Doina Cornea, née le à Brașov en Roumanie et morte le . à Cluj en Roumanie, est une écrivaine et universitaire roumaine, militante des droits de l'homme et opposante à la dictature communiste de son pays.
Biographie Née à Brașov en Roumanie, Doina Cornea étudie le français et l'italien à l'université de Cluj. Après ses études, elle enseigne le français dans une école secondaire à Zalău, où elle épouse un avocat, Leontin-Cornel Iuhas, en 1954Deletant, .. Elle retourne à Cluj, en 1958, et devient assistante au département de langue et littérature françaises de l'université Babeș-Bolyai créé par le professeur Henri Jacquier (1900-1980) Voir : Mircea Muthu, Le savant, le professeur, l'homme des archives Henri Jacquier, in : Studia UBB Philologia, LVII, 1, 2012, .
Engagement dans la dissidence D'après elle, l'origine de son engagement politique se situe à Strasbourg, en 1965, lors d'une visite en France à des amis occidentaux qui avaient du financer son voyage pour que les autorités roumaines lui délivrent un passeport. Alors qu'ils étaient assis à la terrasse d'un café, l'un de ses amis français critiqua vivement Charles de Gaulle. Effrayée, elle s'attendait à ce qu'il se fasse arrêter sans délai, mais rien ne se produisit de tel. Prenant conscience des libertés dont les citoyens français bénéficiaient, alors que les citoyens roumains vivaient dans la contrainte et la crainte, elle en eut honte, et cette honte la poussa à agir.
En 1980, elle réalise son premier « samizdat », en publiant , les entretiens de Mircea Eliade avec Claude-Henri Rocquet publiés à Paris en 1978 sous le titre de L'épreuve du labyrintheMircea Eliade, L'Épreuve du labyrinthe. Entretiens avec Claude-Henri Rocquet, Pierre Belfond, Paris, 1978 , qu'elle a traduits du français et annotésVoir l'édition libre de 1990 : Mircea Eliade, Încercarea labirintului, Traducere sį note de Doina Cornea, Editura Dacia, Cluj-Napoca, 1990 (en ligne). Elle poursuivra son travail d’éditeur clandestin avec quatre autres traductions-samizdat du français, pour lesquelles elle a rédigé les notes et les préfaces : Petru Gherman, (en français : Jérémie le ValaqueJérémie le Valaque (1556-1625) est un moine capucin roumain, bienheureux depuis 1983.), Lao Tseu, Dao de jing, Gabriel Marcel, (en français : Justice et vérité)En 1982, Doina Cornea assura aussi la publication clandestine de l'essentiel des textes du Cahier IV de l'Association des amis de Gabriel Marcel consacré aux «Injustices de ce temps». Sur le rôle joué par Doina Cornea pour la diffusion des textes de Gabriel Marcel en Roumanie, voir : Joël Bouëssée, Du côté de chez Gabriel Marcel - Récits, L'Âge d'Homme, Lausanne, 2004, , Stéphane Lupasco, la partie du Trialogue de l'ouvrage (en français : L'homme et ses trois éthiques).
