Henri Lefebvre, né le à Hagetmau et mort le à Pau, est un philosophe, sociologue et géographe français. Il s'est consacré à la sociologie, à la géographie et au matérialisme historique en général. Influencé par la pensée de Karl Marx, il fait partie des premiers intellectuels qui diffusent en France la connaissance du marxisme.
Biographie Des années 1920 à la Libération Influencé par sa mère fortement catholique, Henri Lefebvre envisage la prêtriseMichel Trebitsch, notice "Henri Lefebvre", in Dictionnaire des intellectuels français, Le Seuil, Paris, 1996. avant de rompre avec la religion pour se tourner vers la philosophie, grâce à l'enseignement de Maurice Blondel à Aix-en-Provence. Il monte à Paris en 1919 et étudie la philosophie à la Sorbonne. Au cours de ses études, il rencontre quelques étudiants, Pierre Morhange, Norbert Guterman, Georges Politzer auxquels il se joint en 1924 pour animer un groupe nommé Philosophies, qui est aussi le nom de la revue qu'ils publient. Ce groupe se lance dans l'action politique en liaison avec le groupe surréaliste et la revue Clarté. Le groupe Philosophies évolue, selon LefebvreNicole Racine, notice "Henri Lefebvre", in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Éditions de l'Atelier, Paris, 1989. du culte de l'« Esprit » au matérialisme dialectique.
Comme plusieurs autres membres du groupe, Henri Lefebvre adhère au Parti communiste en 1928-1929. N'ayant pas l'agrégation, il doit faire plusieurs petits métiers puis obtient un poste de professeur à Privas (Ardèche) où il anime la cellule communiste locale. Menacé de révocation à la suite d'une manifestation contre le politicien André Tardieu, il est déplacé d'office en 1931 à Montargis (Loiret), où il enseigne jusqu'à la guerre.
En 1935, il y est élu conseiller municipal sur une liste (minoritaire) d'unité antifasciste. Après un passage à Saint-Étienne, il est révoqué de l'enseignement par le gouvernement de Vichy en .
Il rejoint la Résistance Comme son ami Georges Politzer qui, arrêté et exécuté à cette époque, sera honoré dans La Pensée, à la Libération par un article de Lefebvre., ayant rang de capitaine FFI. Plusieurs de ses livres finirent sur la liste Otto.
De 1944 à 1947, il est le directeur de la station de Toulouse de la Radio-diffusion française (RDF) Vladimir Jankelevitch s'occupe au début de la partie musicale (Cf "Penser avec Jankelevitch" ). Dès les années 1930, il commence à publier des ouvrages sur sa conception du marxisme, seul ou en collaboration avec Norbert Guterman.
De la philosophie à la sociologie, un des « maîtres à penser » d'une génération
En 1947, il réintègre l'enseignement à Toulouse. L'année suivante, sous les auspices de Georges Gurvitch, il entre au CNRS pour des études de sociologie rurale, domaine dans lequel il soutient ses thèses de doctorat en 1954.
Il est alors une des figures de proue des philosophes communistes. Il fait partie du Comité de rédaction de la , La Nouvelle Critique, de sa création en 1948 jusqu'en 1957Frédérique Matonti, Intellectuels communistes, La Découverte, 2005, .. Mais son évolution au cours des années 1950 concernant la théorie marxiste, en particulier son rejet sans concession du stalinisme accentué à partir du rapport Khrouchtchev, lui vaut d’être suspendu du PCF en 1958, suspension qu'il transforme librement en exclusion.
Il participe alors au groupe L’Étincelle, aux côtés notamment de François Châtelet, Anatole Kopp et Yves Cachin. Il collabore à la revue Arguments. En 1960, il signe le manifeste des 121 pour le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie. Il est membre du Comité de patronage du Mouvement contre l'armement atomique à sa création..
