Entretien de la blessure est un essai littéraire d'Hélène Cixous sur Jean Genet.
Paru en 2011 aux éditions Galilée, il s'est d'abord présenté sous la forme d'une intervention faite par Hélène Cixous lors du colloque intitulé « Jean Genet politique, une éthique de l'imposture » dirigé par Albert Dicy et Véronique Lane qui s'est déroulé en au théâtre de l'Odéon.
Thème
Monographie, le livre de Cixous s'inscrit dans la lignée de celui écrit par Derrida, publié en 1974, qui avait conçu un texte relativement original, complexe et dialogique, au titre évocateur : Glas. Cixous cherche à s'éloigner du modèle biographique, c'est moins la vie de l'auteur qui l'intéresse que son rapport à la langue, au simulacre et à l'engagement. De là naît un texte aux aspects très poétiques, rompant avec tout didactisme ; le lecteur est convié davantage à une rêverie qu'à une entreprise critique en bonne et due forme. Si Cixous consacre tout un ouvrage à Genet, c'est qu'elle voit en lui une des figures majeures de la littérature du et qu'il a été, pour elle, un socle intellectuel fondamental dans l'élaboration de ses livres ; aussi est-il souvent présent dans ces derniers, soit sur le mode de l'allusion soit sur celui de la référence explicite ; dans SoufflesHélène Cixous, Souffles, Des Femmes, 1975 c'est une partie entière qui lui est consacrée, Genet est relu à la lumière d'accointances avec les écrits de CixousLa Cosmogonie d'Hélène Cixous, C. Guégan Fisher revient sur les synesthésies présentes dans le livre de Cixous à travers l'allégorie de Genet . Mais c'est aussi dans Le Rire de la Méduse que le nom de Genet apparaît au détour d'une réflexion sur la question de l'écriture féminine, l'auteur de Pompes Funèbres est remarqué pour avoir rompu avec le modèle masculin, phallocentrique, qui a dominé toute la littérature jusqu'au selon CixousLe Rire de la Méduse, Galilée (reparu en 2010) « je n'ai vu inscrire de la féminité que par Colette, Marguerite Duras et… Jean Genet ».
Composition du texte
Le texte est divisé en trois parties, lesquelles sont précédées d'une prière d'insérer qui délivre au lecteur la macro-structure du texte et place la problématique de la blessure comme la thématique essentielle dans l’œuvre de Genet. Une partie introductive joue de l'onomastique, avec une remotivation du sens du nom Genet, le sens concret évoquant un petit arbrisseau sauvage. « Genet comme Genet ? Ou comme Genêt ? Un nom en or. » ()
Cixous pointe ensuite la singularité de la langue de l'auteur de Notre-Dame-des-Fleurs. La naissance de Genet est appréhendée comme un véritable événement, un acte de naissance – acte compris comme découlant d'une volonté propre. S'ensuivent alors quelques pages sur le thème du damasquinage, où il est aussi question du simulacre chez Genet, pointant par là-même le caractère problématique entretenu par l'auteur avec les notions de réel et de vérité.
Cette première partie introductive donne des clés au lecteur pour comprendre la manière dont Cixous va orienter sa monographie, un réseau d'images et de mots bien particulier est en passe de s'établir sous les yeux du lecteur.
Structure détaillée La première partie développe un motif essentiel selon Cixous dans l’œuvre de notre auteur, celui de la blessure et fait référence notamment au titre de la monographie. L'auteure joue de la syllepse sémantique, « entretien » qui fait référence d'une part à l' « action d'échanger des propos avec une ou plusieurs personnes; conversation suivie sur un sujet » , qui évoque, non sans sarcasme, les entretiens donnés par des écrivains aux critiques littéraires, ou aux journalistes - la Blessure est ainsi personnifiée et présentée comme un personnage avec lequel s'affronte et écrit Genet- et de l'autre à l' «action de tenir quelque chose en bon état »Ces deux citations étant tirées de Trésor de la Langue Française informatisé - la Blessure étant chez Genet sans cesse ravivée, moteur narratif, elle est aussi un véritable modèle littéraire. Cette idée de la blessure est à mettre en lien avec la conception de Cixous de la littérature puisque celle-ci est selon elle « cicatricielle », Manhattan, Hélène Cixous, Galilée, 2006, . Cette première partie est aussi l'occasion de dresser les conditions de réception de l’œuvre de Genet et de conceptualiser la place du lecteur à l'intérieur de celle-ci ; tenu à l'écart, le lecteur est présent sur la forme d'un « vous » qui le place nécessairement à distance du texte, quand le « tu »pourrait être le symbole d'un rapprochement effectif entre le lecteur et l'écrivain.
