La révolte de Quebra-Quilos (litt., en portugais, révolte de Brise-kilosEn portugais, revolta do Quebra-Quilos. En français, on trouve dans la littérature aussi la forme révolte du Quebra-Quilos (par analogie avec le portugais) ou des Quebra-Quilos. En portugais, on rencontre également, mais plus rarement, les graphies Quebra-quilos (sans majuscule à quilos) et Quebra-Kilos.) est une révolte paysanne diffuse survenue dans plusieurs villes et bourgs du Nordeste Brésilien, entre la fin de 1874 et le milieu de 1875.

Les soulèvements, qui commencèrent le dans le bourg campagnard de Fagundes, dans la province nordestine de la Paraíba, et s’étendirent bientôt à la ville de Campina Grande proche, se répandirent ensuite par contagion dans les zones rurales à travers toute la province, avant de se propager aux deux provinces adjacentes du Pernambouc et du Rio Grande do Norte, puis plus au sud encore, jusqu’à la province d’Alagoas. Les émeutiers, qui étaient pour la plupart de petits paysans, mais aussi des artisans, des vendeurs de marché et des sans-emploi, s’en prenaient aux équipements (balances, poids, étalons de volume, etc.) du système métrique nouvellement entré en vigueur dans tout le pays, détruisirent les dossiers de l’administration fiscale ainsi que les documents et affiches de la conscription militaire, s’en prirent çà et là aux objets et symboles maçonniques, et proclamaient qu’ils refuseraient désormais de s’acquitter de la taxe foraine pour vendre leurs produits sur les marchés. Ces jacqueries paysannes, si elles suivirent toutes un schéma semblable, apparaissent cependant comme des turbulences sporadiques, attribuables à des groupes d’émeutiers agissant en ordre dispersé, indépendamment les uns des autres, certes emmenés par quelques meneurs identifiés, mais dénuées d’organisation générale sous la direction d’un chef unique.

La cause de ces insurrections était un ensemble complexe de facteurs, au premier rang desquels la stagnation économique de la région provoquant une baisse des recettes fiscales et une subséquente hausse de taxations de toutes sortes, dont la taxe foraine, principale cible des insurgés ; sur ce mobile principal vinrent se greffer d’autres motivations, liées à la question religieuse opposant alors l’Église brésilienne à l’État impérial (à propos de la réforme du clergé, de la dénationalisation – et romanisation — de l’Église brésilienne, et surtout du rôle de l’Église dans l’État) et à la nouvelle loi de conscription militaire. Cette dernière, en tant qu’elle rendait automatique l’enrôlement dans l’armée et vaine par conséquent toute intervention de type clientéliste, mettait à mal le traditionnel système patriarcal du sertão brésilien et constituait en quelque sorte une rupture de l’antique contrat social, suscitant ainsi l’opposition des petits paysans et métayers, lesquels pensaient trouver leur compte dans le rapport clientéliste avec le grand propriétaire terrien, rapport fait de familiarité et d’interdépendance ; Quebra-Quilos n’était donc pas une révolte contre le système social, à telle enseigne que dans certains cas, l’on vit de grands propriétaires, qui avaient besoin du soutien de leurs paysans lors des élections, se joindre à la rébellion ou, pendant la phase de répression, chercher à soustraire leurs clients à la justice.

Quant aux motivations religieuses, elles ont pu servir de caution morale à la désobéissance civique. Plusieurs prêtres catholiques jouèrent, par leurs prédications désignant à la vindicte publique l’État impérial comme étant sous la coupe de la franc-maçonnerie, un rôle d’instigateur ; quelques prêtres furent mis en détention, certains à tort. Cependant, quand même les autorités choisirent de donner à ces événements l’appellation de Quebra-Quilo en référence au rejet du système métrique, dont c’était en effet l’aspect le plus visible et le plus curieux, il demeure que ces jacqueries furent avant tout une protestation contre une pression fiscale devenue insupportable et vexatoire, dont la cause première était le déclin économique du Nordeste, plus spécifiquement de la culture de la canne à sucre.

La répression, qui mobilisa les forces de police, la garde nationale et les forces armées impériales, frappa durement la Paraíba (où fut dépêché un corps expéditionnaire), moins les autres provinces, et fit invariablement passer en jugement les meneurs (quand ils purent être identifiés) et enrôler de force dans l’armée les autres participants. Si les soulèvements s’éteignirent dès les premiers mois de 1875, les protestations contre le recrutement militaire perdurèrent encore pendant plusieurs mois, et rendirent la loi de conscription inapplicable dans les faits.

Historiquement et sociologiquement, le mouvement Quebra-Quilos est à caractériser comme une forme primitive ou archaïque d’agitation sociale ; dans certaines villes, il est davantage qu’un tumulte, mais moins qu’une révolte, dans d’autres, il apparaît comme une révolte presque articulée, dans laquelle viennent interférer les pouvoirs locaux (juges, ecclésiastiques, et, en retrait, les intérêts de la grande propriété terrienne) et la dichotomie politique bipartisane (Parti conservateur contre Parti libéral) nationale. L’absence de commandement unique du mouvement résulte en partie des intérêts contradictoires des différents acteurs (qu’ils agissent au grand jour ou qu’ils se tiennent dans l’ombre) et de la frilosité des élites nordestines, de quelque bord qu’elles fussent, face à toute remise en cause fondamentale de l’ordre établi. L’une des manifestations les plus patentes de ces ambiguïtés est la révolte des esclaves noirs de Campina Grande, lesquels entrevirent dans le Quebra-Quilos l’occasion de leur libération, révolte qui fut promptement matée par une milice privée mise sur pied impromptu par des membres de l’aristocratie foncière et composée y compris d’émeutiers du Quebra-Quilos. Au-delà de l’éventail complexe des motivations, les idées sous-tendant le mouvement avaient la même tonalité commune à toutes les revendications sociales des classes inférieures dans le passé, et exprimaient avec acuité les frustrations politiques, d’impuissantes protestations religieuses et une révolte sociale âpre et désordonnée. Dans leur ensemble, les épisodes asymétriques du Quebra-Quilos composent une révolution sociale procédant d’une crise de structure et de production.

