Rusguniae est une cité antique et un site archéologique situé à Tamentfoust (cap Matifou), dans la commune d'El Marsa (wilaya d’Alger, Algérie). Implantée sur le rivage oriental de la baie d’Alger, face à l’antique Icosium (Alger), elle est attestée par des sources antiques (dont Pline et l’Itinéraire d’Antonin), par l’épigraphie (notamment des bornes milliaires) et par la recherche moderne (Berbrugger, Gsell, Salama, Duval ; fouilles de Chardon).

Colonisée à l’époque augustéenne, Rusguniae relève ensuite de la Maurétanie Césarienne. Son rôle est généralement discuté en lien avec la navigation et les mouillages du littoral algérois : la zone bénéficie d’abris relatifs derrière le cap Matifou, tout en restant soumise à un régime de vents et de courants saisonniers, aspect souligné par plusieurs synthèses modernes.

Les vestiges visibles ont en grande partie disparu ou ont été recouverts par l’urbanisation, mais la documentation (fouilles, relevés, collections muséales) atteste plusieurs ensembles : basilique et nécropoles chrétiennes, thermes, mosaïques, inscriptions et un trésor monétaire découvert en 1943. Le site fait l’objet d’une protection patrimoniale (instance de classement ouverte en 2008 ; classement prononcé en 2012 et publié en 2013 ; plan de protection et de mise en valeur arrêté en 2016 et publié en 2017).

Localisation et environnement

Situation dans la baie d’Alger Rusguniae se situe au nord-est de la baie d’Alger, en face d’Alger (l’antique Icosium), entre l’actuelle Tamentfoust (anciennement Laperouse) et Bordj-El-Bahri (« Cap Matifou », à distinguer toutefois du cap éponyme qui ferme la baie d’Alger à l’est). La cité était implantée le long du rivage. De nos jours, pratiquement plus de vestiges demeurent visibles, en raison du remploi de matériaux et du développement urbain qui a recouvert le site et la région environnante.

Conditions nautiques et choix d’implantation Le choix du site de Rusguniae est généralement rattaché à des facteurs nautiques : la position du cap Matifou offre une protection relative contre les vents estivaux d’est, tout en restant exposée à d’autres régimes de vent et à des intersaisons instables. Cette situation est souvent rapprochée de celle d’Icosium, situé en face, mais plus exposé aux vents de nord-ouest et de nord-est en raison de l’ouverture de la baie d’AlgerMouchez, E. (1879). Instructions nautiques sur les côtes de l’Algérie, par M. le contre-amiral Mouchez... Impr. nationale ; p. 1-10.. Les synthèses de Pierre Salama décrivent un cadre contraint par la saisonnalité (principe antique du mare clausum), des courants littoraux orientés vers l’est le long de la côte nord du Maghreb, et un régime de vents à dominante d’ouest en hiver et d’est en été. Dans ce contexte, les mouillages « efficaces » du littoral algérois sont souvent ceux qui se trouvent derrière un cap protégeant des vents d’est.

Salama rappelle à titre d’illustration plusieurs épisodes historiques liés aux conditions nautiques : lors de l’expédition de Charles Quint contre Alger en octobre 1541, une tempête entraîna la perte de vaisseaux et contraignit l’empereur à revenir à pied jusqu’au cap Matifou ; en 1682, Duquesne, suivi de Tourville en 1683 et de D’Estrées en 1688, rangea sa flotte contre le vent d’est devant Rusguniae et envoya des vaisseaux de bombardement sur Alger. Une source éditée au XIXe siècle discute également l’inadéquation d’un mouillage exposé aux vents de nord-est pour une concentration de galères lors de l’expédition de 1541, et mentionne le repli vers le cap Matifou dès que la mer grossit.