Dans un deuxième mouvement, sobrement introduit par une sous-partie intitulée « A l'Atelier », le livre propose de rappeler au lecteur la grande amitié de Genet et Giacometti et de souligner pourquoi les deux se plaisaient tantL'Atelier d'Alberto Giacometti, Jean Genet, L'Arbalète, 1957. La solitude ressentie, éprouvée par l'un et l'autre apportent vraisemblablement une réponse convaincante. Cixous voit en Genet un être de mots, et détourne alors dans cette seconde partie, le titre de son dernier livre Un captif amoureux, l'auteur est vu désormais comme un « captif du texte » « il se sera constitué de nouveau captif et de nouveau amoureux de sa captivité dans l'enchevêtre des fils du texte (de soi) ». Une réflexion autour des notions de parricide et de matricide pointe le caractère tragique des livres de l'écrivain, nés vraisemblablement d'un rapport complexe à la mère, absente de sa vieCf. article « Mère » dans Dictionnaire de Jean Genet, M-C Hubert « Fils de personne, dépourvu de filiation, il ne peut se construire une véritable identité » () :
Après ce développement qui montre en quoi les textes de Genet sont travaillés par ce rapport au tragique, succède un fragment qui s'intéresse à la place du vrai dans l’œuvre de Genet, un vrai toujours paradoxal et en inadéquation avec les définitions classiques et topiques. Chaque texte étant un habile mélange de simulacre et de réalité si adroitement mêlés qu'ils deviennent très vite l'un et l'autre indiscernables, cette bigarrure étant ardemment défendue par Genet lui-même ; Cixous écrit ainsi : « Tout est vraiment bien faux » (), le paradoxe étant visible dans l'antithèse produite par la coprésence de l'adverbe « vraiment » et de l'adjectif « faux » dans la même phrase simple. Cette partie qui constitue le noyau du texte se termine sur une typologie brève des personnages présents dans ses œuvres :
Typologie étonnante puisqu'elle hisse au rang de personnage des entités abstraites, et les personnifie. On retrouve dans ce classement, les thématiques majeures préalablement citées, mais c'est certainement la dernière ligne que le lecteur doit retenir, « le mot » c'est bien cela que Genet (re-)construit ou détourne, et c'est ce même mot que va déformer la langue de Cixous dans cette monographie.
Enfin la dernière partie du texte évoque, avec des accents de parabole, un souvenir intime de Cixous ; Genet lui confie en 1974, lorsqu'elle est en séjour à Tokyo, une lettre à remettre à un destinataire inconnu qu'elle ne rencontre et ne trouve jamais – on retrouve dans cette partie de l'essai de forts accents comiques et dramatiques. Genet apparaît comme celui dont le message n'est jamais porté, mais ce message perçu à travers l'instance de la lettre compte davantage dans le péril et le voyage qu'il fait naître. Le texte s'achève enfin, sur un déplacement du sujet visible à travers l'énallage, le narrateur passe du « il » pour évoquer Genet au « on », le pronom personnel globalisant fait de Genet un personnage presque universel qui incarne le rapport que chaque individu entretient avec le langage. Un retour à un Genet, saisi dans son individualité la plus pure, reprend le pas à la fin du texte et souligne son attachement à la langue arabe et son engagement politique auprès du peuple de Palestine.
