Le Secret de Rembrandt et Ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes sont les deux écrits de Jean Genet sur Rembrandt qui subsistent du travail de l'écrivain sur le peintre hollandais.

Contexte de la création

Les textes écrits autour de Rembrandt par Jean Genet ne sont que les quelques fragments qui restent d'un grand projet que l'auteur devait consacrer au peintre hollandais : une monographie promise par l'écrivain aux éditions Gallimard, qui aurait dû paraître dans les années 1950. Deux événements seront néanmoins responsables de l'inachèvement d'une telle œuvre critique ; en effet, la publication du livre par Sartre Saint Genet, comédien et martyr remet pour un temps en question l'écriture de Genet qui peine à se reconnaître dans cet ouvrage, et le suicide d'Abdallah, un ami proche dont il s'était épris en 1955, le bouleverse au plus haut point.

Les différents écrits avaient alors pour vocation d'être réunis dans un livre intitulé La Mort, ouvrage dans lequel Genet voulait retracer les métamorphoses à l’œuvre dans l'esthétique picturale de Rembrandt en se basant sur des faits biographiques majeurs -souvent traumatiques- ayant eu un rôle déterminant dans l'évolution de ses toiles.

Les années 1950 apparaissent comme le contexte idéal d'une telle publication, puisqu'on y fête alors les 350 ans de la naissance de Rembrandt; de nombreux ouvrages biographiques sont alors publiés, constituants un socle de réflexion fondamental pour le travail de Genet. Deux voyages lui fournissent l'occasion de se familiariser avec le travail de Rembrandt, l'un en 1952 à Londres et l'autre en 1953 à Amsterdam où sont exposés la majeure partie des toiles du peintre.

Le Secret de Rembrandt (précédemment publié dans L'Express en 1958) paru dans les Œuvres Complètes de Jean Genet publié par Gallimard et Ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes (publié auparavant dans la revue Tel Quel en 1967), sont les seules traces posthumes du travail de l'écrivain sur le peintre hollandais. Mais ces deux textes sur Rembrandt sont de tonalités relativement différentes puisque Le Secret de Rembrandt aborde à travers une étude chronologique l'évolution de la peinture de l'artiste quand de l'autre côté « Ce qui est resté... » construit une réflexion davantage bâtie autour des questions d'identité et de vérité à laquelle on trouve en addition un témoignage plus personnel de la part de Genet. La théâtralité et la chair restent néanmoins deux notions transversales à ces deux textes, deux thèmes irréductibles.

Genet, critique d'art Les deux articles sont en étroite relation avec les autres écrits sur l'art que rédige Genet au milieu du XXe siècle; une lettre à Léonor Fini en 1950 assoit sa position de critique d'art ou du moins affirme un véritable intérêt pour les questions d'ordre esthétique. 1957 est notamment l'année de publication de son livre sur Giacometti, dans lequel un dialogue s'instaure entre l'écrivain et l'artiste, alors contemporains. T. Dufrêne voit, d'ailleurs, dans L'atelier, Le secret et Le funambule un « triptyque moral et esthétique », entretenant de forts liens de parenté.

Ce qui peut surprendre à première vue dans ce travail à l'égard des différents types de représentations artistiques, c'est le caractère peu normatif de cette critique d'art, la langue est travaillée par un registre familier qui ne sied pas à un tel exercice intellectuel ; la discontinuité dont est émaillé le texte l'écarte des ouvrages classiques théorisant la peinture ou l'art, plus largement. Du fait de cette distance entretenue vis-à-vis des textes classiques, Genet ne s'emploie jamais à décrire minutieusement les tableaux auxquels il fait référence mais les évoque soit allusivement soit sur le mode de la référence incomplète. Ainsi ekphrasis et hypotypose sont bannies de nos deux articles, le lecteur convoqué dans ces deux textes est un lecteur cultivé, qui connaît les toiles évoquées et leurs interprétations communes.

Genet et Rembrandt : deux figures de la marginalité Si Genet se penche ainsi sur l’œuvre de Rembrandt c'est qu'il y décèle de nombreuses similarités avec ses propres aspirations intellectuelles. Le traitement du réel, sa figuration en particulier, est une problématique majeure discernable autant dans le champ de l'écriture que dans celui de la peinture. À cela viennent s'ajouter d'autres thématiques qui les intéressent tous deux, à savoir la mort et l'expérience de la solitude. C'est cette dernière que pointe Genet à propos de l’œuvre de Rembrandt dans Le Secret : « la solitude essentielle demeure, dans son approche intime et emphatique de Rembrandt le dernier mot ».

Mais ce sont avant tout leur statut dans la société qui les rapproche fortement. Ce sont deux créateurs qui font l'expérience pour un temps de la marginalité. Le parcours de Rembrandt est ainsi saisissant, il fait florès de manière extrêmement rapide mais se retrouve à la fin de sa vie dans la misère la plus noire, acculé financièrement il est destitué de ses biens et donc de ses propres peintures. Le parcours de Genet quant à lui est ponctué d'expériences singulières qui le placent au ban de la société, c'est le cas lors de son emprisonnement à la prison des mineurs ; ou encore comme le symbolise sa mort dans un hôtel miteux à l'écart du luxe et de la célébrité qu'il connut un temps.

