Les discours de Posen sont deux allocutions prononcées par Heinrich Himmler les 4 et , à Posen, chef-lieu du Reichsgau Wartheland, Gau « modèle » dirigé par un proche de Himmler, Arthur Greiser. À cette époque, Himmler est l'un des hommes les plus puissants du Troisième Reich : , il est aussi commissaire du Reich pour le renforcement de la race allemande et, depuis , ministre de l'Intérieur du Reich.

Ces discours, tenus devant de hauts responsables de la SS, puis à l'intention de Gauleiter et de Reichsstatthalter, n'ont pas pour thème central l'extermination des Juifs d'Europe. Ils sont cependant importants pour l'histoire de la Shoah.

D'après les sources disponibles, ces deux exposés marquent une rupture radicale dans la sémantique nazie : contrairement au langage codé adopté jusqu'alors, notamment lors de la conférence de Wannsee (« solution finale de la question juive », « déportations à l'Est »), Himmler évoque ouvertement la politique d'extermination des Juifs, en utilisant des termes directs, sans la moindre périphrase.

Contexte gauche|vignette|alt=Photographie en noir et blanc d'un soldat tirant sur une femme portant un enfant, au milieu d'un champ.|Assassinat de Juifs dans la région d’Ivanhorod en 1942 : une mère protège son enfant avant d’être abattue d’une balle dans la nuque.

En , la situation militaire n'est plus favorable au Troisième Reich. Depuis la défaite allemande à Stalingrad, l'Armée rouge a repris l'offensive sur le front de l'Est ; les forces armées allemandes en Afrique du Nord se sont rendues, le régime de Mussolini a été renversé et les Alliés ont entrepris la conquête de l'Italie.

À la même période la Shoah a déjà atteint son paroxysme. Après les tueries de masse de Juifs perpétrées par les Einsatzgruppen, le centre d'extermination de Chełmno a temporairement cessé son activité génocidaire et l'Aktion Reinhard , qui vise à l'extermination de tous les Juifs du Gouvernement général de Pologne, à Belzec, Sobibor et Treblinka touche à sa fin. En , Himmler a déclenché une nouvelle phase d'escalade dans sa politique d'anéantissement des Juifs en Europe, notamment en lançant le une opération de déportation des Juifs du Danemark.

Depuis le printemps 1943, les nazis ont entamé une vaste opération visant à éliminer toute trace du génocide, la Sonderaktion 1005, en exhumant les corps des fosses communes puis en les incinérant..

Himmler orateur vignette|alt=Photographie en noir et blanc d'une foule écoutant un discours d'un orateur placé sous des symboles nazis.|Himmler prenant la parole devant des membres du Volkssturm le .

Orateur moyen, voire médiocre, qui se perd souvent dans les détails, Himmler est prolixe. Bradley F. Smith et Agnes F. Peterson recensent dans les sources disponibles en 1993, compte non tenu du fait que la plupart des allocutions de Himmler dans les années 1930 n'ont pas laissé de trace.

Toujours selon Smith et Peterson, pour préparer ses discours, Himmler ne se base que sur quelques notes manuscrites qui vont d'une douzaine de mots à quelques pages « hâtivement griffonnées », à l'exception de ses rares prises de parole diffusées dans le grand public, minutieusement préparées. À l'inverse, l'historien américain Richard Breitman estime que les discours de Himmler sont soigneusement préparés. Cette préparation n'empêche cependant pas Himmler de paraître , montrant ainsi de piètres qualités oratoires comparées à celles de Hitler, de Göring ou de Goebbels. Lors de ses prises de parole, il peut se montrer émotif et impulsif mais n'impressionne guère son public. Pour Breitman toujours, dans son analyse du discours de Posen du , .