Dessins
Le texte est accompagné de douze esquisses au fusain d'Ernest Pignon-Ernest. Cixous reprend ces planches, dessinées à l'occasion d'une exposition ayant eu lieu en 2006 sur les docks de Brest (en référence au livre de Genet Querelle de Brest) et qui représentent certaines parties du corps de Genet. Les dessins clairsèment la monographie et donnent un éclairage de nature différente à cette réflexion autour de l’œuvre de l'écrivain, la nature de ces représentations étant d'ordre figuratif. Un dessin de main glissée dans un livre ouvre le texte – véritable invitation à pénétrer dans la monographie- , auquel succède une série de portraits. Le regard saisissant de l'écrivain met en lumière la vision de Genet digne de celle d'un véritable voyant. Au fil des pages, Genet est présenté sous les traits d'un homme vieillissant ; le dernier portrait est celui déchirant d'un homme qui crie, l'auteur de Pompes Funèbres semble en proie à une douleur terrible et tout son corps est comme convulsé. La représentation d'un crâne, évoquant les vanités classiques, clôt cette première série de dessins.
La figure de Genet est ensuite délaissée au profit de représentations plus allégoriques. Un dessin reprend les traits distinctifs d'Hermès, l'écrivain basculant du côté du mythe, cette correspondance au messager n'est pas sans rapport avec la fin du texte de Cixous, cette lettre qu'elle doit délivrer pour Genet à Tokyo. Des dessins de mains noueuses et crispées parfois implorantes nous font imaginer l'auteur en proie à de vives crises spasmodiques. La main écrivante est le véritable symbole du passage entre deux mondes de l'homme à l’œuvre. Enfin des fleurs sertissent la dernière page de l'ouvrage, comme le rappel heureux de la symbolique florale qui n'aura eu de cesse de travailler l’œuvre de GenetVoir article « Fleurs », G. Ernst dans Dictionnaire de Jean Genet « Il y a donc bien chez lui une symbolique des fleurs, et cette symbolique repose sur la personnification du végétal(...) ».
Les dessins font de Genet une figure à mi-chemin entre le sacré et le profane, une entité entre deux mondes et jouent d'une certaine solennité dans la représentation.
Analyse stylistique
Une approche stylistique du texte de Cixous nous paraît nécessaire pour comprendre comment la voix de Genet est discernable dans cette monographie et quels sont les éléments langagiers qui permettent à l'auteur du Rire de la Méduse de rendre compte avec justesse de l'incroyable relation qu'entretenait Genet avec les mots.
Le fragment comme principe textuel Monographie relativement courte, Entretien de la Blessure est la somme de fragments qui se succèdent les uns les autres, de longueur variée ils n'entretiennent pas nécessairement de liens entre eux. Les connecteurs logiques sont ainsi peu présents, quand les phénomènes de re-topicalisation ou re-thématisation sont eux nombreux. Cette structure non uniforme participe d'un texte marqué par la discontinuité. Le fragment est une forme textuelle que privilégie Cixous dans nombre de ses textes et permet de faire naître dans ce tissu de mots un rythme syncopé, marqué de soupirs, que des blancs typographiques signalent. Le fragment semble convenir parfaitement à l’œuvre de Genet, sans cesse hantée par le discontinu. Du roman au théâtre en passant par la poésie, les genres dans lesquels s'essaient Genet sont variés et son œuvre polymorphe se refuse à tout mouvement d'uniformisation. Ce rythme boitillant se prête également à la thématique de la blessure toujours ravivée. La syntaxe bousculée affirme le questionnement de Genet autour de la cicatrice « incicatrisable » qui l'habite. Cixous écrivant : . ()
Cette vie menée par Genet à une vitesse incroyable est traduite par ces mots () : . De l'énumération présente dans le dernier segment de la phrase naît ce rythme et cette vélocité de l'écriture, soulignant la vie haletante de l'écrivain, lequel est désigné par des qualificatifs parfois antithétiques et qui font de lui un être en proie à de nombreuses métamorphoses.
Le mythe Genet à travers l'intertextualité