Louis Lavelle, né le 15 juillet 1883 à Saint-Martin-de-Villeréal (Lot-et-Garonne) et mort le 1er septembre 1951 à Parranquet (Lot-et-Garonne), est un philosophe français.

Avec René Le Senne, il est le principal représentant du courant désigné comme la « philosophie de l'esprit » — dernière formulation, dans l'entre-deux-guerres, de la tradition du spiritualisme français issue de Maine de Biran, Ravaisson et Bergson —, auquel il donne son nom en cofondant en 1934, chez Aubier, la collection éponymeJean-Louis Vieillard-Baron, Le Spiritualisme français, Paris, Cerf, 2021, p. 9-14 et chap. final consacré à la « philosophie de l'esprit »..

Élève d'Arthur Hannequin à l'université de Lyon, agrégé de philosophie en 1909, mobilisé puis prisonnier de guerre à Giessen de 1916 à 1918, il enseigne dans plusieurs lycées de province avant de rejoindre Strasbourg (1919-1924), où il soutient sa thèse de doctorat sur La Dialectique du monde sensible. Installé à Paris à partir de 1924, il devient l'un des philosophes français les plus lus de l'entre-deux-guerres, notamment grâce à ses « chroniques philosophiques » publiées dans Le Temps de 1932 à 1942Louis Lavelle, Chroniques philosophiques. Panorama des doctrines philosophiques, Paris, Albin Michel, 1967, avant-propos.. Il est élu au Collège de France en octobre 1941, à la chaire de philosophie, et occupe ce poste jusqu'à sa mort ; il entre à l'Académie des sciences morales et politiques en 1947.

Son œuvre, ample et systématique, est dominée par la trilogie de la Dialectique de l'éternel présent — De l'Être (1928), De l'Acte (1937), Du Temps et de l'Éternité (1945) — qui développe une métaphysique de la participation de l'être fini à un Acte pur identifié à l'ÊtreSami Sargi, La Participation à l'Être dans la philosophie de Louis Lavelle, préface de Paul Ricœur, Paris, Beauchesne, 1957.. Elle se prolonge dans des ouvrages plus accessibles consacrés à la conscience de soi (La Conscience de soi, 1933), à l'intériorité (La Présence totale, 1934 ; L'Erreur de Narcisse, 1939), au mal et à la souffrance (Du Mal et de la souffrance, 1940), à la valeur (Traité des valeurs, 1951-1955) et à la sagesse (De la Sagesse, posthume, 1960).

Traduite en italien, espagnol, portugais, allemand et anglais, la pensée lavellienne a connu une forte réception en Italie autour de Michele Federico Sciacca et au Brésil avec Tarcísio Padilha. Elle fait l'objet, depuis 1989, du travail de l'Association Louis-Lavelle. Plusieurs études récentes (Jean École, Jean-Louis Vieillard-Baron, Bernard Grasset, Sébastien Robert) en proposent une relecture.

Biographie

Origines et formation (1883-1908) Louis Lavelle naît le 15 juillet 1883 à Saint-Martin-de-Villeréal, dans le Lot-et-Garonne, au sein d'une famille rurale et catholique de l'arrière-pays bordelais« Lavelle, Louis (1883-1951) », notice biographique, CTHS, cths.fr, consultée en mai 2026.. Après des études secondaires à Amiens puis à Saint-Étienne, il poursuit ses études supérieures à la faculté des lettres de Lyon, où il suit l'enseignement du philosophe Arthur Hannequin, dont il restera un disciple reconnaissant. Il est reçu à l'agrégation de philosophie en 1909. Premiers postes et fondation d'une vie (1909-1914) Lavelle commence sa carrière d'enseignant dans plusieurs lycées de province : Vendôme, puis Limoges. C'est à Limoges qu'il rédige en 1911 son premier texte philosophique, De l'existence, qui ne sera publié qu'à titre posthume en 1984Louis Lavelle, Carnets de guerre 1915-1918, Le Mans, Éditions du Beffroi / Les Belles Lettres, 1985.. En 1913, il épouse Julie Bernard ; un fils naît en 1914, suivi de trois filles. Guerre et captivité (1914-1918) Réformé en août 1914 pour raisons de santé, Lavelle s'engage néanmoins comme volontaire et rejoint le front. Engagé dans les combats du front au cours des années 1915-1916, notamment à la bataille de Verdun, il est fait prisonnier le 11 mars 1916 et interné au camp d'officiers de Giessen, en Hesse, jusqu'à la fin de la guerre.

