La littérature haïtienne et la vie politique ont toujours été fortement imbriquées, à tous les stades de l'histoire d'Haïti. Les intellectuels haïtiens se sont tournés, successivement ou simultanément vers la France, l'Angleterre, l'Amérique, l'Océanie, et puisent aux sources des traditions africaines et amérindiennes. Dans le même temps, l'histoire d'Haïti a toujours été un matériau riche d'inspiration pour la création littéraire, avec ses héros, ses soulèvements et ses rites.
La population, d'un million vers 1800, de trois millions en 1950, est estimée à 11 806 523 en 2023.
Documentation coloniale Les populations amérindiennes n'ont pas légué de documentation écrite. Et Bartolomé de las Casas, dans sa Brevísima relación de la destrucción de las Indias (1552) (et dans Historia de Indias (1527-1547) nous a suffisamment renseigné sur l'extinction des Amérindiens au point de donner lieu à une certaine légende noire espagnole.
Les Archives nationales d'Haïti assurent la conservation des documents historiques recueillis par l'administration centrale haïtienne comprenant des pièces datant de la Révolution haïtienne de 1791-1804 et des documents de l'époque coloniale. La domination espagnole (1492-1697) est principalement documentée dans les archives espagnoles (administratives, militaires, ou religieuses). La domination française (1625-1809) est principalement documentée dans les archives françaises, administratives, militaires ou religieuses -liste des gouverneurs français de Saint-Domingue. Il en est de même pour l'Île de la Tortue (colonie française) (1629-1804), principalement peuplée de boucaniers, corsaires, flibustiers et pirates. Anglais et Hollandais disposent également de documentation, et sans doute pas de littérature non plus.
Pourtant des écrivains s'imposent. Parmi les premiers écrivains d'Haïti, issus de cette période de la colonisation, figurent ainsi deux des principaux meneurs de la révolution haïtienne, Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, qui adressent plusieurs textes à des revues américaines, anglaises et allemandes. En tant qu'acteurs majeurs de cette révolution, ils ne sont pas, dans leurs écrits, de simples mémorialistes mais des témoins de premier ordre. Hommes d'action mais aussi hommes d'dées, ils se projettent dans l'avenir, surtout Toussaint Louverture, et conceptualisent la suite de la décolonisation. La philosophe américaine et historienne des idées , qui analyse leurs textes dans son ouvrage Hegel, Haiti, and Universal History publié en 2009, s'interroge sur les rapports d'influence intellectuels possibles entre leurs idées et la dialectique du maître et de l'esclave introduite par Hegel dans la Phénoménologie de l'Esprit. Une dizaine d'années auparavant, un autre historien américain, David Brion Davis avait déjà soulevé la même remarque concernant les idées mises en exergue par Toussaint Louverture.
Au , les colons font parfois éditer en France des œuvres descriptives ou politiques, comme Moreau de Saint-Méry (1750-1819). C'est véritablement à l'indépendance que naît la littérature haïtienne. Elle peut se diviser en plusieurs périodes.
Période des pionniers ou pseudo-classique : 1804-1836
En 1804, Pierre Fligneau (17..-1840). fait jouer sa pièce L'Haïtien expatrié. Mais les classes dirigeantes et les élites intellectuelles, au sein de l'État haïtien émergent, restent très imprégnées de la culture française. Sur le fond, la littérature de cette époque prône le patriotisme et retrace les hauts faits de la convulsive accession à l'indépendance. Sur la forme, elle épouse, au fil du , les courants littéraires successifs qui viennent de France : classicisme, romantisme, Parnasse, symbolisme (jusqu'au surréalisme le siècle suivant).
Par contre, les écrivains se servent de leur plume pour faire des appels à l’unité pour défendre la patrie contre une éventuelle attaque des Français.