Cadre topographique ancien (Berbrugger, 1837–1845) En raison des transformations contemporaines du paysage, la description de Louis Adrien Berbrugger au début de la colonisation française est souvent mobilisée pour restituer la géographie du secteur. Berbrugger décrit la baie d’Alger et le golfe de Bengüt comme deux demi-cercles se touchant au cap Matifou, délimitant un territoire distinct, que la nature tendait à isoler des régions environnantes. Il mentionne la présence de la tribu des Haraouas (à l’origine du toponyme Harraoua) exploitant les terres entre les collines et la Méditerranée.

Berbrugger décrit également les modalités d’accès à Matifou : une voie maritime (directe mais dépendante des vents) et une voie terrestre depuis Alger par Bab-Azoun et la Maison-Carrée, avec deux itinéraires (l’un plus long et plus sûr, l’autre plus court mais exposé à des dangers localisés, notamment des sables mouvants à l’embouchure d’un oued). Il caractérise enfin les plaines et collines du secteur par des étendues de broussailles, une circulation difficile en l’absence de chemins véritables, et des pratiques d’incendie des broussailles (pâturage, bois) qui modifiaient le paysage local.

Toponymie Rusguniae (avec variantes attestées dans les sources antiques : Rhoustónion, Rusgume, Rugunie…) est associée au secteur de Tamentfoust (cap Matifou). L’étymologie fait l’objet de propositions diverses dans la littérature : certaines analyses rapprochent le toponyme d’une composition impliquant un élément signifiant « cap » (souvent rapproché d’un équivalent sémitique ou latinisé) et un élément berbère, sans consensus définitif.

Berbrugger propose une explication de type berbère latinée et la rapproche d’une tradition locale liée au thème des Dormants d’Éphèse. Mouloud Mammeri analyse le nom comme une composition associant un élément « rus » (le cap) et un élément berbère « agouni ». Jean-Marie Lassère récapitule plusieurs hypothèses (dont « Ras-Agouni » ou une étymologie entièrement sémitique), tout en signalant l’absence de solution tranchée.

Histoire

Préhistoire Depuis la nuit des temps, la région a été peuplée, avec des découvertes signalées d’artefacts moustériens et néolithiques au niveau des falaises du cap MatifouPiroutet Maurice. La station préhistorique d’Aïn-Taya, près d’Alger. In: Bulletin de la Société préhistorique de France, tome 27, n°11, 1930. pp. 513-517.Marchand H. Quartzites et silex taillés du Cap Matifou (baie d’Alger). In: Bulletin de la Société préhistorique de France, tome 31, n°1, 1934. pp. 83-87. À la page 86 : « En résumé nous avons pu recueillir au niveau des falaises du cap Matifou les industries moustérienne et néolithique (l’industrie moustérienne prédominant néanmoins de beaucoup). ».

Époque punique Lancel liste Rusginiae parmi les comptoirs phéniciens qui « s’échelonnent assez régulièrement tous les 30 ou 40 km » le long du littoral algéroisS. Lancel, “Algérie”; in La civilisation phénicienne et punique, Brill 1994. pp. 790-791.. Elle constitue un point de relais du cabotage le long de la façade maritime nord du Maghreb antique. L’empire maritime de Carthage n’a pourtant laissé aucune ruine. Salama souligne toutefois « l’abondance exceptionnelle de fragments d’amphores mêlées, de datation comprise entre le et le de l’ère chrétienne, prouvant une fréquentation importante et continue du site côtier ». En outre, environ 100 stèles puniques et néo-puniques ont été découvertes dans la région.

Époque romaine

Fondation coloniale et statut administratif À l’issue des guerres civiles romaines de la fin de la République, et dans le contexte d’un interrègne dans le royaume maurétanien, Auguste établit un ensemble de colonies littorales et sublittorales destinées à structurer durablement la présence romaine et à préparer l’annexion du territoire. La colonisation de Rusguniae par des vétérans rattachés à la légion IX Gemella est antérieure à 27 ap. J.-C.P. Salama, La colonie de R., in: Revue africaine 99, 1955, 5-52Diverses inscriptions telles que CIL VIII 2, 9045; 9047; 9246-9255; Suppl. 3, 20849-20851; AE 1956, 160; toutes dans Brill’s New Pauly Online. La liste de ces colonies, déjà formulée dans la documentation de Pline, se vérifie grâce aux documents épigraphiquesPline, V ; commenté par Desanges (Paris, 1980), p. 160-181..