La plupart de ses discours qui nous sont parvenus proviennent de notes prises en sténographie pendant qu'il prend la parole, avec de nombreuses erreurs et lacunes. Le processus de retranscription devient plus rigoureux fin 1942 : les discours sont enregistrés en direct, mais le support qui sert à l'enregistrement comporte de longues plages vides, en raison du mauvais fonctionnement des appareils de prise de son. Ils sont ensuite tapés à la machine, ce qui permet de corriger les fautes de grammaire et de syntaxe, courantes dans ces exposés largement improvisés ; le texte est ensuite soumis à Himmler qui le corrige à la marge, avant d'être archivé.

Le discours du Destinataires et déroulement vignette|alt=Photographie en noir et blanc d'un bâtiment officiel de style néo-Renaissance au début du .|L'hôtel de ville de Posen sur une carte postale de 1916.

En prenant la parole pendant plus de trois heures à Posen, lors d'une réunion de SS-Gruppenführer, le , Himmler viole la règle du langage codé qu'il avait imposée à ses subordonnés et qu'il avait lui-même toujours respectée. Sans doute mis en confiance par le fait qu'il s'adresse « à un public très choisi », il ne craint pas que l'enregistrement de son discours et utilise donc un langage direct. Sa retranscription dactylographiée est retrouvée après la capitulation allemande, exploitée comme pièce à conviction à Nuremberg et reprise en intégralité dans les archives du procèsIMT Volume 29, ..

Sujets abordés Dans son exposé, Himmler, toujours convaincu de la victoire du , car il s'agit d'une « loi de la nature », passe en revue la situation militaire sur les différents fronts . Pour lui, la supériorité de la race allemande conduira à la victoire de l'Allemagne sur les « masses slaves » ; fidèle à sa conception de la hiérarchie des races, il va jusqu'à affirmer que si le mélange des races en Asie a pu produire tous les deux ou trois siècles un grand chef, ceux-ci possédaient des traces de sang allemand. Lors de ce discours, il .

L'extermination du peuple juif

Le discours du Auditoire et orateurs vignette|redresse=0.5|alt=Photographie en noir et blanc de deux hommes dans une voiture, portant l'uniforme militaire de la Wehrmacht|Albert Speer et Erhard Milch en .

Le discours de Himmler du est prononcé à la fin d'une réunion, . Cette réunion regroupe de hauts responsables du Reich, Gauleiter et Reichsstatthalter, « l'élite du parti » selon Peter Longerich. Joseph Goebbels assiste aux deux discours, mais, étant présent en qualité de Gauleiter de Berlin, ne prend pas la parole.

Himmler, qui prend la parole entre , clôt une longue réunion au cours de laquelle, entre autres, le général Erhard Milch, l'amiral Karl Dönitz, le chef d'état-major de la SA Wilhelm Schepmann et Albert Speer, qui intervient après plusieurs de ses collaborateurs, ont notamment pris la parole.

Contenu général

Dans son allocution, sans fil conducteur, Himmler évoque tour à tour la lutte contre les partisans, le rôle du général Andreï Vlassov, la nécessaire domination des peuples slaves, la lutte contre le sabotage et l'espionnage. Il mentionne également les problèmes de sécurité à l'intérieur du Reich, l'extermination des Juifs, le soulèvement du ghetto de Varsovie, la chute de Mussolini, le défaitisme en Allemagne, le parti nazi en tant que modèle pour la population allemande, son propre rôle en tant que ministre de l'Intérieur et la Waffen-SS pour terminer sur une vision à long terme de l'avenir du Reich.

L'extermination des Juifs Lors de son discours, Himmler aborde de manière frontale et sans aucune équivoque l'extermination des Juifs.

Himmler insiste ensuite sur le caractère confidentiel de ses propos sur l'extermination des Juifs :

Discours ultérieurs Après les discours de Posen, Himmler aborde à nouveau sans détours, à plusieurs reprises, l'extermination de Juifs.

