La géographie culturelle, que l'on désigne plutôt au pluriel - les géographies culturelles - renvoie soit à une géographie des faits culturels (géographie de la musique, des musées, du street-art ...) soit à une approche culturelle des faits géographiques (c'est-à-dire la façon dont le monde est vécu, représenté et imaginé).

La géographie culturelle étudie les pratiques culturelles des populations ou civilisations mais surtout les liens entre espace et culture.

Histoire

Naissance du concept de « culture » en géographie

Précurseurs () La géographie culturelle trouve ses racines dans les réflexions de plusieurs penseurs des , qui établissent les premiers liens entre culture, société et milieu naturel.

Johann Gottfried Herder (1744–1803) est généralement considéré comme l’un des premiers penseurs à conceptualiser la culture comme un ensemble cohérent de traits (langue, coutumes, croyances) propres à chaque peuple et indissociables de son environnement et de son histoire.

Alexandre von Humboldt (1769–1859), naturaliste et explorateur prussien, contribue à l’émergence d’une proto-géographie culturelle par ses grandes expéditions scientifiques, notamment en Amérique du Sud (1799–1804). Dans son œuvre majeure Cosmos (1845–1862), il cherche à saisir de manière systématique les interactions entre les sociétés humaines et leur environnement physique, en combinant observation empirique et vision globale de la nature. Carl Ritter (1779–1859), contemporain et correspondant de Humboldt, prolonge cette réflexion en développant une géographie comparative des civilisations.

Écoles fondatrices () L’école allemande de géographie culturelle est principalement associée aux travaux de Friedrich Ratzel (1844–1904). Dans son Anthropogéographie (1882–1891), Ratzel soutient que le milieu naturel exerce une influence déterminante sur les formes d’organisation culturelle, sociale et politique des sociétés humaines.

En France, la géographie culturelle prend forme sous l’impulsion de Paul Vidal de la Blache (1845–1918), considéré comme le père fondateur de l’école française de géographie. Plutôt que de parler de culture, Vidal de la Blache développe le concept central de « genre de vie », qui désigne l’ensemble des pratiques, techniques et habitudes par lesquelles une société s’adapte à son milieu et le transforme.

Dans les années 1920–1930, une troisième école vient enrichir et renouveler la géographie culturelle depuis les États-Unis. Carl Sauer (1889–1975), professeur à l’Université de Californie à Berkeley, publie en 1925 son ouvrage fondateur The Morphology of Landscape, dans lequel il redéfinit le paysage culturel (cultural landscape) comme le produit de l’action continue d’un groupe culturel sur un milieu naturel donné au fil du temps.

L'éclipse de la géographie culturelle (années 1950-1970)

La révolution quantitativiste À partir des années 1950, la géographie connaît un tournant épistémologique majeur avec l’irruption de la révolution quantitative en géographie.

Dans ce nouveau cadre, la géographie culturelle classique (avec ses descriptions qualitatives de paysages, de genres de vie et de particularismes régionaux) se trouve marginalisée. Les quantitativistes reprochent à l’approche culturelle son caractère idiographique (centré sur le particulier), son manque de rigueur méthodologique et son incapacité à produire des généralisations.

La géographie humaniste En réaction au scientisme et au réductionnisme de l’approche quantitativiste, un courant dissident émerge dès la fin des années 1960 : la géographie humaniste (humanistic geography).

Yi-Fu Tuan (1930–2022), figure majeure de ce courant, enrichit le concept de « topophilie » (l’attachement affectif des individus à certains lieux) dans son ouvrage Topophilia: A Study of Environmental Perception, Attitudes, and Values (1974), puis celui d’« espace » et de « lieu » dans Space and Place: The Perspective of Experience (1977). Pour Tuan, le lieu est un espace investi de significations, d’émotions et de mémoire par ceux qui l’habitent.

Le tournant culturel (années 1970-1990)

Une refondation dans le monde anglophone (années 1970-1990) À partir des années 1970, la géographie culturelle connaît un important renouvellement dans le monde anglophone, en réaction à la domination de la géographie quantitative et aux approches positivistes qui s’étaient imposées depuis les années 1960. Ces dernières, centrées sur les modèles économiques et les méthodes statistiques, avaient contribué à marginaliser l’étude des dimensions culturelles et symboliques de l’espace.

Ce renouvellement s’accompagne d’une remise en cause de l’héritage de l’école de Berkeley, fondée par Carl Sauer, dont les travaux avaient dominé la géographie culturelle américaine jusque dans les années 1970. Bien que novatrice en son temps, cette approche est critiquée pour son culturalisme, son intérêt privilégié pour les paysages ruraux et préindustriels, ainsi que pour sa conception de la culture comme un ensemble homogène et relativement autonome des rapports sociaux.

Dans ce contexte, la « New Cultural Geography » émerge au tournant des années 1990. Elle s’inscrit dans un mouvement interdisciplinaire plus large, influencé par les Cultural Studies britanniques, développées à partir des années 1960 autour du Centre for Contemporary Cultural Studies de l'université de Birmingham. Ces approches mettent l’accent sur les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et les dynamiques de domination culturelle, notamment en lien avec les classes sociales, le genre et l'ethnicité.

