EnnahdhaForme utilisée en français par le parti lui-même (voir notamment son site web), la forme Ennahda se rencontre néanmoins couramment dans les médias. ( ), ou mouvement Ennahdha ( soit ḥarakat en-nahḍa (Parti de la renaissance), signifiant ), est un parti politique tunisien islamiste conservateur.

Il est créé officiellement le , quoique dans l'illégalité, sous le nom de Mouvement de la tendance islamique ( soit ḥarakat al-itijah al-islami) et change de nom en .

Longtemps interdit, il est légalisé le par le gouvernement d'union nationale instauré après la révolution. Il obtient au sein de l'assemblée constituante de 2011, ce qui en fait la première force politique du pays en 2011, position qu'il perd lors des élections de 2014 mais retrouve en 2016 après des défections dans les rangs de son rival Nidaa Tounes..

Alors que plusieurs de ces membres sont condamnés ou accusés de corruption, de radicalisation islamiste du pays ou encore de clientélisme, Ennahdha reste l'un des principaux partis politiques de Tunisie...

Histoire Selon le politologue Vincent Geisser, .

Origines L'islam politique en Tunisie émerge et s'affirme au sein de l'université tunisienne dans les années 1970, après une période de gestation au sein des mosquées, dans le contexte de la Révolution iranienne..

À l'époque, l'université est un espace fortement politisé : la confrontation et les débats avec les diverses tendances de la gauche tunisienne fortement structurée et rompue à la pratique politique permettent aux premiers partisans de l'islam politique en Tunisie de se former politiquement, de se doter de structures et d'une ligne idéologique leur permettant d'avoir un projet politique.

Rached Ghannouchi, professeur de philosophie converti aux thèses des Frères musulmans lors de ses études au Caire, dirige une revue, Al-Maarifa, et prend la parole dans les mosquées avec des prêches de plus en plus suivis par les jeunes ; Abdelfattah Mourou, étudiant en théologie et en droit à l'Université de Tunis, anime de son côté de petits cercles de réflexion..

Ils fondent ensemble l'Association pour la sauvegarde du Coran, inspirée des Frères musulmans. Cette association est favorisée et aidée par le pouvoir pour faire opposition aux groupes d'extrême gauche de l'université.. Avec l'ouverture de l'espace politique tunisien en 1981, ils veulent transformer leur mouvement Jamâa al-Islamiya en un parti politique, le Mouvement de la tendance islamique (MTI). La demande de légalisation est déposée le mais elle est refusée par le ministère de l'Intérieur en juillet de la même année. Le parti acquiert néanmoins une large audience ; il s'ensuit une campagne d'arrestations de responsables du MTI...

107 d'entre eux sont traduits en justice et condamnés lors du grand procès du MTI à des peines de prison : Rached Ghannouchi écope d'une peine de onze ans de prison ferme. Tous les détenus sont amnistiés en 1984.. Parallèlement à son activité politique, le MTI développe une activité sociale : il crée des comités de quartier et des associations de bienfaisance.

Habib Mokni, son représentant en France, déclare en 1987 que le parti est attaché à la démocratie et au respect des droits de l'homme ; il rejette officiellement le recours à la violence. Cependant, Mokni met en avant qu'en périphérie du mouvement, certains groupuscules peuvent présenter des idées plus au moins radicales.. En , un deuxième procès se tient sous haute sécurité, à la caserne militaire de Bouchoucha, après des attentats à Sousse et Monastir imputés par le régime au mouvement. À l'issue de ce procès, Ghannouchi est condamné à la prison avec travaux forcés à perpétuité. Ce procès se traduit par des peines de mort pour sept membres dont cinq par contumace ; Mehrez Boudagga et Boulbeba Dekhil, les deux seuls condamnés à mort en état d'arrestation, sont exécutés par pendaison le ..

Salah Karker, l'un des hauts dirigeants d'Ennahdha, a reconnu que l'organisation avait commandé un coup d'État pour le en infiltrant l'armée : Les sympathisants du MTI au sein de l'armée préparaient un coup d'État, prévu pour le suivant. Cette décision a été adoptée par le bureau politique du mouvement islamiste [...] Nous n'avions pas d'autre issue [...] le régime nous avait déclaré la guerre.. En 1994, Ghannouchi explique cette tentative de coup d'État de la manière suivante : Quant à la tentative [de coup d'État] militaire, elle n'était qu'une initiative pour faire face à un régime qui avait déclaré qu'il voulait éradiquer le mouvement [...] Ce plan [de tentative de coup d'État] s'est mis en route en dehors du mouvement et en l'absence de la plupart de ses institutions, bien que certains éléments de la direction y aient pris partAl-Insan, février 1994, ..

Mouvement d'opposition des années 1980

vignette|Rached Ghannouchi lors d'un meeting.

Avec l'arrivée au pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali le , des gages de libertés politiques sont donnés à l'opposition y compris islamiste. Les membres du MTI condamnés sont graciés et une certaine liberté d'action leur est accordée. Le parti signe le Pacte national, le , afin de s'insérer dans le jeu politique. Le régime ne tarde pas à annoncer, dans la foulée de ce premier succès, de nouvelles mesures d'apaisement.

Pour respecter les clauses du Code électoral qui interdit les références à la religion dans les partis politiques, la fraction dite « modérée » du MTI décide de retirer toute allusion à l'islam dans le nom du mouvement et choisit de le rebaptiser Hezb Ennahdha (Parti de la Renaissance). Sa demande de légalisation ayant été rejetée à nouveau, le mouvement présente ses candidats aux élections législatives du sur des listes indépendantes.