Entre 1982 et 1989, avec l'aide de sa fille Ariadna Iuhas-Combes, réfugiée et mariée en France depuis 1976Ariadna Iuhas-Combes (1954-2016) était professeure d'anglais, traductrice et spécialiste des questions roumaines. Après deux ans de philologie à l’université de Cluj, elle poursuivit ses études en France à partir de 1976 (Grenoble, Brest) et mena une importante activité de dénonciation des crimes du régime communiste roumain. Membre de la Ligue pour la défense des droits de l'homme en Roumanie, elle soutint, dès son origine, l'Opération Villages roumains. Elle a publié avec Mihnea Berindei et Anne Planche : Le livre blanc: la réalité d'un pouvoir néo-communiste, Éditions de la Découverte, Paris, 1990. Elle traduisit en français l'ouvrage de Constantin Noica, Six maladies de l'esprit contemporain, avec une préface de Jacqueline de Romilly, Éditions Criterion, Paris, 1991, elle diffuse trente et un textes et protestations par l'intermédiaire de Radio Free EuropeWojciech Roszkowski and Jan Kofman , Biographical Dictionary of Central and Eastern Europe in the Twentieth Century, Routledge, New-York, 2015, . Le premier de ces textes, parvenu clandestinement à Radio Free Europe par l’intermédiaire de Gilles Bardy, le lecteur de français de la faculté, et intitulé : Lettre à ceux qui n'ont pas renoncé à penser, est lu à la radio en Nicolas Jallot, De Varsovie à Moscou : ces hommes qui ont fait tomber le Mur, Les Éditions de l'Atelier, Paris, 1999, . Dans ce qui constitue un acte majeur de dissidence de RoumanieDragoș Petrescu, Explaining the Romanian Revolution of 1989, Editura Enciclopedică, Bucarest, 2010, , Doina Cornea écrit : Doina Cornea, Liberté ? Entretiens avec Michel Combes, suivis de lettres ouvertes adressées à Nicolae Ceaușescu, Ion Iliescu, Petre Roman, Criterion, Paris, 1990, . L’année suivante, en 1983, elle est destituée de l’université puis elle est soumise à des enquêtes et des interrogatoires par la police politique Securitatea, au cours desquels elle est battue, menacée, privée d’eau, de vivres et de sommeil. Son dossier est instruit par le colonel Sándor Peres, père du futur sénateur libéral Alexandru Pereșcrji.org :: Lista cu cadrele Securitatii din perioada 1949-1989 (5), qui malgré ses efforts, ne parvient pas à lui faire avouer des crimes contre le peuple roumain, de sorte qu’il évite de l’envoyer en détention, d’autant qu’elle est désormais connue en Occident, notamment du côté d’Amnesty international.
Le , avec son fils, Leontin-Horațiu Iuhas (né en 1956), elle diffuse cent soixante tracts de solidarité avec les ouvriers insurgés de Brasov, en conséquence de quoi, tous deux sont détenus pour cinq semaines (novembre-décembre 1987). Durant le premier mois de sa détention, alors qu’elle est séparée de son fils, elle subit les interrogatoires de la Securitate durant six à sept heures par jour, les interrogateurs se relayantDoina Cornea, Liberté ?, entretiens avec Michel Combes, suivis de lettres ouvertes adressées à Nicolae Ceaușescu, Ion Iliescu, Petre Roman, Criterion, Paris, 1990, . À propos de son fils, Doina Cornea dit : « Je dois vraiment beaucoup à mon fils : il a vraiment joué le rôle, je crois, le plus important ! C’était l'unique être qui aurait pu m’arrêter. Il ne l’a jamais essayé. Au contraire ! Il m’a toujours encouragée à faire ce que je sentais devoir faire. Alors j’ai continué »Doina Cornea, Op. cit., .
En septembre 1988, dans une lettre adressée au pape Jean-Paul qui fut diffusée par Radio Free Europe, elle sollicite, avec cinq autres intellectuels de Cluj, la fin des persécutions et la légalisation de l’Église roumaine unie à Rome, gréco-catholique, que le régime communiste avait interdite en 1948Cristian Vasile, Între Vatican și Kremlin : biserica greco-catolică în timpul regimului comunist, Bucarest 2004, ..
La diffusion par la Radio-télévision belge de la Communauté française, le , du reportage : Roumanie : le désastre rouge Le désastre rouge, reportage de Josy Dubié et Jean-Jacques Péché, diffusé à la RTBF le 9 décembre 1988, dans lequel Doina Cornea et sa fille Ariadna s’expriment longuement, permet le lancement d’une campagne internationale de soutien à la dissidente roumaine. Des résolutions demandant sa libération furent votées par le Parlement européen et la Confédération internationale des syndicats libres et des hommes politiques européens intervinrent personnellement auprès du gouvernement en ce sensValeriu Lazăr, Anticommunist dissident Doina Cornea dies aged almost 89, The Romanian Journal, 5 mai 2018 (en ligne).
Assignée à résidence, sa ligne de téléphone coupée, elle est suivie et surveillée en permanence par des agents de la Securitate, qui, en , l’empêchent de se rendre à Bruxelles pour témoigner devant le Parlement européen lors d’une session concernant la situation en Roumanie. Le régime de Nicolae Ceaușescu est aux abois : le de cette même année, elle est battue par deux agents devant son domicile de Cluj, en compagnie de deux citoyens belges, dont le député européen Gérard DeprezHuman Rights Watch , The persecution of human rights monitors, December 1988 to December 1989, A worldwide survey, New York, December 1989, (en ligne). Ces derniers sont chassés du pays, et Doïna est à nouveau incarcérée : elle sera libérée le , la veille de la chute du régimeSara Pini, Doina Cornea : le visage féminin de la dissidence roumaine, Nouvelle Europe, 31 mai 2009, (en ligne). Ce jour-là, elle prend part aux manifestations qui éclatèrent dans les rues de Cluj, au cours desquelles plusieurs personnes furent tuées et d'autres blessées par ballesVoir : Cour Européenne des Droits de l'Homme, section, Requête n° 25270/03 présentée par Ioan Laurenţiu Cocan, 17 mai 2010, Exposé des faits..
