Le coup d’État syrien de 1963, désigné dans l’historiographie baassiste comme la « Révolution du 8 mars » (), est la prise de pouvoir en Syrie par le comité militaire de la branche régionale syrienne du Parti Baas arabe socialiste. Cette conspiration est en grande partie motivée par la prise de pouvoir du Parti Baas en Irak en .

Le coup d’État est planifié par le comité militaire, et non par la direction civile du parti. Toutefois, Michel Aflaq, chef du parti, donne son accord au projet. Les membres dirigeants du comité pendant la préparation du coup et immédiatement après sa réussite sont Muhammad Umran, Salah Jadid et Hafez el-Assad, issus de la minorité alaouite. Le comité recrute le soutien de deux nasséristes, Rashid al-Qutayni et Muhammad al-Sufi, ainsi que celui de l’indépendant Ziad al-Hariri. Le coup d’État est initialement prévu pour le , mais reporté au après que le gouvernement découvre le lieu de rassemblement des conspirateurs. À la suite de leur prise de pouvoir, les baassistes entament une série d’épurations dans les Forces armées syriennes, remplaçant 90 % du corps des officiers par des Alaouites.

Le coup d’État du met fin à l’expérience démocratique de la Deuxième République syrienne postcoloniale, et transforme la Syrie en un État à parti unique exerçant une domination de type totalitaire sur la vie quotidienne. Il marque l’avènement du système baasiste, qui impose un contrôle étendu sur les sphères sociales, économiques, politiques, éducatives et religieuses, notamment par la répression brutale et l’usage de la terreur d’État. Le Parti Baas arabe socialiste maintient sa mainmise sur le pouvoir pendant plus de soixante ans, s’appuyant sur le contrôle de l’armée, de l’appareil sécuritaire, du système politique, ainsi que du Mukhabarat.

La Syrie passe ensuite sous le contrôle du secrétaire général du Commandement central du parti, Bachar el-Assad, qui succède à son père en 2000. Le régime baassiste se maintient jusqu’à sa chute durant la Guerre civile syrienne en 2024.

Contexte

Événements ayant conduit au coup d’État

La Syrie moderne est fondée en 1920 sous la forme du Royaume arabe de Syrie dirigé par le roi Fayçal Ier, à la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman en 1917. Ce nouvel État se veut un royaume arabe unifié, et non uniquement syrien, défendant le nationalisme arabe et une politique panislamique. Toutefois, les Britanniques, qui avaient contribué à l’établissement de cet État à l’issue de la Première Guerre mondiale, concluent en secret un accord avec la France, connu sous le nom d’Accord Sykes-Picot, et instaurent le mandat français en Syrie et au Liban. Le territoire devient ainsi une colonie de fait de la France. Le nouvel État est très mal perçu par la population syrienne, beaucoup le considérant comme un vassal de l’impérialisme européen.

À cette époque, plusieurs mouvements cherchent à établir une identité syrienne, notamment le Parti social nationaliste syrien, tandis que d’autres adoptent des positions communistes ou islamistes. Toutefois, la majorité des Syriens continue à se définir avant tout comme Arabes plutôt que comme Syriens.

Le mandat repose sur une structure à caractère féodal, avec une base sociale oligarchique semi-libérale. Ce système reste inchangé jusqu’à la création de la République arabe unie (RAU). Il produit une société de classes fortement marquée par l’opposition entre monde urbain et rural. Environ trois mille familles possèdent la moitié des terres agricoles du pays. La classe moyenne détient principalement les petites et moyennes propriétés, tandis qu’environ deux tiers des paysans sont sans terre. Les revenus agricoles sont extrêmement inégaux : les 2 % les plus riches perçoivent 50 % des revenus, tandis que la classe moyenne (composée de marchands et de petits propriétaires terriens), soit 18 % de la population, reçoit 25 % des revenus agricoles. Les 80 % restants doivent se partager le reste. L’alliance entre propriétaires et paysans est minée par des antagonismes de classe, ce qui entraînera à terme la chute de la classe foncière.

