Moshé Sharett (en hébreu : משה שרת), à l'origine Moshé Shertok, né le à Kherson (actuellement en Ukraine) et mort le à Jérusalem, est un homme d'État israélien d'orientation sioniste socialiste, l'un des pères fondateurs de l'État d'Israël. Il fut notamment ministre des Affaires étrangères de 1948 à 1956 et Premier ministre du au (après et avant David Ben Gourion).

C'était également un homme de culture et l'un des meilleurs orateurs de son pays.

Biographie Origines familiales et enfance en Ukraine (1894-1906) Kherson, son lieu de naissance, est alors une ville de l'Empire russe.

Moshe est le fils de Yakov Shertok, journaliste et écrivain juif, et de Fanya Lev ; la famille compte un autre enfant : Yehuda. Yakov Shertok est membre du mouvement sioniste Bilou ; dès 1882, il est parti s'installer en Palestine, alors une province de l'Empire ottoman, et est revenu de temps à autre en Ukraine jusqu'à ce qu'en 1906, toute la famille émigre en Palestine.

Adolescence et jeunesse dans l'Empire ottoman (1906-1918) vignette|Au lycée d'Herzliya avec son professeur Haïm Harari Blumberg, 1912. Ils habitent d'abord à Jaffa, puis pendant deux ans, dans le village arabe palestinien de Eïn Saniya, situé au nord de Ramallah, où les enfants apprennent l'arabe. En 1908, les Shertok déménagent à Neve Tzedek, situé au bord de la Méditerranée, à côté du nouveau quartier d'Ahouzat Bait, qui devient Tel Aviv en 1909.

Études Moshe Shertok fait partie de la première promotion d'élèves du lycée hébraïque Herzliya ; il achève ses études secondaires avec d'excellents résultats et part étudier le droit à Constantinople, la capitale de l'Empire. Parmi les étudiants qui y font leurs études avec lui, il y a d'autres Juifs de Palestine, comme David Ben Gourion et Itzhak Ben-Zvi.

Cependant, l'entrée en guerre de la Turquie en 1915, la mort de son père Yakov en 1916 obligent le jeune Moshe à interrompre ses études et à rentrer en Palestine.vignette|Moshe Shertok, Odessa, période ottomane, 1914.

Il est, notamment avec David Yellin, militant du , dont l'objectif est l'adoption par les Juifs de la citoyenneté de l'Empire Ottoman. Il enseigne même la langue turque dans les écoles juives de Palestine. .

Guerre de 1914 vignette|Moshé Sharett en 1916 (deuxième rangé, milieu). En 1916, il s'engage dans l'armée turque. Il suit un cours d'officiers à Constantinople et, grâce à sa maîtrise des langues turque, allemande et arabe, il sert avec le grade de lieutenant comme traducteur militaire. Il remplit cette mission sous commandement allemand ou ottoman sur les fronts de Macédoine, puis en Transjordanie et en Syrie. Cela lui vaut la croix de fer allemande et une médaille de mérite de l'Empire ottoman.

Un des dirigeants sionistes de la Palestine mandataire (1919-1939) À la fin de la guerre, la Palestine est occupée par les troupes britanniques ; le traité de Sèvres (1920) en fait un mandat que la SDN confie à la Grande-Bretagne.

En 1919, Moshé Shertok devient le secrétaire du Comité des représentants de la population juive dans le pays. Membre de la Section pour les problèmes arabes et les terres de cet organe, Shertok est un des assistants de Yehoshua Hankin, qui se consacre à l'acquisition de terres destinées à permettre la reconversion comme agriculteurs des Juifs immigrés en Palestine.

Durant ces années Shertok lie des amitiés avec les activistes sionistes Dov Hoz et Eliyahou Golomb, fondateur de la Haganah, qui épousent ses sœurs, Rivka et Ada. vignette|Moshe et Tzippora Shertok, Londres, 1923.

Séjour à Londres et mariage En 1921, Shertok vient à Londres pour étudier les sciences politiques à la London School of Economics and Political Sciences.