On peut retenir de cette période Louis Boisrond Tonnerre (1776-1806) qui a rédigé l'Acte de l'indépendance, Antoine Dupré (1782-1816), Juste Chanlatte (1766-1828), Jean-Louis Vastey, dit Pompée-Valentin, baron de Vastey (1781-1820), François-Romain Lhérisson (1798-1859) et Jules Solime Milscent (1778-1842), qui fonde en 1817 la revue L'Abeille haïtienne, avec pour devise : « L’épée et les talents doivent n’avoir qu’un but : Que chacun à l’État apporte son tribut. »
Parmi les œuvres de cette époque, citons Juste Chanlatte, dans Nheri, anagramme d’Henri, célébrant la victoire des Haïtiens sur les troupes de Leclerc (Berrou et Pompilus, p. 32), ou encore les revendications du baron Pompée Valentin Vastey, dans son livre, Le Système colonial dévoilé (Cap Henry, 1814). Ce même Vasley écrivait dans une lettre : . Un des problèmes pour permettre à la littérature haïtienne de s'affirmer davantage est la faible scolarisation de ce territoire à la fin du et au début du . C'est la littérature d'une minorité.
Un poème d'Antoine Dupré, l’Hymne à la liberté, illustre l'expression nationaliste de cette époque : […] Haïti, mère Chérie, Reçois mes derniers adieux Que l’amour de la patrie Enflamme tous nos neveux. Si quelque jour sur tes rives Reparaissent nos tyrans Que leurs hordes fugitives Servent d’engrais à nos champs. (Pompilus, t.1, p12)
En cette période d'intense effervescence littéraire, des journaux comme Le Républicain puis L'Union ouvrent leurs pages aux premiers romantiques. L'Observateur, créé en 1819, publie de la poésie galante. C'est en effet la poésie qui va donner ses lettres de noblesse à la littérature haïtienne au cours du .
École de 1836 ou cénacle Haïtien ou début du romantisme Haïtien : 1836-1860
À partir de 1836 se forme le groupe du Cénacle, avec les poètes romantiques où se distinguaient les Frères Nau dont Ignace Nau (1808-1845), les frères Ardouin dont Coriolan Ardouin (1812-1835), et Beauvais Lespinasse. Ils avaient leur propre périodique qui fut d’abord La République, qui plus tard devint L’Union. Plus tard Oswald Durand (1840-1906), Massillon Coicou (1867-1908) se réclameront de cette mouvance. C’est une époque importante dans la quête du moi intérieur haïtien. Ce dernier s’ouvrait sur de vifs débats sur la nature même de l’authenticité haïtienne. Si certains comme Georges Sylvain pensent que la littérature haïtienne est: « une branche détachée du vieux tronc gaulois », Ignace Nau, comme Oswald Durand font entendre des appels à l’authenticité: « soyons nous-mêmes », sans mimétisme envers la littérature française. Le sentiment patriotique est d'ailleurs un thème très prisé, même s'il est exprimé de façon plus personnelle par les romanciers et les dramaturges. L'appel de Nau provoque une série d’évènements d’ordre socio-littéraire tant au pays qu’au niveau international. Beaucoup des intellectuels haïtiens se posent et s'imposent comme chercheurs et défenseurs de la patrie.
La production théâtrale est également riche et importante. Tous les genres sont représentés : drame en prose, tragédie, comédie. Les œuvres reflètent l'actualité et l'évolution des mœurs.
Parmi les premiers romanciers haïtiens reconnus, figure Émeric Bergeaud (1818-1858) (Stella, 1857, publié en 1959)...
Mouvement patriotique ou épanouissement du romantisme Haïtien : 1860-1898
Vers les années 1885, trois intellectuels haïtiens revendiquent violemment et de façon scientifique le droit et la personnalité nègre en corrigeant ou défendant par leurs écrits les diffamations pseudo-scientifiques et insultantes vociférées à l’égard d’Haïti. Ce sont : Louis-Joseph Janvier dans Haïti aux Haïtiens (1884) et L’Égalité des races humaines (1884), Joseph Anténor Firmin avec principalement De l’Égalité des races humaines (1885) et Hannibal Price avec De la Réhabilitation de la Race Noire par la République d’Haïti (1889).
