Front-de-cuivre (en ., Mednyï lobOn prononce mïédnyï lop.) est un personnage qui apparaît, sous divers noms et aspects, dans certains contes slaves orientaux (russes, biélorusses, ukrainiens), et qui a été étudié par Vladimir Propp. Il se rapproche du personnage de l'homme sauvage des traditions d'Europe occidentale.

Le conte

Le personnage et les contes qui s'y rattachent font l'objet de l'entrée AT 502 (The Wild Man), dans la classification Aarne-Thompson. Le code et l'intitulé restent inchangés dans la classification Aarne-Thompson-Uther en 2004.

Structure générale

Si on laisse de côté les variantes, fioritures et contaminations diverses, on peut ramener le conte slave oriental au noyau approximatif suivant :

un tsar est amené à capturer Front-de-cuivre et à le garder enfermé ; le jeune fils du tsar, à la recherche d'une flèche, ou d'une balle, entre en contact avec le prisonnier, qui parvient à le persuader de le libérer en dérobant les clés de la cage (prison) ; le tsar, découvrant la fuite de son captif, se met en colère et fait exiler son fils, en compagnie d'un valet ; chemin faisant, le valet, par la menace (refusant de le laisser sortir d'un puits), obtient du prince un échange de vêtements, et par là de rôles, avec lui ; le prince et le valet arrivent à la cour d'un tsar étranger, qui reçoit le faux prince avec égards, tandis que le faux valet est envoyé travailler aux cuisines, ou aux écuries ; toutefois, la fille du tsar étranger remarque le soi-disant valet et le trouve à son goût ; le prince se voit imposer des tâches difficiles, qu'il surmonte grâce à l'aide de Front-de-cuivre ; une guerre éclate avec un pays voisin ; le prince participe aux combats où il s'illustre incognito, toujours aidé par Front-de-cuivre ; le faux prince cherche à s'attribuer le mérite de la victoire (et à obtenir la main de la princesse) ; mais la princesse reconnaît, sous l'apparence du valet, le véritable héros et raconte la vérité à son père ; le tsar étranger accorde la main de sa fille au prince, et fait châtier l'imposteur.

Rapprochements littéraires

Barag et Novikov signalent des rapprochements avec la saga islandaise intitulée HeimskringlaHeimskringla: Halfdanar saga svarta, chapitre 8. et avec la Geste des Danois de Saxo Grammaticus (Livre ). Le thème apparaît surtout sous une forme très proche au dans Les Nuits facétieusesCinquième nuit, fable . de Straparola : Guerrin, fils du roi de Sicile, délivre un homme sauvage emprisonné par son père.

Delarue et Tenèze proposent une version nivernaise de L'Homme sauvage dans Le Conte populaire français. Ils signalent aussi que certaines versions bretonnes remplacent le personnage de l'homme sauvage par un oiseau merveilleux (ce que certaines versions russes transmettent également), ou nomment Merlin "l'être capturé" ; ils indiquent une interaction possible avec l'histoire de Valentin et Orson. Stith Thompson, dans The Folktale, indique que le conte-type, représenté dans les Contes de Grimm par le conte KHM 136 (Der Eisenhans ou « L'Homme-de-Fer »). Ce conte a remplacé une version antérieure, KHM 136a : L'Homme sauvage (De wilde Mann, en dialecte), qui est essentiellement européen (en fait, le conte de Grimm relève également d'AT 314Natacha Rimasson-Fertin, Contes pour les enfants et la maison. ; le motif du garçon qui voit son doigt, puis ses cheveux, devenir dorésD'où l'intitulé Goldener (« Le Doré ») retenu par Hans-Jörg Uther dans pour AT 314. pour avoir désobéi à l'homme sauvage, est le plus souvent absent des contes russes ; on en trouve toutefois un écho dans le conte L'Homme d'or, résumé plus bas). Thompson remarque aussi la proximité du thème de l'homme sauvage avec le conte-type AT 532 (« Je ne sais pas »), limité à une zone restreinte d'Europe de l'Est.

Un conte similaire figure dans les Contes populaires de Basse-Bretagne, recueillis par François-Marie Luzel, sous le titre Le Murlu ou l'Homme sauvage. Luzel note lui-même le rapprochement avec le conte de Straparola. On trouve également quelques analogies dans le conte suivant du même recueil, Le capitaine Lixur ou le Satyre (ledit Satyre hantant « la forêt des Ardennes »), ainsi que dans Le Magicien Ferragio (voir autres références).

