers le début du , Wilusa est déjà depuis plusieurs siècles dans la sphère d'influence hittite. Dans le traité, l'Empereur rappelle que le petit royaume a été conquis sous le . La traduction de n'est pas assurée, mais le terme pourrait faire référence au fondateur de l'Empire, Anitta, qui régnait vers : .

D'autres mentions de Wilusa dans la correspondance royale hittite suggèrent le rôle commercial important joué par la cité en tant que point de contact privilégié entre le monde égéen et l'Anatolie (Asie Mineure). Le site archéologique de Troie connaît, au même moment, une expansion notable (la surface occupée est multipliée par dix) : il peut subvenir à une population de à , soit une taille comparable à d'autres grandes cités d'alors comme Ougarit. Wilusa fait alors partie d'un ensemble géopolitique plus large, l'Arzawa, qui comprend le royaume historique d'Arzawa ainsi que trois autres États-clients des Hittites : l'Hapalla (couvrant une partie de la Phrygie), Mira-Kuwaliya (qui correspond à peu près à l'Ionie) et le Pays de la rivière Seha (entre la Troade et l'Ionie, ainsi que certaines îles de la mer Égée dont Lesbos). Le traité avec Muwatalli II le mentionne ainsi parmi les avec Manabartahunta, du Bakırçay, Kubantakurunta de Mira-Kuwaliya et Urahattusa de l'Hapalla. Les liens entre Wilusa et la région d'Arzawa semblent cependant ténus : et même dans ce texte Wilusa est . Pour les Hittites, la région constitue peut-être moins un ensemble culturel et politique cohérent qu'un glacis géopolitique à maîtriser contre . Selon . et J. D. Hawkins., Wilusa n'était pas à proprement parler un « royaume », mais un « duché », établi par Mursili II, le père de Muwatili II, dans le cadre d'un fractionnement du royaume d'Arzawa.

thumb|Murs de Troie VII, niveau archéologique correspondant au règne d'Alaksandu. |alt=Photo d'un chemin entouré de murs de pierre

La situation politique de la cité se complique à partir du Le royaume d'Ahhiyawa (potentiellement identifié aux Achéens d'Homère) mène des raids successifs sur ces marches occidentales de l'empire hittite. Lors de certaines de ces expéditions, des États-clients font défection. L'Arzawa et le Mira-Kuwaliya s'allient avec les envahisseurs, entraînant une intervention militaire impériale : Mursili II prend et rase entièrement la ville de Milet. Si les allégeances d'autres États-clients s'avèrent fluctuantes (), Wilusa demeure fermement dans l'orbite hittite. Dans le traité, Muwatalli II fait état des relations amicales entre son grand-père, Suppiluliuma , et le prédécesseur d'Alaksandu, Kukkunni, qui n'est pas attesté par ailleurs.

Alaksandu succède à Kukkuni dans un contexte toujours instable. Le site archéologique de Troie porte la trace de : la citadelle est élargie et sa protection est renforcée (avec l'ajout d'une tour) afin d'abriter un plus grand nombre d'habitants. La cité est affaiblie par une conjonction de facteurs défavorables : un tremblement de terre (qui marque la limite entre les sites de Troie VI et de Troie VII), une épidémie de « peste » et, surtout, une série de raids menés par Piyama-Radu. Ce guerrier (probablement un membre de la famille royale de l'Arzawa, parfois rapproché du Priam homérique) mène une guerre continuelle contre les Hittites et leurs alliés pendant . Les réseaux commerciaux de l'Anatolie sont durablement déstabilisés. Le site archéologique de Troie met en évidence un usage de plus en plus exclusif de la production locale au détriment des importations du monde égéen.

Identité ethnique

L'identité ethnique d'Alaksandu est controversée. Le royaume de Wilusa utilisait vraisemblablement le louvite comme langue administrative, sans qu'il s'agisse nécessairement de la langue quotidienne de ses habitants. Les archives diplomatiques retrouvées à Hattusa ne semblent pas avoir nécessité de traducteur. En 1993, un sceau en langue anatolienne a été retrouvé sur le site archéologique d'Hissarlik (et constitue à ce jour le seul document écrit identifié). Pour Franz Starke, le nom du père de Pâris dans lIliade, Priam, est probablement dérivé de l'adjectif hittite , « courageux ».