En 1962, il devient professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg"La sociologie nanterrienne « autour de 68 ». Entre expertise et contestation", par Christelle Dormoy-Rajramanan, dans la Revue d'anthropologie des connaissances en 2018 , où il est en lien avec les militants de l' internationale situationiste, puis il part diriger le département de sociologie de l'Université de Paris X-Nanterre à partir de 1965, lors de la fondation de cette nouvelle université.. Avec ses assistants Jean Baudrillard, René Lourau et Henri Raymond, il donne des cours centrés sur le marxisme et l’aliénation politique, et influence directement les étudiants qui initient le mouvement de Mai 68, puis livre une analyse à chaud des événementsVincent Cespedes, Mai 68, La philosophie est dans la rue ! (Larousse, coll. « Philosopher », 2008).. En 1972 il déplore l’échec des sciences dites sciences sociales, s’opposant à Edgar Morin et à plusieurs biologistes Jacques Monod, François Jacob, Henri Laborit, Konrad Lorenz et Edward Hall. Face aux problématiques de la ville, le recours au biologisme lui semble une régression. Il invoque comme issue la révolution urbaine.Certains savants ressemblent aux politiciens qui rêvent d’une croissance sans limites, indéfinie. Et qui sacrifieraient les gens à cette extension illimitée ! Il finit son parcours à l'Institut d'urbanisme de Paris en 1973Łukasz Stanek in Henri Lefebre,Toward an Architecture of Enjoyment, L. Stanek ed., R. Bononno trans. (Minneapolis, University of Minnesota Press), .. Après 1978, il se rapproche du Parti communiste et en 1982 est l'un des signataires de « L'appel des Cent » contre la course aux armements et pour la paixNicole Racine, op. cit..
Dans son hommage, le magazine Radical Philosophy écrit :
« Le plus prolifique des intellectuels marxistes français, est décédé dans la nuit du 28 au , peu après son anniversaire. Pendant sa longue carrière, son travail a été plusieurs fois à la mode ou non suivant les périodes, et a influencé non seulement le développement de la philosophie, mais aussi celui de la sociologie, de la géographie, des sciences politiques et de la critique littéraire.. » L'année 2009, pour la première fois depuis sa mort, a vu plusieurs livres paraître sur ce philosopheEn particulier : -H. Lethierry, Penser avec Henri Lefebvre, Chronique sociale -L. Costes, Le droit à la ville d'Henri Lefebvre, Ellipse -S. Deulceux et R. Hess, Henri Lefebvre, vie, œuvres, concepts, Ellipse.
Il fait l'objet de la première partie de la saison 11 de Contre-Histoire de la philosophie., "l'autre pensée 68", de Michel Onfray, diffusée en juillet - sur France Culture.
Œuvres Ses travaux sont influencés par la lecture du Capital, ainsi que des Fondements de la critique de l’économie politique de Karl Marx, à partir desquels il mettra au point une méthode d'interprétation des faits sociauxRémi Hess, La méthode d’Henri Lefebvre, multitudes.net.Armand Ajzenberg, « Henri Lefebvre et l'idée communiste », sur humanite.fr, 4 décembre, 2001.. Il fait partie des premiers intellectuels qui dans les années 1930 s'efforcent de répandre la connaissance du marxisme : il publie ainsi en 1934 Morceaux choisis de Karl Marx, en 1938 avec Norbert Guterman Morceaux choisis de Hegel et ensemble traduisent les Cahiers de Lénine sur la dialectique de HegelJean Touchard, Le Parti communiste français et les intellectuels (1920-1939), Revue française de science politique, Année 1967, 17-3, ..
Critique de la vie quotidienne Dans son élaboration du « matérialisme dialectique », l'individu et la praxis concrète occupent une place centrale. Proposant une anthropologie sociale alternative, Henri Lefebvre a soutenu la nécessité que la quotidienneté s'affranchisse de son rôle déterminé par le capitalisme, qui reproduit les caractères imposés à la vie collective par les classes dominantes.