Le personnage

Dénomination

Propp utilise le nom de Front-de-cuivre de façon générique : en fait, seul un conte parmi ceux qu'il a étudiés (celui d'Ontchoukov) porte ce nom. Le personnage s'avère multiforme et semble agréger de nombreuses traditions antérieures, remontant à l'Antiquité ou plus loin, mais toujours associées d'une façon ou d'une autre au thème de l’homme sauvage ; les récits étudiés comportent manifestement un certain nombre de constantes.

En russe, mednyï lob se dit d'une personne stupide et obstinée, et serait un calque d'une expression française, « front d'airain » Définition sur dic.academic.ru. Un équivalent en français pourrait être « tête de bois ».. Cette expression figure elle-même dans l'Ancien Testament (Isaïe, 48.4) : « Sachant que tu es endurci, Que ton cou est une barre de fer, Et que tu as un (…) »En latin : Scivi enim quia durus es tu et nervus ferreus cervix tua et (en grec : (…) τὸ μέτωπόν σου χαλκοῦν)., même si la Bible ne fait pas partie des références de Propp. Ce sens explique que l'expression se retrouve également associée au personnage du loup, traditionnellement considéré comme brutal et stupide, dans d'autres contes russes n'entrant pas dans le champ de l'étude de Propp.

Un personnage protéiforme thumb|right|Une représentation du léchiï, l'homme des bois. Selon les contes, le personnage apparaît sous un nombre surprenant de formes différentes. Il est présenté alternativement comme : un « homme des bois », ou un géant ; un « petit homme » (décrit comme « étonnant », ou « gros comme le poing ») ; un homme caractérisé par un aspect métallique : homme au front de cuivre et au ventre d'étain, homme d'or, voleur en fer, Vieux de cuivre (« aux bras de fer, à la tête de fonte ») ; le TourbillonEn russe : Вихр (Vikhr). Voir aussi Ala (démon) pour un rapprochement balkanique., ou Kochtcheï, ou un monstre ou un tsar invisible ailé ; un oiseau extraordinaire.

Dans tous les cas, bien que se laissant initialement enfermer contre son gré, il s'avérera disposer de pouvoirs magiques, ainsi que ses filles (ou ses sœurs). Il habite éventuellement sous terre, ou dans une isba, ou bien on ne sait rien de son habitat/existence.

Le rôle du personnage

Il s'agit toujours d'un auxiliaire et/ou d'un donateur qui, après avoir persuadé le jeune prince (Ivan-tsarévitch) de le libérer, lui viendra ultérieurement en aide par différents moyens magiques.

Selon les cas, Front-de-cuivre a commis un méfait initial (saccager un champ, voler des pommes d'orLe motif du verger de pommiers saccagé apparaît dans le conte Neznaïko.) ou non (il est découvert par hasard, ou à la suite d'une trahison). Parfois, le conte commence alors que Front-de-cuivre est déjà captif, sans que l'on sache pourquoi.

L'analyse de Propp

Vladimir Propp consacre un sous-chapitre entier de son ouvrage Les Racines historiques du conte merveilleuxV. Propp 1946, chapitre 4, .26. au thème de Front-de-cuivre. Il se base sur plusieurs collections de contes (Afanassiev, Khoudiakov, A. M. Smirnov, Ontchoukov, Karnaoukhova) ainsi que sur des études de Bolte et Polivka, Aleksandr Vesselovsky, Ivan Tolstoï, A.N. Kharouzine, J.G. Frazer, Josselin de JongPropp mentionne un article de Josselin de Jong sur les religions autochtones d'Indonésie publié dans Archiv für Religionswissenschaft, vol. (1938).. Les rapprochements effectués par Propp et ses prédécesseurs sont rappelés en note par Barag et Novikov dans l'édition de 1984 des Contes d'Afanassiev (édition suivant celle de 1958 due à V. Propp).

Les animaux reconnaissants

Propp établit avant tout un parallèle avec le thème des animaux reconnaissants (qui font l'objet du conte-type AT 160). Dans les contes, ceux-ci se mettent au service du héros qui les a épargnés ; Front-de-cuivre fait de même parce que le héros l'a libéré.