Ce qui les unit singulièrement est aussi leur rapport brûlant à la norme et à la convention. Héritier d'une peinture académique, Rembrandt développe un style particulier qui l'éloigne des représentations idéales et attendues de l'époque - N. Laneyrie-Dagen souligne ainsi l'attrait de Rembrandt pour le vieillissement des chairs et renvoie au portait qu'il fait de Margareth de Geer en 1661 - et Genet de son côté se refuse à toute esthétisation forcenée. L'expérience d'une autre vérité, voilà ce que convoitent ces deux artistes si éloignés, pourtant, l'un de l'autre. Et ce n'est pas un hasard, si tous deux font du bas corporel (de la laideur et du scatologique) un pivot essentiel de leur expérimentation artistique.

Le secret de Rembrandt Publié dans L'Express en 1958 sous la forme d'un article, le texte propose une lecture toute personnelle qui pointe une date décisive dans la vie du peintre, 1642, année où Rembrandt perd sa femme Saskia, modèle pour nombre de ses tableaux (ceux notamment signes de la joie et de la prospérité comme « Le fils prodigue » peint en 1635) . Événement traumatique, ce sera le moment de l'émergence d'une autre esthétique travaillée par le rejet de la norme, le renoncement aux grands décors et aux détails, en somme l'avènement d'un Rembrandt à la force et à la morale nouvelles, profondément avant-gardiste.

Composition de l'article Le premier paragraphe se lit comme une entrée dans l'esthétique picturale de Rembrandt et se démarque par sa valeur programmatique. L'enjeu est alors d'esquisser les grands thèmes abordés au cours des six pages qui constituent l'article. Dans les autoportraits du peintre, Genet dit voir un point de vue pertinent pour comprendre et saisir l'évolution générale de sa touche et de son rapport aux choses représentées.

L'organisation du texte suit un ordre chronologique et présente ses toiles d'avant 1642, rattachées alors à la thématique de la somptuosité que Genet associe à celles parentes de la sentimentalité et de la sensualité, l'écrivain nous donne à voir un peintre inscrit dans un système de représentation plutôt conventionnel au début de son travail.

La mort de Saskia est bel et bien une rupture, et entraîne dès lors le rejet de «ses habitudes mentales », sa peinture se définit désormais à travers un double procès quasi-antithétique, elle devient conjointement exaltation et dénaturation des sujets, des corps, de la matière entre autres. Cette reformulation picturale est saisie par Genet comme un bouleversement inquiétant : « il ne saura plus [peindre] » c'est ce qu'il dit de Rembrandt au tout début du texte.

C'est un Genet aux traits de moraliste qui présente le travail du peintre hollandais, en soulignant avec âpreté sa « complaisance narcissique » à l'égard de lui-même. Loin des monographies qui encensent le sujet qu'elles traitent, Genet met en scène la perpétuelle déflation et dévaluation de Rembrandt à l'époque de ses contemporains, et fait du peintre un personnage hautement décevant. Cependant, un autre élan est donné au texte visant à mettre en lumière l'épiphanie esthétique s'opérant chez Rembrandt la figure du peintre est reconsidérée sous le jour d'une « bonté nouvelle », apparats et colifichets sont mis au rebut, il s'agit d' « avoir du monde une vision plus pure et faire par elle une œuvre plus juste ». Une nouvelle méthode est née, à ses travaux d'avant 1642 succède l'avènement d'une peinture qui ne travaille plus que sur la matière et le brouillage des formes, . L'identité des êtres est remise en question, tout dans le travail de ce nouveau Rembrandt, hésitant, qui n'est plus l'homme sûr de lui, semble être équivalent ("une main vaut un visage, un visage un coin de table"): la peinture n'est pas une franche métamorphose des choses au sens où elle retranscrirait de manière différente la réalité sur la toile, mais le seul lien d'existence possible de la solennité du monde, la main du peintre devenant .

Tableaux cités Les références aux toiles de Rembrandt son parfois allusives et il nécessite de déjà bien connaître l'univers du peintre hollandais pour comprendre les renvois aux différents tableaux. C'est à une petite dizaine de toiles que s'intéresse Genet. Saskia en Flore, peint en 1634 est cité pour son et sa "richesse conventionnelle". Les autoportraits sont aussi invoqués dans le texte, comme il en est des tableaux représentant des scènes bibliques, c'est le cas notamment de Jérémie pleurant sur la destruction de Jérusalem, réalisé en 1630. Genet s'attarde également dans la seconde partie de son article sur les portraits réalisés par le maitre hollandais de sa compagne Hendrijke.

Mais ce sont particulièrement deux toiles qui doivent retenir l'attention du lecteur, La Fiancée juive (1667) pour le caractère avant-gardiste de la touche, la toile est qualifiée d'abstraite par Genet et Le retour du fils prodigue (1668) qui est un tableau incontournable dans l’œuvre de Rembrandt puisque le lecteur n'est pas sans savoir l'analogie entre cet épisode de la Bible et la vie du peintre, ce tableau faisant fortement écho à ses propres mésaventures et désillusions.

Approche stylistique Il nous paraît intéressant de mener ici une étude stylistique du texte de Genet pour essayer de comprendre comment l'écrivain réussit à trouver dans la langue le moyen de traduire le génie de Rembrandt et particulièrement le cheminement autant intellectuel que spirituel de cet artiste qui fait de la solennité un idéal à atteindre.

Un texte non normatif