Il fait alors la connaissance de Tzipora Meirov, fille d'un Juif originaire de Biélorussie, venu en Angleterre pour s'y spécialiser en technologie de l'industrie laitière. Ils se marient en 1922 et auront leur premier enfant, Yaakov, en 1928.

Militant puis chef du Mapaï vignette|Les frères Yehuda & Moshe Shertok, 1930. Revenu en Palestine après avoir achevé ses études, il devient membre du parti socialiste Ahdout Haavoda et rejoint la rédaction du journal des syndicats Davar. Après l'unification des partis Ahdout Haavoda et Hapoël Hatzair au sein du Mapaï (Parti des Ouvriers d'Eretz Israel), Moshe Shertok devient membre de ce (1930). L'année suivante, il déménage à Jérusalem où il devient l'adjoint de Haïm Arlozoroff, le chef du département politique, ce qui fait de lui une sorte de « ministre des affaires étrangères » de cette organisation sioniste. En 1933, Shertok succède à Arlozoroff après l'assassinat de ce dernier à Tel Aviv. Il occupera cette fonction pendant quinze ans, jusqu'à la proclamation de l'État d'Israël en mai 1948.

Dans cette fonction, Shertok mène des négociations avec les autorités britanniques, fait beaucoup d'efforts pour assurer la continuation de la colonisation agricole juive en Palestine, la planification des villages de type « Mur et tour » (Homa umigdal), le développement du port de Tel Aviv en réaction au boycott lancé contre les Juifs par les dockers du port arabe de Jaffa. Shertok prend également part à la fondation de la police juive de Palestine (« Hebrew Settlement Police Force »), dotée d'uniformes britanniques, qui donne une couverture légale aux activités de l'organisation clandestine de défense des Juifs, la Haganah. Il coordonne l'activité des délégations juives lors des contacts avec les commissions d'enquête britanniques, américaines et, par la suite, de l'ONU, qui viennent en Palestine avant et après la Seconde Guerre mondiale.

La guerre et l'après-guerre (1939-1948) vignette|Moshe Sharett, Chaim Weizmann, Ben Gourion, Congrès sioniste, 1939. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Moshe Shertok encourage l'enrôlement volontaire des Juifs de Palestine dans la Brigade combattante juive (The Fighting Jewish Brigade), formée dans le cadre de l'armée britannique pour prendre part à l'effort de guerre antinazi. Dans ce cadre, des soldats juifs participent aussi à des actions militaires secrètes, comme l'envoi de parachutistes dans les territoires des pays affiliés à l'Axe. vignette|Moshé Sharett, 70e anniversaire du Dr. Weizmann, décembre 1944. Malgré cela, à partir de la fin de la guerre, des rapports d'hostilité s'établissent entre la communauté juive de Palestine et le pouvoir mandataire, qui s'oriente vers des compromis difficilement acceptables avec le camp arabe et met des limites strictes à l'immigration juive en Palestine, même durant et après l'Holocauste. Les Britanniques, harcelés par des actions d', de sabotage et même de terreur, lancent des actions musclées de police, des perquisitions et des arrestations massives parmi les Juifs. Le , lors de l' (Samedi Noir), ils font arrêter un grand nombre de dirigeants juifs, parmi lesquels le plus important est Shertok lui-même. Il est détenu pendant quatre mois dans la prison de Latroun.

Finalement, le Royaume-Uni doit porter la question du futur de la Palestine devant les Nations unies. Moshe Shertok joue un rôle très important dans les efforts pour obtenir l'approbation par l'ONU du plan de partition de la Palestine entre un état juif et un état arabe, plan qui contrevient aux objectifs de la politique de Londres en ce moment-là et qui se heurte à une forte opposition de la part des pays arabes. La partition est votée le et David Ben Gourion proclame la naissance de l'État d'Israël.

Ministre et Premier ministre de l'État d'Israël (1948-1956) Son expérience internationale fait de Moshé Shertok, devenu Sharett, un candidat naturel au poste de ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement israélien. Il négocie ainsi les accords d'armistice israélo-arabes de 1949 qui mettent officiellement un terme aux hostilités entre Israël et les pays arabes qui l'ont attaqué au cours de la guerre israélo-arabe de 1948.