Animaux totémiques et mythes

En s'appuyant sur la version 67a d'Afanassiev, qui lui paraît plus « complète », Propp remarque que celui qui capture l'homme des bois cherche à acquérir son pouvoir sur les bêtes sauvages de la forêt (et non pas seulement sa « connaissance », comme le pense Bolte, même s'il semble apparenté au personnage de l'enchanteur dispensant sa science), et suppose qu'il s'agit d'un animal anthropomorphe. Il établit un parallèle avec les animaux totémiques, eux aussi maintenus en captivité et nourris ; à la suite de Bolte, il rappelle les mythes antiques ou médiévaux de Midas ordonnant la capture du satyre Silène, de Numa et du FauneOvide, Les Fastes, Livre . Bibliotheca classica selecta, Université catholique de Louvain. Numa veut apprendre de Faunus comment conjurer la foudre. Il l'enivre (ainsi que Picus) et l'enchaîne. Faunus (au front cornu) prononce les vers magiques une fois libéré., de Salomon et AsmodéeArthur Weil, Salomon et Asmodée, d'après le Midrash (Contes et légendes d'Israël, Fernand Nathan, 1927)., de Rodarch et Merlin, etc. S'appuyant aussi sur des mythes amérindiens, Propp compare le conte aux mythes : le mythe suggère que cet être révèle aux hommes des secrets de l'univers et chante des chansons merveilleuses, élément absent du conte ; en revanche, la notion de pouvoir sur les animaux est propre au conte et serait alors plus ancienne que le mythe.

De la chasse à l'agriculture

Pour lui, il s'agit clairement d'une figure très ancienne, sylvestre et en rapport avec la chasse : le Maître de la forêt. Fonctionnellement, il serait proche de Baba Yaga, qui vit elle aussi dans la forêt et est également un auxiliaire et un donateur surnaturel. Cet être sylvestre mythique, antérieur à l'apparition de l'agriculture, se serait trouvé en opposition avec la religion agraire, et dès lors aurait commencé à être considéré comme un être monstrueux et redoutable, quoique maladroit (il dévaste les semailles, mais est capturé par des paysans). Dans la mythologie grecque, il correspond au silène, ou au satyre ; le fait que le monstre soit souvent vaincu par l'ivresse du vin fait écho aux légendes antiques (rapportées par Maxime de Tyr ou Ovide notamment), comme l'ont mentionné Ivan Tolstoï et A. Vesselovsky.

Métal ou feu ?

En revanche, Propp ne considère pas que le lien entre Front-de-cuivre et le métal soit réellement pertinent. Il suggère en premier lieu que la mention du cuivre renvoie à la couleur jaune, et par là indirectement à l'or, notant d'ailleurs que certains contes parlent d'un « homme d'or ». L'allusion, dans certaines versions, aux cheveux d'or du héros lui paraît se rattacher à la légende du roi Midas, qui se vit transformer tout ce qu'il touchait en or. Mais ce thème de l'or serait lui-même relativement récent, s'étant substitué à celui du feuCette thèse paraît douteuse, si l'on tient compte du grand nombre de versions, y compris étrangères, faisant référence au métal, qui selon le cas peut être de couleur jaune (cuivre, or) ou non (fer, acier, étain, fonte). ; Propp évoque à ce sujet la légende du forgeron Wieland de la mythologie germanique (vivant de chasse dans les bois, capturé par le roi Nidgod, ou Nidud, et s'échappant grâce à des ailes qu'il s'était fabriquées – plusieurs contes russes mentionnent le personnage sous la forme d'un oiseau, et en particulier de l'Oiseau de feu). thumb|left|upright=0.7|Talos armé d'une pierre, didrachme de la cité crétoise de Phaistos, v. 300-270 av. J.-C. Un autre rapprochement envisagé par Propp concerne le géant de bronze Talos, gardien de la Crète, qui selon Frazer pressait les étrangers contre sa poitrine et sautait avec eux dans le feu ; il est parfois représenté sous une apparence animale ; mais il ne s'agirait que d'un aspect du personnage parmi d'autresVoir aussi le Mythe des races, rapporté par Hésiode..

Rites anciens et sacrifices