La géographie culturelle adopte alors une perspective constructiviste : la culture est envisagée comme un processus dynamique, produit par des pratiques sociales et des rapports de pouvoir. Les paysages sont analysés comme des systèmes de significations (Cosgrove), tandis que les imaginaires spatiaux et les discours deviennent des objets d'étude centraux . Sous l’influence du linguistic turn et de courants théoriques associés à la French Theory, l’espace est désormais compris comme une construction sociale et discursive, ce qui conduit à une remise en cause des fondements épistémologiques de la discipline.

Une trajectoire française : entre héritages et recompositions En France, la prise en compte de la culture en géographie s’inscrit dans une trajectoire distincte. Jusqu’au milieu du , les géographes privilégient des notions telles que le « genre de vie » ou la « civilisation », sans formaliser une géographie culturelle autonome. Les travaux de Paul Vidal de la Blache ou de ses successeurs relèvent ainsi davantage de la géographie humaine classique que d’une approche explicitement culturelle.

Ce n’est qu’à partir des années 1970, dans le contexte des recompositions scientifiques consécutives à Mai 68, qu’émerge un intérêt renouvelé pour les dimensions culturelles. L’ouvrage d’Armand Frémont, La région, espace vécu (1976), constitue à cet égard une contribution majeure, en mettant l’accent sur les représentations et les expériences individuelles de l’espace.

Dans les années 1980-1990, la géographie culturelle se structure progressivement en France, notamment autour des travaux de Paul Clavalet de la revue Géographie et Cultures fondée en 1992. Toutefois, cette institutionnalisation s’accompagne d’une grande diversité d’approches. Il existe principalement deux courants dans la trajectoire française. L'un, plus traditionnel, prolonge les perspectives culturalistes centrées sur les systèmes culturels et les relations homme-milieu. L'autre intègre des influences anglophones, en développant des analyses des représentations, des perceptions et des identités territoriales.

La géographie culturelle de nos jours : convergences et débats contemporains Depuis les années 1990, la géographie culturelle connaît un rapprochement entre les traditions française et anglophone, lié à la circulation internationale des concepts et des méthodes. Elle s’affirme comme un champ interdisciplinaire à l’interface du social et du politique, abordant notamment les représentations, les identités et les rapports de pouvoir dans l’espace. Son renouvellement repose sur la diversification des objets d’étude et l’hybridation des approches. La discipline s’ouvre à des thèmes variés (musiques, sexualités, loisirs, mémoires...) et contribue à la reconnaissance du rôle des représentations, des imaginaires et des discours dans l’analyse des sociétés. Les travaux récents accordent également une place croissante à l’analyse des rapports d’inégalités et de domination, favorisant des rapprochements avec la géographie sociale et politique. Cette évolution est parfois qualifiée de « géographie socioculturelle ».

Ces transformations font l’objet de débats, notamment autour de l’influence du linguistic turn, critiqué pour l’importance accordée aux discours au détriment des dimensions matérielles. Les recherches contemporaines tendent ainsi à articuler les approches symboliques et les pratiques spatiales. Enfin, la diffusion des approches culturelles dans l’ensemble de la géographie conduit certains auteurs, comme Paul Claval, à relativiser la spécificité du champ, préférant parler d’« approche culturelle » plutôt que de géographie culturelle.

Les recherches contemporaines s’efforcent ainsi de réarticuler les dimensions symboliques et les pratiques spatiales, afin de mieux saisir les interactions entre culture, société et espace. Dans cette perspective, la géographie culturelle apparaît aujourd’hui comme un champ en constante recomposition, contribuant pleinement au renouvellement critique de la discipline géographique.

Courants en géographie culturelle

Les courants de la géographie culturelle s'inscrivent dans des évolutions épistémologiques plus larges des sciences humaines et sociales, marquées par une remise en question progressive du modèle positiviste. Hérité notamment de la pensée de Auguste Comte, le positivisme repose sur l'idée que les phénomènes peuvent être observés de manière objective, mesurés et expliqués par des lois générales. Appliqué aux faits culturels, il conduit à privilégier une approche descriptive et empirique, centrée sur l'observation des paysages, des pratiques et des modes de vie considérés comme des réalités visibles et analysables scientifiquement.

À partir de la seconde moitié du , cette conception est progressivement remise en cause. De nouvelles perspectives insistent davantage sur la dimension socialement et culturellement construite des réalités. Elles insistent sur le rôle des représentations, des discours et des pratiques dans la production des sens ainsi que dans l'organisation des espaces.

Les différents courants de la géographie culturelle peuvent être compris en partie comme des réactions au positivisme. Sans rejeter toute forme de scientificité, ils proposent de renouveler les approches en intégrant la subjectivité des acteurs, la pluralité des points de vue et le caractère construit des phénomènes culturels, contribuant ainsi à une lecture plus critique, plus réflexive des réalités spatiales.

Phénoménologie La phénoménologie s’intéresse à l’expérience vécue du lieu : comment nous percevons, ressentons et habitons l’espace de manière consciente. La post-phénoménologie y ajoute la médiation technologique : nos perceptions sont filtrées par nos outils (GPS, cartes, médias) qui modifient notre expérience. Ainsi, l’espace est co-construit par le corps, la technologie et la culture.

Marxisme Le marxisme en géographie culturelle théorisé par David Harvey consiste à analyser les phénomènes culturels (identités, paysages, pratiques sociales) comme produits des rapports de production capitalistes et des luttes sociales.