Avec l’arrivée de ces défenseurs, le mouvement littéraire haïtien prend un élan non mesurable. Les plumes des hommes de lettres sont utilisées comme arme pour défendre la nation. Alors que les pseudo-classiques défendaient la nation avec des complaintes émotionnelles et des appels à l’unité, ces théoriciens de cette fin du siècle, de leur part, se défendent de manière scientifique et bien fondée.
Louis-Joseph Janvier dans Haïti aux Haïtiens (1884) et L’Égalité des races (1884) formule des répliques à certaines diffamations contre la République Noire. D'ailleurs, Haïti aux Haïtiens est une réplique contre l’annexion du Môle Saint-Nicolas par les États-Unis. L’Égalité des races est une réponse à Ernest Renan qui a écrit : . Par ses arguments, Janvier montre que les Noirs ont des aptitudes pour tout : lettres, arts, sciences, dont lui-même il est un exemple vivant. En 1883, dans La République d’Haïti et ses visiteurs, l'auteur répond contre une série d’articles dans lesquels est présenté un tableau critique et négatif de la société haïtienne sous la plume du journaliste d’origine antillaise Victor Cochinat.
Anténor Firmin, dans De l’égalité des races humaines s'est revendiqué contre les inexactitudes proférées par le comte Arthur de Gobineau dans sa thèse, L’inégalité des races humaines (1853).
De premières personnalités féminines enrichissent également les mouvements littéraires haïtiens dès le par leurs créations, comme Virginie Sampeur.
La revue littéraire Jeune Haïti (1895-1898), fondée par Seymour Pradel (1875-1943) et Justin Lhérisson (1873-1907), publie de nouveaux auteurs dans ses quelques numéros.
Génération de la Ronde : 1898-1915
Le siècle s'ouvre avec la création de la revue La Ronde par Pétion Gérome. en 1895. La référence reste la France pour les poètes de cette école intimiste et délicate
Etzer Vilaire (1872-1951), né poète, auteur de Les Dix Hommes noirs (1949, « considéré comme le cri de conscience d'une génération ») Fernand Hibbert (1873-1928). romancier Georges Sylvain (1866-1925) Ida Faubert (1882-1969). Dantès Louis Bellegarde (1877-1966), essayiste Justin Lhérisson (1873-1907), poète, journaliste et lodyanseur, compose La Dessalinienne (1903). Charles Moravia (1875-1938), poète et dramaturge, édite également deux revues, La Plume (1914-1915), puisLe Temps (1922-1938). Edmond Laforest (1876-1915), poète, conteur et journaliste, dirige aussi "Haïti littéraire et scientifique" et "La Patrie".
École Indigéniste ou mouvement Indigéniste : 1915-1945
L'occupation américaine (1915-1934), est un électrochoc. La « génération de la gifle » crée successivement des revues littéraires militantes: La Revue de la ligue de la jeunesse haïtienne (1916), La Nouvelle Ronde (1925), et surtout La Revue indigène (1927). L'inspiration est combattante dans un pays en proie à une instabilité politique chronique et exprime le mal de vivre d'une génération aspirant à une vie meilleure. Le mouvement indigéniste, par la voix de son initiateur et théoricien, Jean Price Mars, invite les écrivains (Ainsi parla l'Oncle, 1928), en clair à puiser aux racines africaines de l'homme d'Haïti. La résistance trouve alors son expression dans la culture orale issue de l'esclavage, les contes, traditions et légendes.
1945-1990
Dans le même temps, le réalisme social investit la littérature, qui devient un terrain d'engagement et de défense du peuple, avec Jacques Roumain (1907-1944) (Gouverneurs de la rosée, 1944) ou René Depestre (1926-). Le roman met alors en scène les couleurs sombres de la vie des paysans. Jacques Stephen Alexis (1922-1961), René Depestre et Gérald Bloncourt (1926-2018) fondent en 1945 la revue La Ruche.
En 1946, André Breton est chargé par le directeur des Affaires culturelles à Paris d'établir des relations avec les intellectuels haïtiens. Il rencontre en Haïti le poète Pierre Mabille, fondateur de l'Institut français.