Lev Koulechov (en ), né le à Tambov et mort le à Moscou, est un cinéaste et théoricien russe puis soviétique.

Lev Koulechov a été crédité d’une expérience originale qui visait à démontrer ce que l’on nomme aujourd’hui l’effet Koulechov, ou effet-K. François Albera, professeur d’Histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne, et éditeur spécialisé dans les textes théoriques de cinéastes soviétiques, remarque qu’il est notable que dans les principaux écrits théoriques de Lev Koulechov (de 1917 à 1934), qu'il a édités, le cinéaste ne cite jamais la fameuse expérience avec le comédien Ivan Mosjoukine, pourtant devenue depuis une véritable bannière des partisans du « tout au montage ».

C’est contre cette tendance qui, de toute évidence, a inventé une véritable légende, que s’insurge l’éditeur dans sa préface des écrits de Koulechov, L’Art du cinéma et autres écrits :

Biographie Lev Vladimirovitch Koulechov (en ) naît le à Tambov. Après la mort de son père, Lev Koulechov, encore adolescent, s’installe à Moscou où il suit pendant quelques années des cours à l’Académie russe des beaux-arts.

En 1917, à l’âge de 18 ans, il est engagé par le producteur de cinéma Alexandre Khanjonkov comme assistant-décorateur pour le film À la recherche du bonheur, réalisé par Evgueny Bauer (appelé parfois Géo Bauer) qui a l’habitude de concevoir lui-même les décors de ses films et qui demande l’aide d’un jeune. Bauer le choisit aussi pour tenir le rôle d’Enrico, un artiste. Ce film sera le dernier de Bauer, l’un des plus célèbres réalisateurs russes du début des années 1910, qui fuit l’agitation révolutionnaire et qui meurt la même année d’une pneumonie. Lev Koulechov, lui, participe avec enthousiasme à la mise en place du pouvoir soviétique.

Dès son arrivée dans le métier, il échafaude des théories hardies et originales qui ne survivront pas à l’expérience. Il soutient par exemple que le réalisateur, qu’il nomme « l’artiste peintre », car il pense que seul un artiste ayant étudié le cadre, la composition graphique, la lumière, les formes, etc., peut revendiquer la direction artistique d’un filmLev Koulechov, L’Art du cinéma et autres écrits - Des tâches de l’artiste peintre au cinéma, 1 et 2, , page 31.

Il prône aussi ce qu’il appelle l'utilisation du « brouillon constructif », non pas un scénario, sous la forme traditionnelle d’un texte écrit, mais sous celle d’un film qui ne servirait que de brouillon au véritable film. Rêve d’un jeune qui n’avait pas encore intégré les données économiques et financières du cinéma, et notamment celles de l’économie soviétique à ses débuts, il n’en tourne pas moins la même année son premier film, juste avant la révolution d'Octobre, Le Projet de l’ingénieur Pricht, qui sortira en 1918. Lorsqu’un demi-siècle plus tard, en 1966, il commente ce film dans Le cinéma soviétique par ceux qui l’ont faitLuda Schnitzer, Jean Schnitzer et Marcel Martin, Le cinéma soviétique par ceux qui l’ont fait, Les Éditeurs Français réunis, 1966, 190 pages, il écrit : Il semble ignorer tout de l’histoire du langage filmique, et notamment les apports fondamentaux du cinéma britannique de l’École de Brighton, à la charnière du et du , et ceux du cinéma américain qui a codifié dès 1912 ce genre de montage avec les films de D. W. Griffith et de Thomas Ince.

Mais en 1917, sa croyance en l’avènement d’une société nouvelle est entière, et, après la prise du pouvoir par le Parti bolchevique, il est nommé chef du service des Actualités de l’Armée rouge, et va récolter des images sur les fronts intérieurs contre les Armées blanches qui s’opposent au coup d’état bolchevique. L’historien du cinéma Georges Sadoul rappelle que dans les toutes premières années du pouvoir soviétique, les combats de la guerre civile,

En 1920, Koulechov est chargé, en tant que professeur, d’une formation pluridisciplinaire pour fournir au nouveau cinéma des comédiens spécialisés. Ce qui fait dire à Vsevolod Poudovkine, qui devient l’assistant de Koulechov dans son « Laboratoire expérimental » :

En effet, pas de pellicule, pas de tournage. Les étudiants regroupés autour de Koulechov sont réduits à fabriquer de bric et de broc les costumes et les accessoires, et de montrer à un public payant, non pas des films réalisés, mais des intentions de films, jouées en direct devant les spectateurs, ce que Koulechov appelle des « films sur papier ».

