La financiarisation de la nature ne doit pas être confondue avec la monétarisation de la nature ou avec sa marchandisation. Il y a financiarisation lorsque ce sont des capitaux financiers qui interviennent ou lorsque sont utilisés les mécanismes de la finance (bourse, titrisation, produit dérivé). Cette financiarisation est contestée dans son principe par les tenants de l’écologie profonde. Elle peut l’être aussi dans son opportunité comparativement à d’autres méthodes de sauvegarde de la nature. Ses défenseurs soulignent la nécessité d’y recourir vu l’insuffisance des mesures protectrices ou réparatrices prises par les autorités publiques et l’urgence à sauvegarder la nature ou à réparer les dégâts qui lui sont causés.
La finance sollicitée L’option financière La reconnaissance des services écosystémiques rendus par la nature a induit la notion de capital naturel. Pour Robert Costanza le capital naturel trouve sa place aux côtés du capital productif et du capital humain. Des investissements doivent être réalisés afin de maintenir, voire développer ce capital. Le rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) paru en 2011 incite les secteurs de la finance (assurances fonds de pension et de placement notamment) à investir dans la préservation de la nature. Les pressions sur les milieux naturels leur ouvrent des opportunités d’investissement. Les ressources naturelles, les espèces et les écosystèmes, en se raréfiant, prennent de la valeur et peuvent devenir source de bénéfices. En 2007 le PNUE lance le programme TEEB (The Economics of Ecosystems and Biodiversity). Il s’agit, selon son responsable Pavan Sukhdev, de faire de la conservation de la biodiversité un enjeu pour le monde de la finance. Ce programme a évalué ce que rapportent les services fournis par les abeilles, les mangroves ou les chauves-souris par exemple. Des investissements rentables peuvent alors être réalisés pour leur préservation. Le secteur financier affirme, de son côté, dans sa Déclaration du Capital naturel son engagement à participer, à travers ses produits et services financiers dans la préservation du capital naturel.
Banques de compensation Les capitaux financiers s’investissent dans la protection de la nature à travers des banques de compensation. Les banques de compensation facilitent la compensation imposée par la loi lorsqu’un écosystème protégé va être détruit ou lorsqu’une espèce rare et classée est menacée de disparition. Ces destructions ont généralement lieu lors de grands travaux d’infrastructures tels qu’autoroutes, aéroports, centres commerciaux ou urbanisation. Pour compenser le site détruit le maître d’œuvre doit soit assurer la restauration d’un écosystème en voie de dégradation et similaire à celui qui est détruit, soit en reconstituer un similaire. L’idée est d’internaliser les atteintes à la nature dans le coût des travaux. Pour assurer la compensation les maîtres d’œuvre peuvent recourir aux services de banques de compensation. Celles-ci acquièrent des terrains classés, ou susceptibles de l’être. Elles les proposent ensuite aux promoteurs en recherche de compensations. Ainsi la banque Wildlands possède hectares aux États-Unis. En France la CdC Biodiversité achète des terrains non boisés en Alsace, des milieux humides en Aquitaine, des terrains inondables en Basse-Normandie et des milieux secs ou humides en PACA en vue de les utiliser en compensation de destructions.
Émissions de titres Lorsqu’un maître d’œuvre confie la compensation à l’une de ces banques, celle-ci la prend en charge en conservant ou en restaurant un terrain qu’elle possède. En contrepartie le maître d’œuvre achète des actifs émis par la banque sous forme de titres ou d’obligations. Le prix de ces titres est débattu entre la banque et l’acheteur. Il dépend du coût de l’opération et de l’offre et de la demande.
Prix des titres Parfois l’investissement de la banque ne consiste que dans l’achat de terres et, dans le cas d’espèces classées, laisse vivre les animaux. Elle ne fait rien d’autre que compter le nombre des spécimens au fil des ans. Dans ce cas Wildlands vend ses titres entre et l’hectare. Parfois elle « fabrique » un marais en creusant le sol avec des engins de chantier, en apportant l’eau, etc. Les titres peuvent aller de 60 000 à l’hectare. La Colton Dunes Conservation Bank vend l’hectare de conservation. En France la CdC Biodiversité vend les titres des coussouls de Crau l’hectare.
Essor des banques Les profits des banques de compensation ont entraîné leur prolifération. La Colton Dunes Conservation Bank a gagné 20 millions de dollars entre 1994 et 2014. Les banques de compensation se chiffrent aux États-Unis à près d’un millier et possèdent 480 000 hectares sur tout le territoire américain. Il s’en crée chaque année davantage.
Équivalences écologiques La multiplication des banques de compensation et leur concurrence entraînent la formation d’un marché de la biodiversité et d’espèces protégées. Les mécanismes de marché sont préconisés par la Conférence des Nations unies sur le développement durable 2012 (Rio+20) qui les a mentionnés dans son texte final. Il est décompté 700 biobanques dans le monde concernant les espèces protégées. Chaque banque de compensation a ses propres méthodes pour évaluer les équivalences écologiques. Créer un marché de la biodiversité nécessite une homogénéisation et une standardisation des équivalences écologiques. L’Union internationale pour la conservation de la nature pointe le manque d’outils, de méthodologies et de vocabulaire adaptés permettant cette équivalence. En 2008 les autorités fédérales américaines ont créé l’US Office of Ecosystem Services and Markets dans le but de codifier les méthodes et faciliter les transactions.