L'habitude, avec sa temporalité inauthentique parce qu'anhistorique, ne ferait rien d'autre que de reproduire et de perpétuer les rapports de domination. La quotidienneté est une sorte de dépôt souterrain dans lequel se sédimentent les conventions et les mensonges du pouvoir. Là, se trouve la barrière qui empêche à la fantaisie et l'inventivité de trouver les voies pour une propre expression autonome.
C'est la raison pour laquelle, Henri Lefebvre accorde son privilège à l'art. L'art est ici compris comme moyen d'une expérience esthétique capable de démontrer le caractère infondé de la conventionnalité des modes de vie quotidiens. Ainsi, l'art moderne pose les conditions de la suppression de la quotidienneté. Ces théories se réfèrent à l'expérience et aux réflexions du mouvement surréaliste, auquel Lefebvre appartenait dans sa jeunesse. La trilogie « Critique de la vie quotidienne » (1947, 1961, 1981) présente de manière très approfondie cette pensée.
La critique de la vie quotidienne est une des inspirations de l'Internationale situationniste, elle a eu une influence après Mai 1968. On a vu également, à ce sujet, Lefebvre dialoguer avec Michel ClouscardHugues Lethierry, Vivre ou philosopher ?, Petit pavé, 2019, . Critique de la vie quotidienne, 1947, Grasset. Critique de la vie quotidienne II, Fondements d'une sociologie de la quotidienneté, 1961, L'Arche Critique de la vie quotidienne, III. De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien), 1981, L'Arche La Vie quotidienne dans le monde moderne, 1968, Gallimard Éléments de rythmanalyse: Introduction à la connaissance des rythmes, 1992, avec Catherine Regulier-Lefebvre, préface de René Lourau, Syllepse
L'urbanisme et la ruralité À partir des années 1960, Lefebvre concentre ses recherches sur l’espace et le temps. À ses contributions antérieures sur le marxisme et la sociologie de la vie quotidienne s'ajoutent des travaux relatifs à la campagne et à la ville, dans des œuvres comme Le droit à la ville (1968), Du rural à l’urbain (1970), La révolution urbaine (1970), La pensée marxiste et la ville (1972) et La production de l'espace (1974).
Lefebvre considère que la contradiction identifiée par Marx entre les forces et les rapports capitalistes de production a été surmontée dans les sociétés de capitalisme avancé par la croissance urbaine. Le capitalisme évoluera donc d’un système dans lequel la marchandise était produite dans un endroit spécifique vers un autre dans lequel l’espace est produit en lui-même et crée l’espace urbain comme une nouvelle marchandise homogène et quantifiable. Cette approche se focalise sur la perspective historique puisqu’elle considère que chaque mode de production possède son propre espace caractéristique, et la ville est un élément clé dans les relations de production et de reproduction de la main-d’œuvre dans les sociétés capitalistes avancées.
Pour Lefebvre, l’espace doit cesser d’être considéré comme passif, vide ou dépourvu d’autre sens, comme un produit de consommation : « En tant que produit, par interaction ou réaction, l’espace intervient dans la production elle-même : organisation du travail productif, transport, flux de matières premières et d’énergie, réseau de répartition des produits. À sa manière productif et producteur, l’espace entre dans les rapports de production et dans les forces productives. » Il ne peut être conçu isolément ou statiquement ; il est « dialectique » : produit - producteur, support des relations économiques et sociales.
Ainsi, le processus de production de l’espace et le produit, l’espace social produit, sont un seul et même élément. Chaque société crée un espace à chaque conjoncture historique, dans un processus de nature trialectique fondé sur les représentations de l’espace, les espaces de représentation et les pratiques spatiales, et qui révèle comment chaque société produit son propre espace, lequel se superpose à ce qui a été produit lors d’autres périodes historiques en ce même lieu.
Différents éléments découlent de ces contributions de Lefebvre.