En 1923, il se marie avec l'actrice Alexandra Khokhlova, qui jouera dans ses principaux films, et sera co-réalisatrice de quelques-uns d’entre eux.

En 1924, il réalise une comédie dont le but est de se moquer de l’anticommunisme américain : Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des bolcheviks. Mister West visite Moscou, accompagné par un garde du corps, Jeddy, qui n’est autre qu’un cow-boy (joué par Boris Barnet, futur réalisateur de grand talent), afin d’être protégé des méchants bolcheviques et de leur couteau entre les dents ! À la fin du film, Mister West revient au pays, converti au communisme…

C’est en 1926 que Koulechov réalise ce qui est considéré comme son chef-d’œuvre : Dura lex (Selon la Loi), d’après une nouvelle de l’écrivain américain socialiste Jack London, un règlement de comptes parmi des orpailleurs durant la ruée vers l'or du Klondike, une région montagneuse du Canada.

En 1927, il , un écrivain du Parti communiste français.

Au fil des années, Koulechov perd de l’influence en URSS, au profit de certains de ses étudiants, comme Sergueï Eisenstein, qui se nourrit de ses découvertes. En 1944, il est nommé directeur du VGIK (Institut d’État de la cinématographie), où il avait été enseignant.

En 1965, Les Lettres françaises, la revue communiste dirigée à l’époque par Louis Aragon, publie quelques-uns des textes théoriques de Koulechov. La même année, les éditions Dujarric publient son Traité de mise en scène, en supplément à l’hebdomadaire professionnel Le Technicien du film, du au , et en tirent en 1973 un Manuel, dans lequel les textes sont regroupés.

En 1966, Koulechov est appelé à faire partie du jury de la Mostra de Venise.

Lev Koulechov meurt le à Moscou.

Dans les années 1980, son œuvre théorique est enfin rassemblée et publiée à Moscou.

Théoricien du cinéma

Dans ses premiers articles théoriques, écrit en 1917-1918 à dix-neuf ans, De la tâche des artistes peintres dans le cinéma et suivants, il s’identifie au réalisateur de films, qu’il appelle « l’artiste peintre », car pour lui le vrai créateur du cinéma est celui qui est capable de mettre en place une image animée, tel un peintre ou un dessinateur ébauchant son tableau, et il affirme : Les « cadres isolés » étant ce que l’on appelle en français les plans (Kadr en russe), qui désigne aussi bien la prise de vues, d’un démarrage de la caméra à son arrêt, que le cadrage même.

À vingt ans, en 1919, Lev Koulechov est nommé professeur à l’école de cinéma de Moscou. Il part en mission pour filmer des actualités de guerre, puis organise ses cours.

En 1934, Koulechov parlera des « acteurs », des « comédiens ». En 1917 et au début des années 1920, il développe surtout la formation de « modèles vivants », ainsi qu’il appelle les comédiens dans un film. Il faut se rappeler que son unique formation a été celle du dessin et de la peinture à l’Académie des beaux-arts de Moscou, là où l’on engage des modèles figés, qui tiennent la pose pendant que les étudiants en font l’esquisse au crayon ou au fusain. La majorité de ses écrits concerne la formation des comédiens au jeu spécifique devant la caméra. Il propose une quantité importante d’exercices auxquels les prétendants aux rôles de cinéma doivent se plier. Par exemple :

Mais en 1920, Lev Koulechov se pose globalement la question que se poseront plus tard de nombreux théoriciens : qu’est-ce que le cinéma ? Il fait remonter l’invention du cinéma aux films produits par Thomas Edison et réalisés par William Kennedy Laurie Dickson, en citant la date de 1893 (création des Kinetoscope Parlors) comme débuts du cinéma, et englobant les améliorations fondamentales qu’ont apportées à l’invention américaine les frères Lumière à la fin de 1895 :

Koulechov et ses étudiants assistent à la projection de nombreux films, non seulement les films russes des années passées, mais tous les films étrangers qui ont franchi la frontière. En les voyant, comment définir l’art du cinéma, comment déterminer le langage filmique ?