Rusguniae conserve une autonomie administrative par rapport au royaume maurétanien jusqu’à son annexion en 40 ap. J.-C.Fishwick, Duncan. “The Annexation of Mauretania.” Historia: Zeitschrift Für Alte Geschichte, vol. 20, no. 4, 1971, pp. 467–87. Page 474., avant son intégration dans la Maurétanie Césarienne.

Réseaux, voirie et institutions L’Itinéraire d’Antonin (fin du IIe siècle) situe Rusguniae sur la route littorale, et l’entretien de cet axe est documenté par des bornes milliaires. Depuis la cité, une voie permet aussi de gagner la plaine de la Mitidja et les axes conduisant vers Mouzaïa et la vallée du Chélif, tandis qu’une route de montagne, topographiquement difficile et exposée à l’insécurité, mène vers la région d’AuziaLaporte Jean-Pierre. Notes sur Auzia (Sour el Ghozlane, ex-Aumale), en Maurétanie Césarienne. In: Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1996, 1999. p. 300..

Les habitants de Rusguniae, descendants des vétérans d’Auguste, sont inscrits dans la tribu Quirina. Les institutions municipales attestent des décurions, édiles, duovirs et duovirs quinquennauxC. I. L., VIII, 9045, 9047, 9249, 9250, 20850 = 9251, A. E., 1928, n° 23.. Des notables apparaissent dans la documentation, dont L. Decius Honoratus, décurion à Rusguniae et à Tigava, connu pour avoir secouru la population lors d’une famine en 164. En particulier la note 26: "E. Albertini, Note sur une inscription d’Algérie, B. A. C., 1927, p. 265-268 = A. E., 1928, n° 23. Autre inscription de même teneur, mais sans la mention de Tigava, C. I. L. , VIII : 9250. Dans les deux textes, aux Rusgunienses (citoyens) se joignent les Rusgunii, c’est-à-dire les incolae, établis dans la ville et son territoire. La cité était donc assez peuplée. .".

Activités, échanges et données archéologiques Pour les phases anciennes, les découvertes céramiques indiquent des importations de céramique campanienne, d’Arezzo puis de La Graufesenque, relayées aux IIe et IIIe siècles par la sigillée africaineR. Guéry, Les marques de potiers sur terra sigillata découvertes en Algérie, dans Antiquités africaines, 1979, p. 23-97 ; 1987, p. 149-191 ; 1990, p. 87-112 ; 1992, p. 15-131 ; 1994, p. 89-187.. Les découvertes sous-marines renforcent l’image d’un site largement inséré dans les circulations de Méditerranée occidentale : importations de vins italiens dès les IIe–Ier siècles av. J.-C., puis de garum et d’huile d’Espagne aux Ier–IIe siècles, enfin d’huile et de saumures africaines à partir du milieu du IIIe siècle. Le fait que Rusguniae n’ait été qu’un mouillage aménagé plutôt qu’un port construit n’empêche pas l’activité maritime locale.

Les conditions nautiques expliquent en partie cette fonction : le secteur de Rusguniae est protégé des vents d’est, mais reste ouvert au nord et à l’ouest, avec des fonds peu profonds, suffisants pour la navigation antique. Des prospections et collectes sous-marines conduites au milieu du XXe siècle autour du cap Matifou livrent une quantité importante de fragments d’amphores, souvent mêlés (objets anciens et tardifs dans les mêmes zones). L’absence d’aménagement portuaire clairement identifié conduit à caractériser l’ensemble comme un mouillage peu aménagé, mais fréquenté de manière continue du IIe siècle av. J.-C. au VIIe siècle de notre ère.

Crises du IIIe siècle et insécurités