Pour autant, . Le nom Alaksandu pourrait ainsi provenir du lydien.., d'un dialecte grec ou d'une langue méditerranéenne inconnue. Pour Alexandre Tourraix, le nom pourrait dénoter une appartenance à la sphère culturelle des Grecs du Nord-Ouest :

Dans la mesure où les deux autres monarques connus de Wilusa, Kukkuni et Walmu, portent des noms potentiellement hittites, Alaksandu serait peut-être un étranger, ayant acquis le pouvoir par des voies non conventionnelles. Le traité diplomatique de Muwatalli II précise ainsi qu'Alaksandu est venu au pouvoir et lui reconnaît le droit de désigner comme successeur les enfants de ses concubines : . Cette situation politique particulière justifierait, en soi, l'existence du traité de Muwatalli II, le seul document diplomatique hittite conservé qui s'adressait directement à Wilusa : l'agrément impérial aurait été impératif pour conforter la légitimité d'un chef d'État mal établi.

Une conjecture très incertaine suppose que, sans être nécessairement grec, Alaksandu aurait adopté une identité hellène afin de s'attirer les faveurs des peuples voisins de Wilusa : . Ce double nom résulterait peut-être d'un mariage mixte, gréco-anatolien, ou de liens privilégiés avec les grecs.

Bachvarova émet l'hypothèse que l'hellénité réelle ou « inventée » d'Alaksandu aurait pu contribuer à réorienter Troie vers l'espace égéen : de tels résidents prépareraient l'intégration de la cité dans la culture grecque archaïque de l'âge sombre.

Règne La position initiale d'Alaksandu est vraisemblablement très délicate. Au terme d'une succession peut-être illégitime, il prend les rênes d'une cité fragilisée par des destructions matérielles et des raids incessants.

Le rebelle Piyama-Radu fait de Wilusa et du Pays de la rivière Seha ses cibles prioritaires. Son armée pille Lesbos et se saisit du territoire de Wilusa, entraînant l'intervention des armées hittites sous le commandement de Gassu. L'étendue de cette occupation est incertaine. Il n'y a en effet aucune trace d'affrontement guerrier sur le site archéologique de Troie à cette époque. Pour concilier les sources textuelles hittites et les données archéologiques, Charles Rose émet deux hypothèses plausibles : Piyama-Radu aurait pu se saisir de la région de Wilusa, mais non de sa citadelle, ou bien la citadelle, indéfendable après le tremblement de terre, aurait été purement et simplement abandonnée par ses occupants. Les Hittites reprennent le contrôle de ces territoires dans des circonstances mal connues, mais ils ne parviennent pas à arrêter Piyama-Radu, qui reprend ses raids au cours des années suivantes.

Les royaumes mycéniens voisins semblent avoir directement encouragé ces forces anti-hittites. Une lettre plus tardive d'Hattushili III (frère puis successeur de Muwatalli II) au roi des Ahhiyawa lui reproche d'avoir protégé et abrité ces forces rebelles : En l'état actuel des données historiques, cette guerre par procuration constitue l'un des plus proches équivalents documentés de la guerre de Troie. La lettre mentionne également un règlement mystérieux du contentieux entre l'empire hittite et le royaume des Ahhiyawa autour de Wilusa : . Ce conflit n'est pas nécessairement guerrier mais peut-être simplement diplomatique : .

S'il était exilé, Alaksandu est probablement rétabli sur son trône. C'est peut-être de l'occupation de Wilusa par Piyama-Radu, et dans une position plus précaire que jamais, qu'Alaksandu conclut le traité avec Muwatalli II : . Dans le traité, il est non seulement tenu de porter assistance aux Hittites, mais aussi à leur vassal le plus influent dans la région, Kubantakurunta, roi de Mira.

Le traité établit une relation de vassalité entre le petit royaume de Wilusa et l'empire hittite. En l'échange de la protection impériale, Wilusa cède quelques pans limités de sa souveraineté. Pour l'essentiel, les concessions ne portent que sur sa politique étrangère : Alaksandu est notamment tenu de fournir des contingents en support des grandes expéditions militaires menées par l'empereur. Trevor Bryce note ainsi que .

Le reste du règne d'Alaksandu est inconnu. Un monarque postérieur de Wilusa est connu : . Il s'agit peut-être de son successeur direct. Une lettre du roi Tudhaliya IV de la deuxième moitié du le montre en mauvaise posture. Détrôné, Walmu est contraint de s'exiler et sollicite l'aide de son suzerain.

Alaksandu et Pâris