Le mandat prend fin en 1946 sous la pression d’un ultimatum britannique à la France, et la Syrie devient indépendante le . L’élite politique qui gouverne alors est la même que sous le mandat, et elle conserve les mêmes méthodes de gouvernement. L’échec de la guerre israélo-arabe de 1948 provoque la chute de cette élite traditionnelle et l’ascension de l’armée dans la vie politique. Husni al-Za'im devient en le premier dictateur militaire du pays. En 1950, l’officier Adib al-Chichakli prend le pouvoir en coulisses et instaure, en 1953, une nouvelle dictature militaire. L’entrée de l’armée sur la scène politique brise l’oligarchie et permet à la classe moyenne de participer à la vie politique syrienne. Toutefois, malgré ce recul politique, l’élite traditionnelle conserve la majeure partie des richesses produites dans le pays.

C’est dans ce contexte qu’émerge l’idéologie du baassisme. Le Mouvement de la résurrection arabe est fondé dans les années 1940 par Michel Aflak et Salah al-Din al-Bitar. Parmi les figures importantes des débuts figurent également Zaki al-Arsouzi, Wahib al-Ghanim et Jallal al-Sayyid. En 1953, Akram al-Hawrani fonde le Parti socialiste arabe, qui fusionne ensuite avec le mouvement baassiste pour former le Parti Baas arabe socialiste.

Parmi les 150 délégués au congrès fondateur de 1947, la majorité est issue des classes moyennes urbaines ou intellectuelles. Dans les années 1950, le parti s’implante dans la classe moyenne urbaine. Toutefois, dès ses débuts, le parti cherche également à s’implanter dans les zones rurales en y envoyant ses cadres pour recruter et créer de nouvelles structures. En 1956, le Baas organise la première grève ouvrière de l’histoire syrienne. Malgré sa force, l’ouverture du parti à des profils variés introduit le tribalisme et le clientélisme, ce qui pousse ses dirigeants à négliger les procédures démocratiques internes.

Le Baas fait face à un dilemme stratégique : accéder au pouvoir par des élections ou par la force. Même les fondateurs les plus favorables à la démocratie penchent pour la prise de pouvoir par la force, dénonçant un système électoral corrompu. Avant de parvenir au pouvoir, le parti espère pouvoir gouverner avec Gamal Abdel Nasser au sein de la République arabe unie (RAU). Toutefois, la RAU devient un régime dominé par l’Égypte, et le Baas est contraint de se dissoudre. En 1961, la RAU s’effondre à la suite d’un coup d’État militaire en Syrie. Cet épisode provoque une crise majeure au sein du Baas, divisé entre partisans et opposants à la RAU, et entre fidèles et opposants aux anciens dirigeants. En 1962, Aflak convoque un congrès qui reconstitue officiellement le parti. Plusieurs branches ne s’étaient en réalité jamais dissoutes durant la période de la RAU, et avaient radicalisé leur orientation socialiste en rompant avec le panarabisme. Le comité militaire, à l’origine du coup d’État du , partage largement ces orientations.

Contexte économique et social

vignette|La société syrienne, de nature féodale, était dominée par les propriétaires fonciers et les paysans.

La révolution du est souvent présentée comme un simple coup d’État militaire, mais elle présente de nombreuses caractéristiques propres aux soulèvements populaires. Elle est portée par une alliance anti-oligarchique rassemblant une petite bourgeoisie radicalisée, des officiers marginaux, des minorités exclues, et un grand nombre de paysans mobilisés dans un cadre de lutte agraire.