La captivité, loin d'interrompre son travail intellectuel, lui permet de tenir un journal philosophique — publié en 1985 sous le titre Carnets de guerre — et d'animer pour ses compagnons de captivité un cours intitulé « Pascal et la pensée religieuse ». L'un de ses camarades, le peintre belge Albert Venelle, exécute au pastel un portrait du philosophe, resté inachevé à l'armistice. Strasbourg et la thèse (1919-1924) À la fin de la guerre, Lavelle est nommé professeur au lycée Fustel-de-Coulanges de Strasbourg, dans une Alsace redevenue française« Louis Lavelle », notice biographique, Alsace-Histoire / NetDBA, alsace-histoire.org, consultée en mai 2026.. Il y reste cinq ans. À la fin de 1921, il soutient à la Sorbonne ses deux thèses de doctorat ès lettres : La Dialectique du monde sensible (thèse principale, publiée à Strasbourg en 1921, rééditée chez Vrin en 1971) et La Perception visuelle de la profondeur (thèse complémentaire), qui inaugurent son enquête sur l'articulation du fini et de l'infini.

Paris et l'engagement public (1924-1940) Nommé à Paris en 1924, Lavelle enseigne successivement aux lycées Henri-IV et Louis-le-Grand, tout en assurant des cours privés ouverts à un large public. C'est durant cette période qu'il publie ses ouvrages systématiques : De l'Être (Paris, Alcan, 1928 ; nouvelle édition 1932)Louis Lavelle, De l'Être, nouvelle édition, Paris, Alcan, 1932 (« Bibliothèque de philosophie contemporaine »), 213 p., La Conscience de soi (Paris, Grasset, 1933)Louis Lavelle, La Conscience de soi, Paris, Grasset, 1933, 312 p., La Présence totale (Paris, Aubier, 1934), De l'Acte (Paris, Aubier, 1937, rééd. 1946)Louis Lavelle, De l'Acte, Paris, Aubier-Montaigne, 1946 (« Philosophie de l'esprit » / « La Dialectique de l'éternel présent »), 541 p., L'Erreur de Narcisse (Paris, Grasset, 1939)Louis Lavelle, L'Erreur de Narcisse, Paris, Grasset, 1939 ; rééd. Paris, La Table Ronde, 2003, avec une préface de Jean-Louis Vieillard-Baron. et Du Mal et de la souffrance (Paris, Plon, 1940).

À partir du 6 septembre 1932, et jusqu'au 23 mars 1942, il publie chaque semaine dans le quotidien Le Temps une « chronique philosophique » qui contribue largement à sa notoriété : il y présente, dans une langue accessible, les courants et les ouvrages de la philosophie contemporaine, faisant office de « critique philosophique » au sens où l'on parle de critique littéraire. Ces chroniques sont partiellement rassemblées en 1967 sous le titre Chroniques philosophiques. Panorama des doctrines philosophiques, et constituent une source précieuse pour l'histoire intellectuelle française des années 1930.

En 1934, il cofonde avec René Le Senne chez Aubier-Montaigne la collection « Philosophie de l'esprit », qui accueille notamment des ouvrages de Maurice Blondel, Édouard Le Roy, Jean Wahl et Gabriel Marcel. Il est par ailleurs membre actif de la Société française de philosophie.

Il est nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1932. L'Académie française lui décerne le prix Broquette-Gonin en 1943. Vichy et le Collège de France (1940-1944) Au début de 1941, le gouvernement de Vichy, par décision du ministre Jérôme Carcopino, nomme Lavelle inspecteur général de l'Instruction publique pour la philosophie. Le 12 octobre 1941, sur le rapport de Mario Roques, il est élu au Collège de France à la chaire de philosophie laissée vacante par Édouard Le Roy. Sa leçon inaugurale, prononcée le 2 décembre 1941, est consacrée à « L'Existence et la valeur » ; elle n'est publiée qu'en 1991, accompagnée d'une préface de Pierre HadotLouis Lavelle, L'Existence et la valeur. Leçon inaugurale faite au Collège de France le 2 décembre 1941, préface de Pierre Hadot, Paris, Collège de France, 1991.. La même année 1942, il publie La Philosophie française entre les deux guerres (Paris, Aubier-Montaigne), bilan disciplinaire à valeur officielle.