Dans un exposé du , il déclare à Weimar, devant des commandants de la Kriegsmarine qu'il a donné l’ordre de tuer également les femmes et les enfants de partisans et commissaires juifs et qu'il serait . Il aborde à nouveau, dans un langage clair et sans ambiguïté, l'extermination des Juifs le pour un auditoire d'officiers supérieurs et de généraux, entraînant ainsi la classe dirigeante dans une complicité passive de plus en plus large dans la mise en œuvre de la Shoah.

Himmler revient sur le sujet lors de trois discours prononcés devant des généraux à Sonthofen les 5, et . Fidèle à sa logique génocidaire, il justifie l'assassinat des femmes et des enfants par la nécessité d'empêcher de . Il insiste à nouveau sur la difficulté de la tâche pour les exécuteurs : . Évoquant son propre rôle dans la résolution du problème juif , [passage suivi d'applaudissements], il déclare ensuite :

Historiographie vignette|redresse=0.5|alt=Photographie en noir et blanc du buste d'un homme portant l'uniforme de la SS.|Heinrich Müller en 1941.

La plupart des historiens du nazisme et de la Shoah ne citent, en mentionnant ces deux discours, que les passages relatifs à l'extermination des Juifs d'Europe.

Avant les discours de Posen, Himmler n'évoque le génocide des Juifs qu'en termes voilés, utilisant alors un langage codé, que ce soit oralement ou par écrit. Par exemple fin 1942, dans un courrier adressé à Heinrich Müller , il répugne à mentionner crûment les faits, il ne mentionne qu'un vaste mouvement d'émigration des Juifs, dont . Pour Richard Breitman, Himmler admet dans ce courrier la nécessité d'une vaste opération pour se débarrasser d'un grand nombre de cadavres mais nie la réalité d'un programme d'extermination pourtant déjà bien en cours. Au début de l'année 1943, fidèle à sa logique de dissimulation, il fait modifier le rapport Korherr, faisant notamment remplacer le terme « traitement spécial » des Juifs par « transfert des Juifs des provinces de l'Est vers l'est de la Russie » ou « filtrage des Juifs par les camps ».

Dans son journal, à la date du , Joseph Goebbels consacre six pages à la réunion de Posen de la veille, mais seulement quelques lignes au discours de Himmler, qu'il salue toutefois en écrivant, à propos de l'extermination des Juifs que . Dans la note qu'ils consacrent à ce passage, Möller et Ayçoberry considèrent en 2005 que le discours de Himmler est « le plus important peut-être de toute la guerre » ; pour les mêmes auteurs Goebbels (en français : « avec armes et bagages »).

En 1993, dans un commentaire sur le verbatim du discours du , l'historien Josef Ackermann définit ce document comme un texte monstrueux, non seulement en raison des propos retranscrits, mais aussi parce qu'il enlève le masque de l'attitude mentale de ceux qui ordonnent le génocide et de ceux qui leur obéissent. Il souligne qu'aucun des présents n'élève la moindre objection aux propos de Himmler sur l'extermination des Juifs.

Pour Stackelberg & Winter (2002), la principale justification de Himmler pour le meurtre systématique de tous les Juifs était que la première loi de la nature commandait la loyauté envers sa propre race et le manque de compassion envers les rivaux et les ennemis (perçus comme tels). Mais son insistance à maintenir le secret du programme d'extermination, en dehors de cercles restreints, a révélé une culpabilité profondément ancrée et que la réalisation de l'extermination montre que les êtres humains normaux n'accepteraient jamais la validité de la « loi de la jungle » dans la société humaine. Le mieux qu'il pouvait espérer était de soulager le sentiment de culpabilité auquel même les exécutants SS endurcis ne pouvaient échapper. L'amour et le service de son propre peuple étaient les principes moraux qui légitimaient le massacre. Le contraste entre la défense des meurtres de Juifs par Himmler et sa dénonciation des larcins commis par des membres de la SS dans les camps de concentration et d'extermination offre une vision choquante du monde mental et moral des dirigeants nazis et des SS.