Arrière-plan historique

Contexte économique

Crise de la canne à sucre et du coton

Pour certains auteurs, la révolte de Quebra-Quilos n’était pas un mouvement de protestation politique ou religieux, mais s’explique entièrement par la situation épouvantable des populations de l’intérieur, lesquelles, privées de leurs moyens de subsistance par la crise économique dans les campagnes, réagirent en prenant pour cible les nouvelles taxations, aussi multiples que vexantes.. À leur tour, ces taxations étaient la conséquence directe de la crise économique qui frappa la partie nord-est du Brésil tout au long de la décennie 1870, et en particulier dans les années précédant immédiatement la révolte de Quebra-Quilos.

Depuis le milieu du jusqu’à grosso modo 1650, le Brésil connut une expansion considérable de son activité sucrière et parvint à dominer le marché mondial du sucre. Cependant, les possessions d’outremer britanniques et françaises, et également hollandaises, favorisées par une attitude protectionniste de leur métropole respective tendant chacune à acheter leur sucre auprès de leurs propres colonies, arrivèrent bientôt à dépasser le Brésil et à le supplanter sur le marché. Certes, le déclin fut progressif, et le sucre de canne demeura le produit d’exportation central du Brésil tout au long de la période coloniale, représentant 56 % de l’ensemble de ses exportations. Cité par . Dans le dernier quart du eut lieu une embellie temporaire, après que la révolution américaine eut interrompu le commerce entre les Antilles et l’Europe, ce qui provoqua une hausse des prix du sucre dans la décennie 1780. Les prix repartiront une nouvelle fois à la hausse, en particulier de 1805 à 1814, lorsque Napoléon eut instauré le blocus continental en Europe...

Mais vers 1850, les exportations et les prix du sucre recommencèrent à baisser en une spirale descendante. Dans la décennie 1850, le Brésil ne produisait plus que 10 % du sucre consommé sur les marchés extérieurs et les revenus tirés du sucre étaient en même temps affectés par une baisse des prix (encadré A). Cité par .. À cela, trois raisons principales peuvent être identifiées. Il y eut premièrement une augmentation de la production mondiale au cours de la seconde moitié du , provoquant un recul des prix ; ensuite commença à se propager en Europe septentrionale la culture de la betterave sucrière, laquelle avait un meilleur rendement car permettant la rotation culturale. La troisième explication enfin tient à l’utilisation insuffisante des innovations techniques. Les autres pays producteurs de canne à sucre, comme les États-Unis et Cuba, surent tirer parti des avancées techniques, telles que le transport ferroviaire de la canne à destination des moulins, la machine à vapeur dans la transformation de la canne, et les techniques industrielles modernes de transformation de la canne dont le rendement était bien supérieur à celui des procédés traditionnels de vaporisation et de cuisson. Le Brésil en revanche n’eut recours à ces nouvelles techniques que fort tardivement et dans une mesure trop faible. Dans les décennies 1850 et 1860, des investisseurs britanniques entreprirent de financer la construction de chemins de fer dans le Pernambouc afin de réduire les frais de transport ; cependant, sur 440 moulins recourant aux services de la Compagnie ferroviaire de Recife et de São Francisco pour expédier leur production de sucre de canne, seuls 6 % utilisaient la propulsion à vapeur.

Le déclin de l’activité sucrière dans le Nordeste entraîna un endettement accru des propriétaires-planteurs. Les taux d’intérêts en augmentation constante incitèrent les planteurs de canne à sucre nordestins à revendre leurs esclaves aux patrons caféiers du sud-est du pays. Cité par .. Entre-temps pourtant, les planteurs de canne du Nordeste continuaient à cultiver et à exporter du sucre de canne à des prix en constante diminution, dans l’espoir que le marché se ressaisirait. Une des raisons à cela est la relative difficulté qu’il y a à faire de rapides transitions de la canne à sucre vers d’autres cultures : la canne à sucre devait être replantée de 18 mois en 18 mois et, attendu qu’il fallait de 12 à 15 mois pour la voir arriver à maturité, elle nécessitait, e.a. pour effectuer les indispensables sarclages, une main-d'œuvre nombreuse. Cité par .. Ensuite, à la fin de la saison des pluies, c'est-à-dire en août ou octobre, la coupe devait se faire promptement, par les esclaves, et la récolte devait être acheminée sans délai au moulin pour y être broyée puis transformée, tout cela dans un laps de temps de 48 heures, sous peine de voir la qualité du sucre commencer à se détériorer. Cité par ..

En , un patron sucrier (senhor de engenho) observa que les coûts de production du sucre de canne pouvaient s’estimer à 2160 reis, soit peu ou prou le prix de vente sur le marché, prix tout juste suffisant donc à amortir les coûts, à supposer que le planteur n’eût pas de dettes de surcroît. Cependant, les prix continuaient de chuter, atteignant en reis et en reis. Tout au long de cette période, seulement tonnes annuelles de sucre furent exportées, équivalant à 11,8 % du total des exportations du Brésil, à mettre en regard des tonnes annuelles de café, égales à 52 % du total des exportations. La conséquence immédiate en fut l’apparition d’un vaste contingent de travailleurs sans emploi et, pour ceux qui en avaient un, une forte baisse de leur salaire, ce qui les contraignait à s’adonner à des cultures de subsistance basées sur la vente de coton.