La position de Lavelle sous Vichy a fait l'objet d'analyses contrastées. Lavelle n'a jamais adhéré à l'idéologie du régime, et ses chroniques philosophiques du Temps courent jusqu'en mars 1942, sans concessions doctrinales ; ses cours au Collège de France, consacrés à la métaphysique de l'acte et à la conscience, échappent à toute propagande. Sa nomination à l'Inspection générale et son élection au Collège de France dans le contexte de l'Occupation n'en sont pas moins, aux yeux de certains historiens, des actes de carrière dont il convient de tenir compteVoir notamment Stéphanie Corcy-Debray, Jérôme Carcopino, un historien à Vichy, Paris, L'Harmattan, 2001.. Dernières années (1944-1951) À la Libération, Lavelle est maintenu dans toutes ses fonctions ; aucun chef d'épuration n'est retenu contre lui. Il poursuit son enseignement au Collège de France, sa direction de collection et la publication de son œuvre. En 1947, il est élu à l'Académie des sciences morales et politiques.

Les années d'après-guerre voient paraître Du Temps et de l'Éternité (Paris, Aubier, 1945), troisième volet de la Dialectique de l'éternel présent, Introduction à l'ontologie (Paris, PUF, 1947) et Les Puissances du moi (Paris, Flammarion, 1948). En 1951, trois livres paraissent presque simultanément : le premier tome du Traité des valeurs, De l'Âme humaine et le recueil Quatre saints.

Louis Lavelle meurt à Parranquet (Lot-et-Garonne) le 1er septembre 1951, à l'âge de soixante-huit ansRené Le Senne, « Louis Lavelle (1883-1951) », Les Études philosophiques, nouvelle série, vol. 6, no 3-4, 1951, p. 281-285.. Plusieurs ouvrages paraissent à titre posthume : le second tome du Traité des valeurs (1955), De la Sagesse (1960), Le Moi et son destin et le Manuel de méthodologie dialectique (1962), enfin les Carnets de guerre (1985). Œuvre philosophique

Une « philosophie de l'esprit »

La critique contemporaine s'accorde à inscrire Lavelle dans la tradition longue du spiritualisme français, dont Jean-Louis Vieillard-Baron a proposé en 2021 la synthèse de référence : née d'une critique du sensualisme à l'orée du avec Maine de Biran, cette tradition se déploie à travers Ravaisson, Lachelier et Boutroux, culmine avec Bergson et trouve dans la « philosophie de l'esprit » de l'entre-deux-guerres — dont Lavelle et René Le Senne sont les deux principaux représentants — sa dernière grande formulation systématiqueJean-Louis Vieillard-Baron, Le Spiritualisme français, Paris, Cerf, 2021, notamment les chapitres consacrés à la postérité de Bergson et à la « philosophie de l'esprit ».Andrea Bellantone, « Lavelle et le spiritualisme français », conférence prononcée à l'Association Louis-Lavelle, Paris, 2 décembre 2009 (texte en ligne)..

Avec René Le Senne, Lavelle représente ainsi, dans l'entre-deux-guerres, la branche métaphysique du spiritualisme français, que les deux philosophes choisissent de désigner par le nom de « philosophie de l'esprit »Roy Wood Sellars, « Le spiritualisme de Louis Lavelle et de René Le Senne », Les Études philosophiques, t. 7, nº 1-2, 1952, p. 30-40.. Héritier direct du spiritualisme biranien et du néo-spiritualisme bergsonien, ce courant s'en distingue cependant par son insistance sur lacte et la participation plutôt que sur la durée et l'élan vital ; du néothomisme par son refus de la scolastique ; et de l'existentialisme sartrien naissant par son ancrage métaphysique et son ouverture religieuse.

Lavelle se définit lui-même comme un philosophe de l'intériorité, pour qui l'expérience première et fondatrice est celle de la conscience saisissant son propre acte. Cette saisie, qu'il nomme « intuition de la participation », n'est pas un repli sur soi mais l'ouverture à un Acte universel dont la conscience finie est un modeLouis Lavelle, La Conscience de soi, Paris, Grasset, 1933, préface autobiographique, p. VII-XXII..

L'apport philosophique original