Premier ministre Sharett devient Premier ministre le , après que David Ben Gourion a choisi de se retirer, provisoirement du reste, le . Ben Gourion conserve cependant une influence sur le gouvernement grâce à deux de ses fidèles : Pinhas Lavon (ministre de la Défense) et Moshe Dayan (chef d'état-major) sur lesquels Moshe Sharett a une faible autoritéHenry Laurens, la question de la Palestine, cours au Collège de France, 15 novembre 2006. Cette faiblesse est particulièrement perceptible à la suite du coup d'état ayant renversé le président Syrien, Adib Chichakli, le . Souhaitant profiter de la situation, Pinhas Lavon propose d'occuper la zone démilitarisée et de mettre fin à la convention d'armistice. Pour s'opposer au projet, le nouveau premier ministre doit organiser une réunion en présence de Ben Gourion qui est théoriquement à la retraite.

En , Sharett obtient de la commission d'armistice israélo-syrienne une décision condamnant toute incursion syrienne sur le lac de Tibériade et sur la bande côtière de qui le longe à l'est. C'est un triomphe de la position israélienne qui se voit reconnaître la souveraineté sur le lac. À compter de cette date, et jusqu'en 1967, les israéliens refuseront de participer à la commission d'armistice de peur qu'elle ne revienne sur sa décision.vignette|Enfants de Lod recevant Sharett avec des fleurs, 1954-1955.

Le , au lieu-dit du col du Scorpion, un autobus israélien est attaqué et onze passagers sont tués. Les Israéliens accusent la Jordanie alors que les observateurs de l'ONU concluent que les responsables sont des bédouins du Néguev expulsés vers le Sinaï et agissant par vengeance dans un contexte trouble de trafic de drogue. Sharett qui a difficilement obtenu de son gouvernement l'absence de représailles s'en prend au chef de la commission d'armistice qui est arrivé à cette conclusion, l'Américain Hutchinson, et obtient son rappel aux États-Unis en . Dans la nuit du au , une nouvelle attaque tue un Israélien dans le corridor de Jérusalem. Cette fois, Sharett cède à son ministre de la défense et accepte des représailles limitées. L'opération a lieu dans la nuit du au dans le village de Nahalin en Cijordanie sous la conduite d'Ariel Sharon et se soldera par une dizaine de morts du côté de l'armée ou de la garde nationale jordanienne. Tensions américaines Moshé Sharett doit faire face aux critiques de l'administration américaine exprimées par l'intermédiaire de Henry Byroade qui le 1954 renvoie à leurs responsabilités israéliens et arabes et invite Tel-Aviv à renoncer à l'usage de la force. Le sous-secrétaire d'état revient à la charge le lors d'une convention anti-sioniste de juifs américains en insistant sur le fait que l'immigration juive en Israël est un facteur de tension. La réaction du gouvernement Sharett fut extrêmement vive, Byroade ayant mis le doigt sur ce qui constitue alors le cœur du débat entre la communauté juive américaine et l'état d'Israël. À l'argument faisant d’Israël le dernier refuge des juifs, avec pour corollaire le devoir d'immigration pour les juifs de la diaspora, les juifs américains répondent que si une dictature nazie s’installait aux États-Unis, les chances de survie du nouvel état serait faible.vignette|Moshe Sharett et Yitzhak Katz, 1955-1956.

Le second facteur de tension entre l'administration Eisenhower et le gouvernement de Moshé Sharett tient au projet américain d'une alliance anti-communiste au Moyen-Orient qui donnera naissance au pacte de Bagdad. Initiée par Foster Dulles au printemps 1953, cette initiative a débouché le sur la signature d'un traité d'assistance mutuelle entre la Turquie et le Pakistan. Les américains cherchent dès lors à faire entrer l'Irak dans l'alliance et dans cette perspective concluent le un accord d'assistance avec Bagdad. Pour Israël, cet accord ouvre la voie à des livraisons d'armes américaines à un de ses ennemis. Le gouvernement Sharett va donc tout mettre en œuvre, sans grand succès, pour faire échouer le projet.