Dans un contexte international, la révolution syrienne intervient dans un pays dont les frontières ont été imposées par la France sans assentiment populaire, et dont la population rejette largement la création d’Israël. L’élite traditionnelle, qui accède au pouvoir lors de l’indépendance, est issue du mandat colonial. L’imposition de frontières arbitraires sans légitimité populaire engendre un profond mécontentement. Le combat national s’articule autour d’idéologies comme le nationalisme arabe, le panislamisme et le grand-Syrisme. Le caractère plébéien de la lutte et la radicalité des idéologies portées conduisent à l’adoption de solutions extrêmes à la question agraire.

La croissance d’une nouvelle classe moyenne en Syrie alimente le mécontentement, car l’élite traditionnelle continue à dominer le secteur agricole, alors principal secteur de l’économie, et concentre l’essentiel des richesses. Cette nouvelle classe moyenne est composée de capitalistes et d’entrepreneurs opposés à l’élite traditionnelle. L’accaparement du pouvoir par cette dernière provoque la radicalisation de la nouvelle classe moyenne.

Contrairement à d’autres pays où l’armée se veut une institution conservatrice et élitiste, l’institution militaire syrienne se radicalise. Elle réclame davantage de pouvoir, jugeant l’élite traditionnelle incapable de défendre le pays. Une partie significative du personnel militaire est issue de la nouvelle classe moyenne ou des régions rurales et marginalisées.

En Syrie, les minorités religieuses sont souvent défavorisées, et chaque ethnie est associée à une classe sociale précise. Les Alaouites, les Druzes ou les Ismaéliens, par exemple, appartiennent à des groupes religieux historiquement issus des couches sociales inférieures. Ces groupes adoptent progressivement une forme radicale de nationalisme arabe, notamment sous la forme du baassisme.

Sans l’appui de la paysannerie, la révolution baassiste syrienne n’aurait pas été possible. La nouvelle classe moyenne seule ne pouvait engendrer que de l’instabilité. Ce n’est que par son alliance avec les masses paysannes que le processus révolutionnaire devient réalisable. L’inégalité entre zones rurales et urbaines, conjuguée à la pénétration capitaliste dans le secteur agricole et à la captation des principales sources de revenu par l’élite traditionnelle, favorise l’émergence de mouvements paysans luttant pour le changement ou s’opposant au système.

La branche syrienne du Parti Baas arabe socialiste parvient à recruter une jeunesse issue de ces mouvements paysans radicaux, ce qui lui permet de mobiliser de larges secteurs de la population.

Planification

En 1962, le comité militaire de la branche régionale syrienne du Parti Baas arabe socialiste consacre l’essentiel de son temps à planifier une prise de pouvoir par un coup d’État militaire classique. Le comité prévoit de s’emparer des camps militaires d’al-Kiswah et de Qatana, de prendre le contrôle de la brigade blindée stationnée à al-Kiswah, de l’Académie militaire de Homs ainsi que de la station de radio de Damas. Bien que les conjurés soient jeunes, le régime en place est en pleine désintégration, et l’élite traditionnelle a déjà perdu une grande partie de son pouvoir politique effectif.

Pour réussir, le comité militaire doit obtenir l’appui d’une partie du corps des officiers syriens. L’effondrement de la République arabe unie (RAU), combiné à des mutineries, des purges et de nombreuses mutations, a plongé l’armée dans le désordre, rendant ses membres sensibles aux discours antigouvernementaux. À cette époque, le corps des officiers est divisé en cinq factions : la faction de Damas, qui soutient le gouvernement de la Deuxième République syrienne ; les partisans d’Akram al-Hawrani ; une faction nassériste ; une faction baassiste ; et un groupe d’indépendants. La faction de Damas est considérée comme l’ennemi direct du comité militaire, en raison de son soutien au gouvernement de Nazim al-Qudsi, tandis que les hawranistes sont vus comme des rivaux à cause de leur hostilité au panarabisme. Les nasséristes, bien qu’attachés à Gamal Abdel Nasser et à la reconstitution de la RAU, deviennent des alliés circonstanciels des baassistes.