Le , Doina Cornea est élue par cooptation au Conseil du Front de salut national, dont elle démissionne le , à la suite de la transformation du FSN en parti politique et de la présence massive dans ce parti de nomenklaturistes (comme son président, Ion Iliescu) dont certains, anciens officiers de la SecuritateAlexandre Gussi, Usages du passé et démocratisation - Le rapport des partis politiques roumains à la période communiste, Thèse de doctorat de science politique, Institut d'Études Politiques de Paris, 2007, et suiv. (en ligne).
Activité politique après 1989
Avec d’autres personnes, le , à Cluj, elle fonde le « Forum démocrate antitotalitaire de Roumanie » dont elle devient présidente. Ce premier mouvement d’unification de l’opposition démocratique deviendra par la suite la Convention démocratique roumaine (CDR).
Doina Cornea a publié plus de cent articles dans des journaux et magazines (22, România liberă, Vatra, Memoria etc.) et donné des conférences en Roumanie et à l’étranger, dont beaucoup ont été publiées dans des volumes collectifs (Une culture pour l’Europe de demain, Il nuovo Areopago, Mission, Quelle sécurité en Europe à l’aube du ?, Europe : les chemins de la démocratie, Politique internationale, Amicizia fra i popoli). Dans tous, elle dénonce les abus et la corruption de la nomenklatura, et ses positions politiques populistes, nationalistes et antidémocratiques, visant à profiter au maximum de la transition économique vers l’économie de marché pour enrichir ses membres, et à marginaliser l’opposition démocratique pro-européenne afin d’éviter d’avoir à rendre des comptes pour les crimes du régime communisteDoina Cornea, La face cachée des choses, dialogue avec Rodica Palade, Éditions du Félin, Paris 2001, .
En France, Doina Cornea se fait connaitre du public en , grâce à la publication, aux éditions Criterion, d’un livre d’entretiens titré Liberté ?, dont elle assurera la présentation à Paris, lors d’une table ronde télévisée. Dans une interview, elle explique ainsi son action :
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Morte le , à l'âge de , Doina Cornea est enterrée avec les honneurs militaires au cimetière central de Cluj le , en présence notamment de l’ancien président Emil Constantinescu, de la poétesse Ana Blandiana, du philosophe Gabriel Liiceanu et de l’historien Marius Oprea ainsi que des hommes politiques László Tőkés et Péter Eckstein-KovácsBianca Pădurean, Nu ”Adio”, ci ”A Dieu”, Doina Cornea !, RFI Romania, 8 mai 2018 (en ligne).
Publications Œuvres originales Liberté ? Entretiens avec Michel Combes, suivis de lettres ouvertes adressées à Nicolae Ceaușescu, Ion Iliescu, Petre Roman (Éditions Criterion, Paris, 1990) ; Libertate? (Ed. Humanitas, Bucarest, 1992) Scrisori deschise și alte texte (Ed. Humanitas, Bucarest, 1991) Fața nevăzută a lucrurilor (1990-1999). Dialoguri cu Rodica Palade (Ed. Dacia, Cluj-Napoca, 1999) ; La face cachée des choses, 1990-1999 : Dialogue avec Rodica Palade (Éditions Du Félin, Paris, 2000), Puterea fragilității, avant-propos de Gabriel Liiceanu (Ed. Humanitas, Bucarest, 2006) Jurnal. Ultimele caiete (Editura Fundației Academiei Civice, Bucarest, 2009), 288 pages„Pedagogia suferinței“, Silvia Dumitrache, Observator cultural - № 473, mai 2009, consulté le ..
Traductions Mircea Eliade, Încercarea labirintului. Convorbiri cu Claude-Henri Rocquet (Ed. Dacia, Cluj-Napoca, 1990 ; réédition, Ed. Humanitas, Bucarest, 2007)