Débat Certains spécialistes estiment que la compensation ne tient pas compte de la complexité des écosystèmes et de la particularité de chacun d’eux. Elle ne peut être assimilée à une sauvegarde de la nature dès lors qu’a lieu la destruction d’un site spécifique :
L’équivalence écologique entre sites est illusoire. Un milieu n’est jamais la réplique d’un autre. Un milieu reconstitué ne peut être identique à un milieu naturel qui a mis des siècles ou des millénaires à s’édifier. Lorsque la compensation s’effectue entre deux zones éloignées elle ne prend pas en considération l’impact écologique de la disparition du site détruit sur son environnement. La compensation ne peut être considérée comme une sauvegarde de la nature puisqu’elle entérine la destruction définitive d’un écosystème. Dans certains pays l’engagement de compensation est limité dans le temps. À l’issue de ce temps l’engagement de compensation disparaît. La zone protégée ne l’est plus alors que la destruction du site compensé est définitive. En France l’engagement est de 30 ans, au Royaume-Uni de 30 ou 60 ans, en Suède de 40 ans. Aux États-Unis la servitude est attachée au terrain sans limite de temps. Internaliser le prix de la compensation dans le coût du projet à entreprendre (infrastructures, développement du tourisme…) dans un but dissuasif risque d’être contreproductif. Le coût de compensation peut être plus faible, voire considérablement, que le profit attendu par les promoteurs.
Les partisans de la durabilité faible estiment que le recours à la finance est indispensable :
Ils constatent la faiblesse actuelle de la protection de la nature. Il est nécessaire de faire appel à la finance pour maintenir le capital naturel. Le point de vue écologique est pris en considération puisque les pouvoirs publics doivent impérativement donner leur agrément aux compensations proposées par les banques. La prise en charge de la conservation de la nature par les capitaux financiers évite les aléas des budgets publics qui y sont consacrés.
Bourses du carbone Principe Le PNUE préconise les mécanismes de marché. Ils sont censés optimiser le coût économique. Les Bourses du carbone fonctionnent sur ce schéma. Afin de réduire des émissions de gaz à effet de serre (GES) les gouvernements fixent aux entreprises le droit d’émettre une certaine quantité de . Elles reçoivent pour cela des crédits-carbone. Ces crédits correspondent, en principe, à une diminution des émissions de GES. L’entreprise qui n’utilise pas tous ses crédits-carbone peut les vendre à une entreprise qui émet plus de gaz que les crédits dont elle dispose. Cette transaction est réalisée dans une Bourse du carbone. Une entreprise vendra ses crédits-carbone si le coût de l’investissement pour réduire est inférieur à ce que lui rapporterait la vente. Inversement une entreprise achètera des crédits si l’achat de permis a un coût inférieur à l’investissement nécessaire pour réduire ses émissions. La Bourse assure une flexibilité et une fluidité qui devraient permettre la réduction des gaz à effet de serre au moindre coût économique.
Insuccès Le prix de la tonne-carbone a fluctué en Europe de en 2005 à 35 en 2006, 18 en 2007, 34 en 2008, 13 en 2009 pour s’effondrer à en 2012Le Point.fr du 19/04/2013. Cette incertitude dans les prix ne permet pas d’arbitrer pour des investissements à long terme. L’utilisation des Bourses du carbone s’est donc révélée inopérante pour diminuer les émissions de tant en Europe qu’aux États-Unis. Par contre la Bourse a permis à de nombreuses entreprises d’encaisser des profits. Elles vendaient leurs crédits sans avoir à investir pour réduire leurs émissions ou elles spéculaient sur les cours tant aux États-Unis qu’en Europe.
Titrisation Environnement et profits Les financiers estiment avoir un rôle déterminant dans la préservation et restauration du capital naturel. Dans leur déclaration d’engagement à Rio+20, ils évaluent ce capital à plus de mille milliards de dollars. L’environnement représente pour eux une nouvelle source de profits. Des cours magistraux sont dispensés aux étudiants en économie de l’Université Yale aux États-Unis pour y apprendre « Comment évaluer la nature » ou « Le défi de la rareté écologique ». De plus en plus de banquiers se retrouvent dans les conseils d’administration des ONG de conservation de l’environnement.
La titrisation, un instrument financier La titrisation est un instrument financier. Elle consiste à transformer une chose en un titre négociable sur les marchés financiers. C’est un document attestant la propriété sur une partie de la chose. Exemple concernant une zone humide : une zone humide a une grande valeur écologique. Dès lors qu’elle est protégée sa valeur augmente. Sa valeur augmente également lorsque la quantité de zones humides existantes diminue. Une zone humide peut être transformée en marchandise, c’est-à-dire vendue. C’est une marchandisation. Elle peut aussi être transformée en titres négociables, chaque titre représentant une fraction de la zone. C’est une titrisation. Ces titres se négocient de gré à gré ou en Bourse. Ils sont achetés soit comme placement en spéculant sur leur valeur future, soit pour compenser une zone humide détruite.
Un marché à consolider Les financiers recherchent la liquidité pour leur placement. Leurs titres doivent pouvoir être vendus facilement. Ils doivent pouvoir s’en dégager rapidement pour se reporter sur un investissement plus rémunérateur. Le marché de l’environnement est actuellement trop restreint et éparpillé pour avoir une bonne liquidité. L’élaboration d’un marché de l’environnement nécessite l’homogénéisation, la codification et la standardisation de l’équivalence écologique. Pour y parvenir les éléments d’un écosystème doivent être découpés puis ré-assemblés. Ce travail de standardisation des règles est en cours. Il mobilise écologues, économistes et financiers.
La nature financiarisée