Cependant, le Rassemblement constitutionnel démocratique (parti au pouvoir) rafle la totalité des sièges à la Chambre des députés. C'est ainsi que ces élections marquent le retour de la répression et la fin de l'état de grâce qui régnait depuis l'arrivée du président Ben Ali en 1987. Rached Ghannouchi s'exile en Algérie en 1989 puis à Londres en 1991. Alors qu'il est crédité officiellement de 10 à 17 % des voix., les voix réellement gagnées par Ennahdha à travers les listes indépendantes auraient été estimées aux environs de 30 %.

Disparition forcée dans les années 1990 Au printemps 1991, les arrestations se multiplient parmi les rangs d'Ennahdha qui utilise les manifestations de soutien à l'Irak lors de la première guerre du Golfe pour tenter d'occuper la rue. Les peines prononcées au cours de deux procès des mouvements islamistes qui se tiennent devant des juridictions militaires en 1991 et 1992, considérées comme très lourdes, vont jusqu'à vingt ans de prison voire l'emprisonnement à vie.. .

Un seul acte violent a été imputé au mouvement : l'incendie, le , du local du comité de coordination du Rassemblement constitutionnel démocratique à Bab Souika qui a fait deux blessés graves dont l'un décède une quinzaine de jours plus tard.. Cet acte intervient au lendemain de l'arrestation du président du mouvement, Sadok Chourou. Le mouvement nie alors vouloir utiliser la violence, contrairement au Front islamique du salut algérien, même s'il reconnaît en 2011 sa responsabilité dans l'incident de Bab Souika qualifié ..

La plupart des leaders choisissent l'exil alors que les arrestations se poursuivent chez les militants et même les sympathisants du parti. La torture est systématiquement pratiquée sur ces derniers en prison et les intimidations et privations touchent leurs proches. Face à cette répression et au durcissement du régime, le mouvement disparaît de la scène politique tunisienne. L'activité d'Ennahdha se poursuit en exil sans avoir d'incidence particulière en Tunisie. Le parti tient un congrès en 1995.

Reprise dans les années 2000 En 1999, d'Ennahdha bénéficient d'une grâce présidentielle en même temps que d'autres détenus politiques.. Bien que les anciens détenus subissent des formes déguisées de répression, comme la privation d'emploi ou le contrôle administratif, ils se réorganisent notamment avec l'appui des organismes de protection des droits de l'homme et d'autres partis d'opposition, y compris les plus marqués à gauche.

En 2005, Ennahdha participe avec le Parti démocrate progressiste (centre gauche) et le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (gauche révolutionnaire) au mouvement du 18-Octobre qui vise la restauration des libertés civiles en Tunisie. Dans le cadre du mouvement qui devient une plateforme de l'opposition, les représentants d'Ennahdha adoptent des positions en faveur de la liberté de culte, de l'égalité homme-femme et de la séparation de l'État et de la religion ainsi que le rejet des châtiments corporels..

Le , les 21 derniers prisonniers d'Ennahdha bénéficient d'une libération conditionnelle.. Cependant, l'un d'entre eux, l'ancien président Sadok Chourou, est reconduit en prison après avoir fait des déclarations à la presse..

En 2009, Ennahdha appelle au boycott des élections présidentielles et législatives qui se tiennent en Tunisie.

Après la révolution Après la révolution de 2011, Ennahdha prend part à des manifestations et à des rencontres avec le Premier ministre. Rached Ghannouchi annonce que le parti a « signé une déclaration de principes avec les autres groupes d'oppositions tunisiens ».. Dans ce contexte, le New York Times rapporte des sentiments mitigés quant à sa réussite future : certains pensent qu'il bénéficiera d'un soutien dans l'intérieur du pays, d'autres que la Tunisie est trop sécularisée pour qu'il remporte un large soutien.

vignette|Rached Ghannouchi et Samir Dilou lors d'une conférence de presse. vignette|Meeting de campagne du parti à Sidi Bouzid le .

Le , dans une interview donnée à Al Jazeera, Ghannouchi confirme qu'il est hostile à un califat islamique et soutient la démocratie, contrairement à Hizb ut-Tahrir qu'il accuse d'exporter une compréhension déformée de l'islam. Le , environ un millier de personnes l'accueille à l'aéroport de Tunis à son retour d'exil ; il déclare qu'il ne sera candidat à aucun mandat électoral..

Le , de nouvelles structures dirigeantes sont créées, avec un comité constitutif de et un bureau exécutif de treize membres, pour remplacer celles mises en place en exil. Ghannouchi reste président et Hamadi Jebali secrétaire général jusqu'à la tenue d'un congrès prévu dans les quatre à six mois« Tunisie : le mouvement Ennahdha se dote de nouvelles structures dirigeantes », Associated Press, 7 février 2011. Ennahdha est finalement légalisé le .. Jebali multiplie les déclarations, Frida Dahmani estimant qu'il esquive les questions sur la place de la charia dans le programme du parti tout en se montrant rassurant quant à la préservation des acquis des femmes.. Ghannouchi déclare ainsi : , propos toutefois contredits par certains slogans qui exigent l'instauration de la charia.

Un sondage d'opinion publié en mars le place comme le parti le plus populaire avec 29 %, suivi par le Parti démocrate progressiste avec 12,3 % et le mouvement Ettajdid avec 7,1 %. ; ce succès amène certains à entériner le report de l'élection de l'assemblée constituante, alors qu'il « effraie les laïcs et les femmes qui craignent pour leur place dans la nouvelle Tunisie »..

En , Hamadi Jebali se rend à Washington à l'invitation du Centre pour l'étude de l'islam et la démocratie ; il y rencontre également les sénateurs John McCain et Joseph Lieberman..