Koulechov est fasciné par les films américains. Ce sont ceux que les spectateurs russes adorent, qui les font se lever de plaisir, et pousser des cris d’enthousiasme. Il analyse comment sont tournés ces films américains et en tire la conclusion suivante : Il rappelle cependant que Un plan oublié au tournage est irrattrapable au montage.

Expériences didactiques En 1929, il verse son expérience de réalisateur au bénéfice, écrit-il, du spectateur, des directeurs de ciné-fabriques (studios de cinéma), des cinéastes eux-mêmesLev Koulechov, L’Art du cinéma et autres écrits - L’Art du cinéma : mon expérience, , page 144. Il décrit ainsi un essai intéressant :

Mais il veut aller plus loin dans la réflexion : cet essai lui fait penser que le « modèle » est un matériau qui peut être formé et déformé en vue d’obtenir le résultat escompté, et cela même contre son gré.

Koulechov filme alors les deux réactions jouées par ce comédien. Il filme également l’assiette de soupe (qui reviendra plus tard dans les souvenirs arrangés de Poudovkine) et la porte qu’on ouvre en grand devant le prisonnier.

Cette expérience est en quelque sorte l’antithèse de celle qui était attribuée à Koulechov, avec l’acteur Ivan Mosjoukine en gros plan, impassible, neutre, sans aucune mimique, et l’inévitable assiette de soupe. Et ce pourrait être la véritable expérience, puisque celle-ci est réellement décrite par Koulechov lui-même. Elle démontre exactement le même phénomène, le fameux effet-K.

Filmographie Réalisateur 1918 : Chant d'amour inachevé (film commencé par Vitold Polonski) 1918 : Izvolov, Nikolai; Drubek-Meyer, Natascha (2010). "Annotations for the Hyperkino Edition of Lev Kuleshov's Engineer Prite's Project (1918), Academia Series, RUSCICO, 2010". Studies in Russian and Soviet Cinema. 4 (1): 65–93. 1919 : Actualités, documentaire 1920 : Sur le front rouge, court métrage 1924 : Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des bolcheviks 1925 : Le Rayon de la mort 1926 : Dura Lex 1926 : Locomotive n°1006 1927 : Celle que vous connaissez ou La Journaliste 1929 : 1929 : Deux-Bouldi-Deux, réalisé avec Nina Agadjanova 1930 : La Brèche, court métrage 1931 : , documentaire 1932 : 1933 : Le Grand consolateur 1934 : réalisé avec Leonid Obolenski 1936 : 1940 : Les Sibériens 1941 : Descente dans un volcan, réalisé avec Aleksandra Khokhlova et Ievgueni Chneïder 1942 : Les Jeunes partisans 1942 : 1943 : Professeur Kartachova 1943 : Nous, de l'Oural, réalisé avec Alexandra Khokhlova

Scénariste 1920 : Sur le front rouge 1926 : Dura Lex 1930 : Sacha d'Alexandra Khokhlova 1932 : L'Horizon 1933 : Le Grand consolateur

Directeur artistique 1917 : Une vie de trois jours d'Alexandre Gromov 1917 : Teni lyoubvi d'Alexandre Gromov 1917 : Le Roi de Paris d'Evgueni Bauer et d'Olga Rakhmanova 1917 : Chernaya lyoubov de Vladimir Strijevski 1917 : Le Tocsin d'Evgueni Bauer 1918 : La Veuve de Fiodor Komissarjevski 1918 : Sliakot boulvarnaia (réalisateur inconnu) 1918 : Le Projet de l'ingénieur Pright 1918 : Mademoiselle Marie de Boris Tchaïkovski 1933 : Le Grand consolateur

Monteur 1918 : Le Projet de l'ingénieur Pright 1927 : Celle que vous connaissez ou La Journaliste 1929 : Le Joyeux canari 1940 : Les Sibériens 1942 : Le Serment de Timour

Autres Acteur 1917 : Tchernaya lyoubov de Vladimir Strijevski 1917 : À la recherche du bonheur d'Evgueni Bauer: Enrico, un peintre 1918 : Chant d'amour inachevé, réalisé avec Vitold Polonski, 1920 : Sur le front rouge: un paysan polonais 1925 : Le Rayon de la mort